Nous publions dans cet article deux hommages à ÉLIANE ESCOUBAS, signés Françoise Dastur et Caroline Gros
EN HOMMAGE À ÉLIANE ESCOUBAS
C’est avec une grande tristesse que j’ai appris la mort d’Eliane Escoubas que je n’avais pas revue depuis plusieurs années car elle avait cessé de publier et de participer à des colloques, mais avec laquelle je demeurais en constante relation téléphonique.
J’ai fait sa connaissance en 1986 au moment où elle avait publié son premier livre, Imago Mundi, qui était le texte de la thèse qu’elle venait de soutenir sous la direction de Jacques Derrida. Éminente spécialiste de la philosophie de l’art, à laquelle elle a consacré plusieurs livres et articles, elle était aussi une des rares grandes figures féminines de la phénoménologie française. Elle avait en effet été l’élève de Gérard Granel, et c’est sur ses conseils qu’elle avait entrepris la traduction de ce texte capital de Husserl qu’est le livre II des Idées directrices pour une phénoménologie, traduction qui avait été publiée en 1982. Elle avait également été une lectrice assidue de Heidegger, auquel elle avait consacré en 2010 sous le titre Questions heideggériennes une grande partie des articles qu’elle avait publié au cours des années sur différents thèmes de la pensée heideggérienne.
Les souvenirs les plus émouvants que je garde d’elle sont ceux des années que nous avons partagées toutes deux de 1997 à 1999 en tant que professeurs au département de philosophie de l’Université de Créteil, période pendant laquelle elle a activement participé aux travaux de l’École Française de Daseinsanalyse, fondée en 1993.
Le plus bel hommage que l’on pourrait rendre à sa mémoire serait la lecture du dernier recueil de ses écrits sur l’art qui rassemble des textes choisis par Danielle Lories qui en a assuré la publication en 2019 sous le titre L’invention de l’art, un volume de plus de 350 pages paru aux éditions La Part de l’œil, qui est aussi le titre d’une revue belge à laquelle Éliane Escoubas avait activement participé depuis de nombreuses années.
Françoise DASTUR
Éliane Escoubas
(1937-2026)
Éloge funèbre
Éliane Escoubas, philosophe, traductrice et professeure émérite de philosophie à l'Université Paris XII–Paris-Est, s'est éteinte le 18 juillet 2026 à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Avec elle disparaît l'une des grandes figures françaises de la phénoménologie, dont l'œuvre aura profondément marqué la philosophie de l'art, la lecture de Edmund Husserl et de Martin Heidegger. Son enseignement fut décisif pour plusieurs générations d'étudiants.
Son parcours s'inscrit dans la grande tradition des philosophes français germanistes qui ont puisé dans la philosophie allemande les ressources nécessaires pour élaborer leurs pensées, partant d’une intuition fondamentale qui leur est propre. D'abord nourrie par Husserl qu’elle a lu et traduit, puis par Heidegger qu’elle interprète et explicite avec le plus grand soin, cette tradition, inaugurée notamment en France par Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty et Emmanuel Lévinas, se prolonge chez des penseurs comme Gérard Granel, dont Éliane Escoubas fut la proche collègue à l'Université de Toulouse-Le Mirail, sans oublier l’éminente figure de sa contemporaine, dont elle fut l’amie, Françoise Dastur. Je ne peux pas citer ici tous les proches avec lesquels elle aimait par-dessus tout dialoguer et dont les noms me sont restés en mémoire : Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe, Renaud Barbaras, Claude Romano, Danielle Montet, Miguel Abensour, Georges Didi-Huberman, Dominique Janicaud, Jacques Garelli, Michel Haar, Marc Richir et les allemands comme Holger Schmit, Klaus Held et Bernhard Waldenfels, le hongrois Lazlo Tengelyi. Mais aussi ses éditeurs : Danielle Cohen-Lévinas et Jacques Neyme. J’en oublie certainement d’autres, qu’ils ou elles me pardonnent.
En tant que membre des Archives Husserl de l'École Normale Supérieure, elle a également pris une part active à la vie intellectuelle de plusieurs institutions. Ce fut tout d’abord un engagement au Collège international de Philosophie, créée en 1983, et dont elle assuma la présidence en 1987-88. Elle fut ensuite membre de l'École française de Daseinsanalyse, créée en 1993, puis membre fondatrice de l'Association internationale Henri Maldiney, créée en 2007. Elle participa également au comité de rédaction de la revue d'art La Part de l'Œil (Bruxelles), à laquelle elle contribuera comme rédactrice.
C’est en 1985, qu’Éliane Escoubas soutint sa thèse d'État en philosophie, L'Imprésentable – Logique de l'image, sous la direction de Jacques Derrida. Henri Maldiney siégeait dans son jury. Entre eux se noua, au fil du temps, des rencontres et des années de fréquentation, une profonde affinité et une amitié intellectuelle autour de l'art, de peintres tels que Cézanne ou Paul Klee, mais aussi autour de la question essentielle que pose la Daseinsanalyse : qu'est-ce qu'exister en tant qu’humain ? Que signifie être là lorsque rien ne nous y prédestine d'avance ? Éliane Escoubas estimait énormément la peinture d’Elsa Maldiney à laquelle elle a consacré un article.
L’œuvre d’Éliane Escoubas comprend des traductions majeures de Husserl et de Theodor W. Adorno, plusieurs ouvrages consacrés à l'esthétique et à la phénoménologie, ainsi que de nombreux articles parus dans des revues, dont une large sélection a été réunie récemment. Pour présenter son œuvre de manière plus exhaustive, disons que sa thèse fut publiée en 1986, aux éditions Galilée, sous le titre Imago Mundi – Topologie de l'art. Auparavant elle avait déjà traduit, en 1982, Recherches phénoménologiques pour la constitution (Ideen II) de Husserl. Puis en 1995 parurent sa traduction de Kierkegaard – Construction de l'esthétique d’Adorno, chez Payot, ainsi que L'Espace pictural, ouvrage enrichi en 2011 d'un chapitre consacré à Paul Klee. Suivirent encore L'Esthétique (Ellipses, 2004), puis Questions heideggériennes – Stimmung, Logos, publié chez Hermann en 2010. Elle dirigea également le numéro 7, « Art et phénoménologie », de La Part de l'Œil en 1991. Depuis lors, un volume introduit par Danielle Lories est paru en 2019 dans la Collection Théorie des éditions La part de l’Œil réunissant une trentaine de ses articles. Il est intitulé L’invention de l’art et est composé de trois grands chapitres : « L’époque de l’esthétique », « La phénoménologie à l’œuvre » et « Actualité(s) de la philosophie de l’art ». Il se conclut par une postface de Christophe David.
La carrière d’Éliane Escoubas débuta dans son Sud-Ouest natal, dont elle conserva toujours l'accent chantant. C'est là que je fis sa connaissance, à l’Université de Toulouse II-Le Mirail. Je découvris, dès ma première année et au fil des longues années d’étude, une pédagogue hors pair, capable d'éclairer les textes les plus exigeants de la tradition philosophique avec une rigueur sans faille, mais aussi avec une simplicité, une générosité et une joie communicative qui rendaient son enseignement immédiatement vivant et, m’a-t-il semblé, facilement assimilable. Elle possédait cet art rare de rendre proche ce qui, au premier abord, semblait lointain, accessible ce qui paraissait tellement obscur.
Ces années demeurent pour moi miraculeuses, fécondes, savoureuses. Par son intermédiaire, la philosophie semblait couler de source. Pourtant, jamais elle ne tirait gloire ou avantage de cette facilité. Bien au contraire, elle savait encourager chacun avec une discrétion telle qu'elle vous laissait croire que toutes vos découvertes étaient les vôtres, qu’elles vous appartenaient entièrement. En somme, grâce à son partage d’intelligence, elle vous rendait plus intelligent.
Son savoir semblait sans limites. Il embrassait aussi bien les philosophes grecs que la phénoménologie contemporaine, la linguistique structurale, la psychanalyse, la peinture ou la poésie. Elle excellait à déployer la complexité des concepts, à en faire apparaître les articulations profondes jusqu'à les rendre évidents et inoubliables. Jamais elle ne dissimulait une difficulté ou une lacune derrière un discours qui embrouille. Si un point lui paraissait demander davantage de réflexion et d’éclaircissements, elle en faisait immédiatement état. Elle préférait interrompre son développement pour y revenir plus tard avec une précision et une maîtrise admirables. Sa probité intellectuelle m’a toujours impressionnée autant que l'étendue de son érudition. En revanche, jamais lors d’un colloque je ne l’ai vu admettre un point de doctrine ou une interprétation qu’elle trouvait nécessaire de contester. Là, le compromis était introuvable et la discorde gage de la valeur et de la complexité des enjeux intellectuels, sans jamais pour autant dénigrer son adversaire.
Jeune agrégée, elle avait été stagiaire auprès de Sarah Kofman, avec laquelle elle partageait non seulement une même exigence philosophique, mais aussi une parole de femme libre, indépendante des conventions et des préjugés. Comme Sarah Kofman, elle publia dans les Cahiers du GRIF (Groupe de recherche et d'information féministes), revue pionnière fondée par Françoise Collin en 1973.
Éliane Escoubas a d’abord été nommée professeure de philosophie à l’Université de Picardie Jules Verne où elle est restée 9 ans. Nous étions restées en contact téléphonique. La maternité qui m’était survenue l’intéressait beaucoup comme un bel objet pour la phénoménologie. Ce corps qui devenait un corps maternel l’intriguait et la bouleversait. Elle faisait de tous les événements de la vie une rareté digne d’attention et auxquels il aurait fallu donner un statut pour ne pas les laisser en dehors de la philosophie.
C’est pourquoi la liste de ses ouvrages et de ses traductions, aussi remarquable soit-elle, ne suffit pas à rendre compte de ce qu'Éliane Escoubas nous a véritablement légué et transmis. En vérité, elle aura dirigé 26 doctorats, dont le mien sur Binswanger. Son œuvre la plus vivante demeure sûrement celle qu'elle a gravée dans l'esprit de ses étudiants, de ses collègues et de ses amis. Il s’agit d’une certaine manière de pratiquer la philosophie, faite d'exigence, de générosité, de fidélité aux textes et d'une confiance inlassable dans les capacités de chacun à penser par lui-même, sans se leurrer un instant sur ceux qui prêtaient le flanc et n’étaient pas au niveau. Ce n’était pas une personne naïve. Sa candeur, en revanche, lui permettait de s’étonner toujours et encore des prouesses de chacun et de s’arrêter en proie à une extase devant un événement du monde, un tableau, un poème, une musique. L’enfance auprès d’elle n’était jamais loin, tout le sérieux de l’enfant pour appréhender son monde continuait de s’effectuer comme aux premiers jours.
Au-delà de ses livres, de ses traductions et de son enseignement, Éliane Escoubas laisse le souvenir d'une présence. Présence discrète, mais ferme et décisive à la fois, solaire aussi. Elle appartenait à cette rare famille de penseurs qui ne cherchent ni à impressionner ni à convaincre, mais à ouvrir un chemin où chacun puisse avancer par lui-même.
La phénoménologie lui avait appris que penser, ce n'est jamais appliquer une doctrine, mais apprendre à voir autrement et à dire avec précision et justesse ce que le peintre voit avec un œil pictural ou rythmique afin d’en rendre compte à ceux qui, médusés, ne sentent ni ne perçoivent de la sorte. C'est cette disposition au regard existentiel qu'elle nous a transmise. Elle savait accueillir les questions avant les réponses, les hésitations avant les certitudes, persuadée que la philosophie commence toujours par une disponibilité au monde et aux êtres davantage que par un savoir déjà prédécoupé et constitué une fois pour toute.
Ceux qui l'ont connue garderont le souvenir d'une intelligence lumineuse, d'une immense culture portée par une simplicité désarmante, d'une fidélité sans faille à ses amitiés philosophiques et d'une générosité qui ne cherchait jamais à se faire reconnaître. Elle ne formait pas des disciples ; elle aidait chacun à trouver son chemin et à devenir lui-même.
Son œuvre continuera à vivre dans ses écrits et à se prolonger dans ses lecteurs présents et à venir. Cependant elle survivra d’abord et avant tout dans la mémoire de celles et ceux qui ont eu le privilège de la rencontrer et la chance de la connaître, de travailler auprès d’elle, de recevoir son enseignement ou tout simplement d’échanger avec elle sur la beauté du monde et des arbres qu’elle affectionnait tout particulièrement parce qu’ils s’élèvent et s’épanouissent allègrement en direction du ciel qui les couronne.
Certaines pensées ne s'inscrivent pas seulement dans les livres : elles impliquent et instituent une manière unique et singulière d'habiter le monde et d'habiter la parole en poète, ce qu’Éliane Escoubas exprimait parfaitement avec son sens de la faconde méridionale et sa tranquillité que rien ne pouvait déstabiliser, sinon certaines épreuves qui émaillent une vie.
Je garde le souvenir d'une femme profondément humaine. Je la vis un jour s'effondrer en larmes lorsqu'elle apprit le suicide de l'une de ses étudiantes. C'était dans un couloir de l'université de Toulouse. J’étais très jeune. Celle que nous admirions pour sa force et sa sérénité révélait soudain une immense vulnérabilité. Le roc n'était pas de marbre. Cette image jusqu’à aujourd’hui ne m'a jamais quittée. Venant d’elle, cela aussi m’a touchée.
Avec sa famille, ses proches, ses amis, ses collègues et ses anciens étudiants, nous lui adressons du fond du cœur notre profonde gratitude.
Merci pour votre sourire.
Merci pour votre confiance.
Merci pour votre exigence et votre patience sans relâche.
Merci pour cette œuvre dédiée intégralement à l’esthétique et au sensible.
Merci pour cette divine et humble humanité.
Son héritage demeure.
Son absence nous oblige.
Caroline Gros
