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ULLIAC G. (11/10/2014)

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                         Eugène Minkowski.

                             L'homme, l'œuvre, les idées.

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                                                                                                       Gérard Ulliac.

    

       Eugène Minkowski fut un esprit novateur dans le domaine de la psychopathologie anthropologique. Il fut un des premiers psychiatres mondiaux à introduire la phénoménologie en psychiatrie. En France, il fut le premier.

       Il reste de lui une importante œuvre écrite, dans un langage simple et clair, accessible du fait de ses rééditions successives.

     Or, malgré tout, on peut dire que son travail tombe aujourd’hui dans l'oubli. Lantéri-Laura faisait remarquer, avec regret, «qui sait encore que nous devons l'identification et le repérage du rationalisme morbide à notre maître E. Minkowski!" Plus grave encore, à la décade de Cerisy de 1989, Tatossian notait qu'il n'a pas eu d'influence profonde sur la psychiatrie au XX° siècle en France, et d'intituler sa conférence :" Eugène Minkowski ou l'occasion manquée." Nos manuels l'ignorent pratiquement. Plus surprenant encore, c'est sans beaucoup d'empressement que notre école française de Daseinsanalyse ne s'est décidée à le mettre à l'ordre du jour, qu’après une vingtaine d'années de fonctionnement.

       D'où vient ce manque d'empressement à l'égard d'une œuvre si proche de nous et notre existence, dont tout l'effort constant vise à humaniser la Psychiatrie, ainsi qu'à lutter contre le scientisme? Faut-il incriminer les insuffisances de l'auteur, ou plutôt faire reproche à l'état spirituel de notre époque?

       Quant à nous, voyons les choses de plus près : qui était l'homme ? Quelle fut son œuvre ? Quelles furent ses idées ?

L’HOMME.

         Eugène Minkowski est né en 1885 et mort en 1972. Né à Saint-Pétersbourg d’une famille juive, polonaise d’origine lithuanienne, il passe ses premières années d’enfance en Russie. Son père possède une entreprise avant d’être banquier. Il a trois frères. L’aîné sera professeur de neurologie à Zurich, un autre diplomate ; le troisième, colonel de l’Armée polonaise, disparait au début de la deuxième guerre mondiale, vraisemblablement massacré à Katyn. Son fils, Alexandre, né en 1915, deviendra le Professeur Minkowski, précurseur de la néonatalogie en France, universitaire très médiatisé et peu conformiste, que l’on retrouve avec ses étudiants sur les barricades en 1968. Il est l’auteur du « Mandarin aux pieds nus. » Sa sœur, madame Pillard-Minkowski, a écrit des mémoires de famille, où elle décrit une éducation libérale, le caractère doux et contrôlé de son père, à l’opposé de Françoise Minkowska, mère impétueuse. Leur petit fils, Marc, est un chef d’orchestre très connu, à la tête du « Sinfonia Varsavia » fondé et dirigé antérieurement par Yéhudi Ménuhin.

   De confession juive, lui-même ainsi que Minkowska, ses deux jeunes frères étaient catholiques, comme l’est sa fille et son petit- fils Marc.

   Après une enfance pétersbourgeoise, la famille revient s’établir à Varsovie. Eugène hésite entre les mathématiques, la philosophie ou la médecine. Il opte finalement pour la médecine. La Pologne étant à l’époque sous domination russe, à l’Université, les cours se font en langue russe. Dans la mouvance de la révolution de 1905, et des troubles qui s’en suivirent, il participe à des manifestations d’étudiants pour réclamer la suppression du russe à la Faculté. Placé en garde à vue, il en sort muni d’un « anti-diplôme », c’est-à-dire l’interdiction de suivre des études universitaires sur tout le territoire de l’Empire russe. Il part donc en Allemagne, où il passe, en 1909, son doctorat en médecine – le premier du genre – car il apprend que l’Université de Kazan, là-bas sur la Volga, délivre des doctorats aux étudiants ayant terminé leurs études à l’étranger. Il obtient donc un deuxième doctorat, russe celui-là, après avoir comparu devant un jury sévère. Là-bas il fait connaissance d’une jeune femme médecin, qu’il épousera en 1913 : Françoise Minkowska, bien connue pour ses travaux sur le Rorscharch et la personnalité épileptoïde. Tous deux partent à Zurich chez Bleuler. Il y est interne en 1914 et 1915. Séjour décisif sur le plan de sa formation psychiatrique et psychopathologique, comme il l’a été pour Jung, Karl Abraham, Binswanger et bien d’autres.

   En 1915, il s’engage dans l’Armée française sans y être obligé, par idéalisme. Médecin auxiliaire, il participe à la bataille de Verdun, est décoré de la Légion d’Honneur, et de la Croix de guerre avec trois citations. A cette époque, dans les moments de calme relatif, « la pensée philosophique, écrit-il, ne s’éteignit jamais entièrement. Parfois, à la faveur d’une détente passagère, elle essayait de se frayer passage. C’est ainsi qu’en 1915, j’esquissais deux études, l’une sur « Les caractères fondamentaux de l’élan vital », et l’autre sur « La mémoire et l’oubli » ; et, au cours de l’hiver1916-1917, dans un secteur calme de l’l’Aisne, profitant d’un gourbi relativement confortable, j’essayais d’arrêter les grande lignes d’un travail sur « La phénoménologie de la mort. » Texte que l’on retrouve dans son livre « Le temps vécu ».

   La guerre modifie profondément sa vie. Il le dit. En tous cas, finies les hésitations. La guerre le ramène à la médecine, et plus particulièrement à la psychiatrie.

   Mais, sa vie dans l’après-guerre est difficile. Il s’installe en France, marié, père de famille, sans que ses diplômes étrangers soient reconnus en France, alors qu’ il possède deux doctorats, et qu’il est l’auteur de quatre publications en langue allemande, en 1911, 1913, 1914, et de vingt-sept articles en français de 1920 à 1926, date de son doctorat français, le troisième du genre, sous le titre : «  La notion de perte de contact avec la réalité et ses applications en psychopathologie. »

   Il n’eut jamais de poste officiel, et fut le premier psychiatre français, avec Pierre Janet, à exercer dans le cadre d’une pratique libérale. Néanmoins, cette période de l’entre-deux guerres lui fut particulièrement féconde sur le plan intellectuel. Nous y reviendrons avec un bref panorama de son œuvre.

   Sous l’Occupation, une lettre anonyme le dénonce pour non port de l’étoile jaune. Il n’échappe au pire que grâce à une intervention de son ami le docteur Michel Cénac auprès du Préfet de police, et, tout particulièrement, en raison de ses états de service militaire. Il ne sera plus inquiété par la suite, et participe activement, dans des organisations clandestines, au placement des enfants juifs dans des familles non juives. Les lois raciales lui interdisant l’exercice de la médecine, il ne doit qu’à la complicité des médecins-chefs de Sainte Anne d’avoir continué une activité à l’Hôpital Henri Roussel, ainsi que dans une Institution pour enfants difficile, à Brunoy dans l’Essonne, ce qui lui permet de mettre à l’abri près de six cents enfants juifs.

   A la Libération, il donne des soins aux victimes de guerre, et se penche particulièrement sur la psychopathologie des déportés. On lui doit aussi la création du « Centre Françoise Minkowska », Institution psychiatrique  spécialisée dans l’accueil des migrants et des réfugiés, avec des consultations en dix-neuf langues.

   Il meurt le 20 novembre 1972. L’éloge funèbre est prononcé par Follin, au nom de « L’Evolution psychiatrique », et par le Médecin Général Hamon au nom de la Société Médico-Psychologique. Il fut inhumé, selon son souhait, en présence d’anciens du 151° Régiment d’infanterie, car, disait-il, «  c’est le garçon de 14-18 qui a fait de moi un Français. »

   Dans ses souvenirs, Jeannine Pilliard-Minkowski, raconte que son père fut très proche de Wladimir Jankélévitch, et que « celui-ci, marqué par la seconde Guerre Mondiale, avait pratiqué une rupture avec la culture allemande et Heidegger. Rejoint sur ce point par papa. »

   Alors, à quoi bon cette évocation biographique ? On se souvient de cette réponse de Heidegger à ses étudiants, qui le pressaient de leur faire une biographie d’Aristote. « Il est né – répondit-il – il a vécu, il est mort. Entre les deux il a philosophé. Intéressons-nous donc à sa philosophie». Mais, ne peut-on pas dire, tout aussi bien avec Nietszche, que l’ « on a nécessairement la philosophie de sa personne » ? Or, que voyons-nous ? Un homme, une vie ballottée par des évènements mondiaux, et les drames qui frôlent à tout instant, « le devenir ambiant » aurait-il dit, et malgré tout, la puissance d’un « élan personnel », qui ne s’est jamais détourné d’une calme vie méditative, à la recherche de la contemplation du temps, « ce problème central de la psychologie et de la philosophie et, je dirais même, ajoutait-il, de toute la culture contemporaine. »

L’ŒUVRE.

     Son œuvre se situe essentiellement dans le bouleversement culturel des années vingt. La guerre de 14 marque une rupture dans l’histoire de la psychiatrie française. Jusque là – et depuis le deuxième tiers du XIX° siècle – elle avait été dominée par un état d’esprit cérébriste, scientiste et positiviste. Pour bien se représenter l’état d’esprit d’alors, relisons la profession de foi du Professeur Gilbert Ballet, dans son célèbre « Traité de pathologie mentale », en 1903. « Ce livre, écrivait-il, vise à présenter(…) les notions que naguère encore on appelait l’ « Esprit ». L’esprit n’est pas une entité ; si la psychologie l’a longtemps tenu pour tel, c’est en vertu d’une illusion qui nous porte à attribuer à certains phénomènes de conscience une indépendance que ne justifie pas leur physiologie ; aujourd’hui il ne peut plus être envisagé que comme une expression synthétique qui désigne l’ensemble ressortissant à l’écorce du cerveau. » Il souligne la nécessité – et pourquoi pas ?, dans une certaine mesure – de rattacher par des liens de plus en plus étroits la pathologie mentale à celle des autres viscères ; mais, il conclut de la façon la plus malencontreuse qui soit : « les méthodes qui conviennent aux unes sont aussi celles qui conviennent à l’autre. (…) Ne sont-ce pas des moyens que la psychiatrie revendique, comme les revendique la pathologie de la moelle, celle du foie ou celle du rein. »

   Avant 14, nous avions perdu la guerre de 70, et les idées allemandes étaient fortement censurées au nom de leur opposition à un soit disant esprit français marqué par une clarté cartésienne. La victoire de 1918 permit une décrispation des mentalités. A cette époque, on commence à lire Freud, et naît toute une génération de jeunes psychanalystes : Laforgue, Allendy, Hesnard, Marie Bonaparte, Eugénie Sokolnika etc…, tandis que, en 1925, est créée une revue, rapidement prestigieuse à l’époque, L’Evolution psychiatrique. Revue destinée à la publication de travaux «participant à cette nouvelle orientation des sciences de l’esprit qui se dessine depuis ces dernières années dans les pays de culture latine ». Hesnard et Laforgue précisent : « Aussi nous attacherons-nous à traduire et à expliquer la théorie et surtout la technique de la psychanalyse en les adaptant, autant que possible, à l’esprit de notre race. » Cela dit, la revue se veut éclectique et ouverte à des collaborateurs, qui ne professaient pas les mêmes idées. Plus qu’une revue, L’Evolution psychiatrique devient un mouvement très dynamique, et bientôt, elle organise des conférences suivies de débats, qui se poursuivront pendant des décennies.

   Minkowski en est un des fondateurs, et y participe activement, en y affichant une orientation psychopathologique originale et toute différente. Rapidement il en assure la codirection avec Laforgue, et, pour sa part, y publie vingt-trois articles. A noter que la Revue française de psychanalyse ne verra le jour que trois ans après. En même temps, il publie trois importants ouvrages :

-        La schizophrénie en 1927 ;

-        Le temps vécu en 1933 ;

-        Vers une cosmologie en 1936.

   Bien plus tard, le Traité de psychopathologie, en 1965.

Pour en revenir à ses articles et communications diverses, on en dénombre au moins deux-cent-quarante. La majeure partie concerne des sujets de psychiatrie et de psychopathologie (75%), 19% d’entre elles sont à proprement parler philosophiques, et furent publiées dans des revues spécifiquement philosophiques, telle la Revue de métaphysique et de morale , ou l’éphémère Revue philosophique, fondée par Kojève, parfois à l’occasion de congrès ; 7%  sont d’ordre psychologique. Un seul figure dans la Revue française de psychanalyse. Outre ses articles publiés en allemand avant 14, à partir de la fin de la guerre il pense et écrit essentiellement en français, parfois en polonais, exceptionnellement en anglais.

   Par-delà cette diversité, la question du temps court en filigrane d’un bout à l’autre de l’œuvre et lui donne son unité, jusqu’à son dernier texte de 1965 intitulé : En marche !, tant est vraie cette pensée de Bergson, dans La pensée et le mouvant, qui parlant de l’œuvre d’un philosophe, ce qui vaut aussi bien pour Minkowski : « Avec ce qu’on a lu, entendu, appris nous pourrons sans doute recomposer la plus grande partie de ce qu’il a fait », mais poursuit Bergson : « à mesure que nous cherchons davantage à nous installer dans la pensée du philosophe au lieu d’en faire le tour, nous voyons sa doctrine se transfigurer. D’abord la complication diminue. Enfin tout se ramasse en un point unique. (…) Ce point est quelque chose de si extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais réussi à le dire ». L’activité d’Eugène Minkowski s’est traduite par de nombreux mémoires, « trop nombreux peut-être même », disait-il ; mais d’ajouter aussitôt : « ces fragments ne sont pourtant pas disparates. Issus d’un passé, ils tendent vers un avenir. Ainsi ils sont l’expression d’un seul et unique effort, d’une seule idée directrice. (…) Plus d’une fois je me suis demandé si ce que j’entreprenais était autre chose qu’un voyage autour de ma propre conscience en vingt tableaux. (…) A aucun moment je ne me suis senti emprisonné dans le subjectif ; en me penchant sur ma conscience, je voyais avant tout, au-delà, des catégories objectives. On dirait que l’essence même de la vie consiste en ce fait que l’âme qui se cherche se perd elle-même de vue pour découvrir l’univers tout entier devant elle, pour découvrir tous les liens qui la rattachent à la contexture générale de cet univers, qui les font se confondre, qui conditionnent l’existence de l’un et de l’autre. (…) L’idée d’un voyage autour de ma propre conscience devait se confondre ainsi avec l’idée d’un voyage autour de l’univers ». Voyage qui est peut-être cette « tâche infinie – dont parlait Husserl – celle de connaître théorétiquement la totalité de l’Etant », ce qui, selon Husserl, était la philosophie même en tant qu’idée d’une tâche infinie.

   Dès lors, on comprend mieux le sens du titre de son livre Vers une cosmologie. Livre difficile à résumer, de l’aveu même de Bergson, du fait de sa richesse et de sa diversité. Toutefois, sa pensée y prend, par endroits, une tonalité mystique, du fait de l’impossible fusion intime de notre constitution, tragiquement limitée, avec le devenir ambiant. Nostalgie illimitée, dit-il, qui préside à la naissance de ce qu’il appelle un conflit « anthropo-cosmique ». Conflit originel de l’existence, lié à notre « emprisonnement en notre propre moi », à notre infirmité constitutionnelle face au « désir irréalisable de cette fusion avec le devenir, et de la paix que cette fusion nous promet. » Conflit d’une toute autre ampleur et profondeur, selon lui, que ceux d’ordre intra psychiques, affectifs et pulsionnels, mis en évidence, à juste titre par la psychanalyse, mais où – selon sa propre expression – « elle s’effondre littéralement dès qu’elle se trouve sur le plan des considérations générales relatives à la vie humaine ».

   Et ceci nous amène, maintenant, à parler de ses idées, en général.

         LES IDEES.

         Il ne peut être question de résumer en quelques lignes une œuvre aussi importante. En tous cas, je ne prétendrai aucunement à me livrer ici à une étude critique, mais, seulement, à faire ressortir quelques thèmes particulièrement marquants. Il choisit la notion du temps comme moyen d’élucider le fond mental, qui conditionne les troubles psychiatriques. Et de se demander : «  Qu’est-ce que le temps ?  C’est, pour parler comme Bergson, dit-il, cette masse fluide, cet océan mouvant et mystérieux, grandiose et puissant que je vois autour de moi. (…) Dans sa puissance mystérieuse il ne laisse émerger aucun flot sur lequel nous puissions prendre pied pour ébaucher un jugement ou une définition à son sujet. » Ce style poétique, où l’image semble prendre la place de la pensée, ne manque pas de surprendre, et déçoit. Mais ne soyons pas plus papistes que le Pape. Heidegger, dans un cours de 1928, ne voyait rien de « flou » dans les « images » bergsoniennes, mais, bien plutôt, « l’effort, disait-il, pour saisir le phénomène au sein du domaine qu’il a pour thème. » Au contraire, disait-il, « ce qu’il voit, Bergson, est parfaitement clair. » Ce qui vaut aussi, probablement, pour Minkowski, mutatis mutandis.

   Minkowski n’était pas un philosophe, mais un psychopathologue. Cependant, toute son œuvre est marquée par une tonalité philosophique. C’est qu’il concevait la psychopathologie, non pas comme une science des manifestations morbides du psychisme, mais, par-delà, comme une anthropologie, un moyen privilégié d’accès à la connaissance de l’homme. Ce en quoi elle rejoint la philosophie. Plus précisément, sa position est celle d’une approche globaliste et d’une conception structurale du fait psychopathologique, se rapportant à la personne vivante dans son ensemble, à l’opposé des études centrées sur la diversité de symptômes isolés. D’où sa constante recherche du trouble générateur ; d’où sa volonté de faire abstraction du passé, et de se borner à l’intuition du présent, dans la mesure où la conscience est une et indivisible. D’où une certaine critique de la psychanalyse, à qui il reproche d’être fascinée par l’idée de genèse, et d’un principe causal, qui la ferait passer à côté de l’homme en son entier, c’est-à-dire de l’homme tout cours, dans lequel il se refusait à ne voir qu’un homo libidonosus.

L’origine spirituelle de ses travaux se trouve chez Bleuler et Bergson. Du premier il apprend ce qu’est la schizophrénie. Et, c’est avec enthousiasme qu’il entrevoit les perspectives thérapeutiques, consécutives au rejet bleulérien de l’évolution sépulcrale de la Verblödung kraepelinienne. Il en diffuse la connaissance dans les milieux psychiatriques français – non en élève servile – mais après les avoir remaniées de façon personnelle. Du second, ses Données immédiates de la conscience lui apparaissent comme une révélation, qui ne cessera de le poursuivre tout au long de sa carrière, principalement l’idée du temps assimilé à l’espace, et du sentiment de la durée vécue, de l’opposition du « temps quantité » au « temps qualité. » Enfin, il se pose essentiellement en phénoménologue, mais ignore Heidegger et ne cite qu’exceptionnellement Husserl ; de toutes façons son vocabulaire n’est pas husserlien, et les concepts de Husserl ne sont pas les siens. Tous deux ne semblent pas évoluer exactement dans le même monde.

Phénoménologue l’était-il ? Lui-même se pose la question, et y répond par l’affirmative ; dans une conférence prononcée à New-York, en 1961, parlant de ses recherches, il dit ceci : « phénoménologiques, je croyais avoir le droit de les appeler ainsi, car en dépassant les constatations empiriques de la clinique courante, elles cherchaient à pénétrer jusqu’au trouble essentiel qui les sous-tend toutes, structurales en même temps, du fait qu’elles avaient pour fondement la structure même de notre existence par rapport au temps vécu et conjointement, à l’espace vécu également. » Et de souligner l’influence de Bergson, particulièrement ses Données immédiates de la conscience. Il se pose la question de savoir si, à cet égard, on peut parler de phénoménologie. A cela, il répond premièrement qu’il relève des affinités de la notion des données immédiates avec la vision des essences de Husserl mais que, deuxièmement, il fait une différence entre vision de la pure durée bergsonienne et la temporalité husserlienne, (malheureusement sans s’exprimer explicitement sur ce point). Enfin, pour lui, toutes deux se rejoignent à certains égards et préforment le courant « anthropologique », dont s’inspire la pensée contemporaine. Puis, il reprend son questionnement : « Bergson a t- il été phénoménologue ? Oui répondra-t-il pour les Données immédiates de la conscience, à peine dans L’Evolution créatrice et Matière et mémoire, du fait de leur inflexion biologisante ». Et de conclure, que, pour lui : « la vision des essences demeurait le fil conducteur de ses investigations, davantage peut être que l’intentionnalité. » Or, on ne peut s’empêcher d’entendre ici, en écho, la voix de Husserl dire ceci : « Comment la vie de l’âme qui est de part en part vie de la conscience (…) deviendra-t-elle l’objet d’une recherche sérieuse dès lors qu’on perd de vue l’intentionnalité » ; et aussi celle de Sartre s’adressant à Bergson.

Quoiqu’il en soit, tout s’enchaine ensuite à partir d’une réflexion sur la schizophrénie et d’une méditation sur le temps.

   De la schizophrénie il épouse donc la critique bleulérienne de la notion de démence. En revanche, il conteste sa conception de la dissociation et son associationnisme, ainsi que celle de l’autisme conçue comme une sorte d’intériorisation repliée sur une vie affective plus ou moins romancée et complexuelle. Il préfère adopter une conception phénoméno-structurale des troubles mentaux caractérisée par leur contenu idéo-affectif d’une part, et, d’autre part par leur aspect structural, c’est-à-dire la sous-jacence formelle qui conditionne l’ensemble. Position qui lui amène une volée de bois vert de la part de Lacan dans les Recherches philosophiques de 1935 : «  Par sa position ouvertement hostile à la psychanalyse, M. Minkowski tend-il à établir dans la recherche psychiatrique contemporaine, un nouveau dualisme théorique qu’il renouvellerait de l’opposition périmée de l’organicisme et de la psychogénèse, et qui opposerait maintenant la genèse qu’il appelle « idéo-affective » et qui est celle des complexes qu’a définis la psychanalyse d’une part, et d’autre part la       subduction mentale, qu’il considère comme à tel point autonome, qu’il va parler de « compensation phénoménologique ». Une opposition si exclusive ne peut être que stérilisante ».

   Pour Minkowski, la conscience est une et indivisible, dans la mesure où la durée vécue, telle qu’elle est donnée par les données immédiates de la conscience, est un sentiment intérieur d’écoulement du temps, d’interpénétration des états de conscience qui, pour cette raison, ne se laisse pas diviser et qui forme un tout indivisible garant de l’unité mentale. Donc, guerre à l’associationnisme et à la notion bleulérienne de dissociation.

   Mais, avant tout, il considère que l’essence de la schizophrénie est une perte de contact vital avec la réalité. Follin fait remarquer que le mot « vital » doit être souligné. Non pas qu’il s’agisse d’une défaillance sensorielle quelconque, mais d’une perte de contact avec la vie. Mot à connotation vitaliste, et bien métaphysique dans le mauvais sens du terme, si on ne l’entendait pas comme le temps. Plus précisément comme l’écoulement temporel. C’est que : « Touché dans son dynamisme vital, la schizophrène non seulement sent tout s’immobiliser en lui, mais est comme privé de l’organe nécessaire pour assimiler ce qui est dynamisme et vie en dehors ». Il y a donc là imprégnation de facteurs statiques, spatiaux et rationnels, à la place de tout ce qui est devenir et temps.

   Cette notion centrale ne reçut pas plus l’agrément de Lacan que la précédente. Lors de la discussion qui suivit une conférence de Minkowski à L’Evolution en juillet 36, Lacan prit la parole : « A entendre l’intéressante conférence qui vient d’être faite, il semblerait que pour M. Minkowski l’essentiel pour un psychiatre soit non d’être informé mais d’être intelligent, si intelligent consiste à comprendre directement et non pas par interposition de catégories plus ou moins isolées et isolables : perceptions, réactions, sensations etc. Or c’est de la prise de possession de la réalité clinique au travers de ces prismes déformants qu’est issue la séméiologie dite classique. Il est bien certain que celle-ci ne peut nous satisfaire dans la mesure même où nous avons dépassé le troisième trimestre de notre classe de philosophie. On peut dire que la psychiatrie conçue de la sorte est sans existence tant qu’elle reste inféodée aux catégories que persécute M. Minkowski. Là s’arrête cependant mon accord avec le conférencier. Je veux m’insurger contre sa façon de concevoir la psychanalyse. Malgré les apparences, malgré aussi quelques esclaves de la lettre freudienne, les notions de « complexe anal », de « complexe phallique » etc. ne sont pas des formules. Une analyse n’est pas une jonglerie de « notions ». C’est une succession d’attitudes vivantes. Sans doute nous référons-nous à quelques images typiques, mais nous en attendons, nous en épions l’écho, la résonnance individuelle. Bien différente de cette attitude d’observation, la conquête du réel, me paraît au contraire la phénoménologie de M. Minkowski qui, pour demander du réel et du vivant, n’en demeure pas moins très abstraite. Les « données dernières » qu’il prétend saisir sont des fins dernières dont l’expérience clinique n’a que faire. C’est ainsi que le « contact vital » reste à mes yeux quelque chose d’assez inutilisable, car enfin, qui est en « contact vital » avec le Monde ? Hegel brassant des abstractions, ou quelque collectionneur manipulant des riens sont-ils, ou ne sont-ils pas en « contact vital » avec le monde ? Ce « contact vital » ne peut avoir de sens que s’il est approfondi par la pénétration psychanalytique, qui s’oppose aux démarches phénoménologiques comme le réel s’oppose au réel philosophique. M. Minkowski parait avoir choisi comme objet de ses recherches ce dernier et pratiquer l’attitude phénoménologique comme une sorte de contemplation. Il ne s’étonnera pas que je ne puisse le suivre. »

   Dialogue de sourds ! Comment reprocher, et ne pas saluer, l’effort de Minkowski de chercher à donner à sa science les fondements qui lui manquent ? Et cela, même si on peut lui adresser d’autres critiques, dont, par exemple, celle du flou de la notion, qui rend imprécis les limites de la schizophrénie et risque de l’étendre à l’infini.

   Mais, de fait, son projet phénoménologique est radicalement autre que celui de celui de la psychanalyse. Dès 1927, il proclamait suivre un autre chemin,faisant abstraction du passé, afin de se concentrer sur le présent. Plus tard, il écrira dans Vers une cosmologie  : « L’idée de genèse est devenue de nos jours une véritable hantise. Nous croyons épuiser la nature d’un phénomène par la découverte de sa cause. » Il s’agit bien, en effet, d’une « contemplation », celle d’une conscience une et indivisible, et de son indivisible durée. A cet égard, il donne un exemple pris dans la vie courante ; il peut arriver que nous puissions, parfois, ramener la façon d’être de notre interlocuteur aux traits essentiels de son caractère, à l’occasion d’un geste, d’une parole, d’un sourire, comme si sa personnalité entière s’était dévoilée devant nous. Connaissance qui tient toute dans le présent, et peut surpasser celle des recherches caractérologiques et biographiques. C’est ce qu’il appelle le diagnostic par pénétration, c’est-à-dire l’ Einfülhung des allemands, qu’il ramène à l’intuition bergsonienne, en d’autres termes cette « sympathie, dont il est question dans « La pensée et le mouvant », par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ». Bien entendu, pour si révélateur que soit la fulgurance d’un tel sentiment, il serait bien imprudent de se fonder sur cette seule intuition pour porter un diagnostic en psychiatrie.

   La conception bergsonienne de la pure durée, à laquelle il souscrit, le met en opposition frontale avec le déterminisme psychologique, tel que Freud n’a jamais cessé de le professer. Et ceci, dans la mesure où la suite des moments sont hétérogènes les uns aux autres, non figés comme des choses dans l’espace, de sorte qu’aucun ne se reproduira identique à lui-même. Panta rei. De ce point de vue, il n’y a pas de répétition psychique, ce qui ne donne aucune prise à un enchainement où les mêmes causes ont toujours les mêmes effets. Ce qui éloigne, certes, de la psychanalyse et rend possible la liberté mise à mal par Freud.

Plus encore, pour Minkowski, présent et passé sont incommensurables. Le présent est comme happé par le devenir, et non une continuation du passé. A ce devenir, d’une infinie richesse dans son élan créateur, s’oppose, pour Minkowski, la pauvreté de quelques évènements passés découpés dans ce qu’il appelle la « masse de l’oublié ». Opposition trop tranchée, nous semble-t-il, pour ne laisser aucune place à l’idée que je suis mon histoire, que je suis dans mes origines, et que « je suis-été », si l’on peut dire. Conception toute différente de la vigoureuse synthèse heideggérienne d’un Dasein anticipant, et, à la fois, en même temps et toujours, « être déjà-jeté. »

Poursuivant sa contemplation du temps, Minkowski fait de la spatialisation de la durée l’idée essentielle de sa psychopathologie de la schizophrénie. Joseph Gabel résume en deux mots : « La réification est le concept unificateur de la schizophrénie ». Et, c’est ainsi qu’on lui doit la description, en 1923 avec Rogue de Fursac, du rationalisme morbide, définit comme l’imprégnation de facteurs statiques, spatiaux et rationnels à la place du « dynamisme vital », autrement dit de tout ce qui est devenir et temps. Ainsi, le patient tend à construire son comportement sur des facteurs logiques et mathématiques, dans la mesure où il se trouve privé de la faculté d’assimiler le mouvement et la durée. A titre d’illustration, voici le cas d’un religieux que nous eûmes l’occasion d’observer dans un service de psychiatrie, dans les années 54/55. Il appartenait à un ordre monastique dont le silence était la règle, de sorte qu’il délirait, sans doute à bas bruit, sans que personne ne s’en aperçût. Jusqu’au jour où il adressa un courrier personnel au Pape Pie XII. Le vaguemestre crut bon de montrer cette lettre au Père Supérieur, lequel l’ouvrit sans plus de cérémonie. Surprise ! Il s’agissait d’un faire-part de mariage de ce jeune moine avec la Princesse Margaret, aux fins d’un rapprochement des Eglises Anglicanes et catholiques. Suivait, sur une page recto-verso, une démonstration pseudo algébrique complètement creuse, mais respectueuse du formalisme mathématique, et aboutissant à ce qu’il fallait démontrer.

   Mais, s’il est vrai que l’essence de l’existence se conçoit comme un processus de temporalisation, il n’en demeure pas moins que nous vivons et agissons dans l’espace. C’est pourquoi nous devons à Minkowski une réflexion sur l’espace vécu, et, en particulier, sa conception précieuse de la perte du sentiment de contingence, en tant que structure fondamentale du psychisme, au cours des délires de persécution. Le délire apparait ainsi comme tout autre qu’une idée  fausse, ou une simple erreur de jugement. En fait, il s’agit d’un bouleversement existentiel du sujet à son monde ; plus précisément, d’un trouble de l’espace vécu consistant en une perte de l’ampleur de vie ; plus précisément encore, d’un défaut du sentiment d’aisance que nous avons habituellement par rapport aux autres et à la vie ambiante en général. De sorte que le délirant tend à tout rapporter à sa personne ; tout revêt un sens personnel ; il n’y a plus de hasard ; tout le touche au sens strict du mot. C’est qu’il y a en effet, selon Minkowski, deux façons de vivre l’espace : l’espace clair, qui se déploie devant nous, clair, précis, naturel, non problématique, par exemple on croise des inconnus dans la rue, c’est par hasard ; et, l’espace noir, celui de la nuit, il nous enveloppe et nous entoure de toutes parts, respirant l’angoisse et le mystère ; par exemple tous ces inconnus autour de moi : « que se passe-t-il, il se passe quelque chose, dis-moi ce qu’il y a ». Tout a un sens, parce que tout me touche de près.

Ce qui est morbide c’est la perturbation du rapport entre les deux. « Le rétrécissement de l’espace vécu, écrivait plus tard Merleau-Ponty, ne laisse plus au malade aucune marge, ne laisse plus au hasard aucun rôle. » Et s’inspirant encore de Minkowski, on lit dans la Phénoménologie de la perception : « Ce qui garantit l’homme sain contre le délire ou l’hallucination, ce n’est pas sa critique, c’est la structure de son espace : les objets restent devant lui, ils gardent leur distance, et, comme Malebranche le disait à propos d’Adam, ils ne le touchent qu’avec respect. Ce qui fait l’hallucination, comme le mythe, c’est le rétrécissement de l’espace vécu, l’enracinement des choses dans notre corps, la vertigineuse proximité de l’objet… »

               Après ce survol très général de l’œuvre de Minkowski, revenons à notre question initiale et demandons-nous pour quelle raison elle est aussi largement méconnue par la psychiatrie de son siècle.

   Il lui a été fait grief d’être insuffisamment phénoménologique, et, de s’interdire toute démarche génétique, de se faire, ainsi, une conception statique des troubles mentaux. Mais, c’est méconnaître l’exploitation de toute la richesse de la « rencontre », dans la présence de sa spontanéité vivante. Phénoménologique ou pas, – je ne sais – le « laisser être » ce qui se donne tel quel n’est-ce pas l’essence de la pensée ? Celle-ci n’est-elle pas « s’approcher », « aller auprès », et y aller sans a priori biographique, ou autre ? Attente sereine, qui est contemplation et pensée méditante. A tout bien réfléchir, ce reproche d’être insuffisamment phénoménologique, ne tient pas si l’on écoute Heidegger : « Il n’est aucunement nécessaire, disait-il, que la méditation nous élève dans des régions « supérieures ». Il suffit que nous nous arrêtions à ce qui est proche –  ici, la « rencontre » présente – et que nous recherchions ce qui nous est le plus proche : ce qui nous concerne chacun de nous, ici et maintenant. Ici sur ce coin de terre natale, maintenant à l’heure qui sonne à l’horloge du monde ». Importance donc de l’attention portée à la présence de la « rencontre » ici et maintenant. A condition, toutefois, de se garder d’une radicalisation de l’opposition entre cette présence hic et nunc, avec la dimension historiale de l’existence. S’il est vrai que la durée est la survivance du passé dans le présent, pour autant elle ne constitue pas mon histoire. Opposition, qui équivaudrait donc à passer à côté de cette globalité, dont Minkowski est pourtant à la recherche, et qui, curieusement, lui faisait écrire dans Vers une cosmologie : « nous regardons avec méfiance ceux qui (…) à tout prix veulent être des faiseurs d’histoire. »

   Phénoménologie impure, avance Tatossian. On peut concevoir, après tout, que les philosophes, élevés dans le culte des grands et beaux textes, la regardent d’assez haut. De toute façon, l’inspiration bergsonienne est telle, chez Minkowski, que les critiques, faites, par certains, au bergsonisme, rejaillissent nécessairement sur ses propres travaux, tant il est vrai que : « Cette influence n’a fait que croitre, écrivait-il. Elle fût si grande que bien souvent, en relisant les œuvres de Bergson, j’y trouvais des pensées que je croyais miennes, et plus d’une fois pris de doute, je me demandais si j’arriverais en général à y ajouter quelque chose de personnel. » Il est vrai, aussi, que l’on peut se demander si, à l’occasion, il ne lui arrive pas d’en rester au niveau de la psychologie. Quoi qu’il en soit, sans faire injure à notre profession, et contrairement aux philosophes, on peut douter que, les médecins, dans leur immense majorité, se préoccupent fort de pureté husserlienne, ou heideggérienne. Plutôt sont-ils heurtés par la dimension théorétique de la phénoménologie en général, et de celle de Minkowski en l’occurrence. C’est qu’il n’y a pas de technique à attendre de la phénoménologie. Il n’y a pas de psychothérapie phénoménologique. Binswanger n’a pas manqué d’avertir que l’analyse existentielle ne pouvait absolument pas se passer, sur le plan de l’efficacité thérapeutique, des méthodes thérapeutiques éprouvées. Psychiatrie et psychanalyse sont nées d’une demande de soins ; la phénoménologie psychiatrique d’une recherche des fondements des troubles psychiques, et de la psychiatrie. Binswanger n’était pas un disciple dissident de Freud, ni Minkowski un résistant névrotique à l’analyse. Que faire, demandent les unes ? De quoi s’agit-il ? demande l’autre.

   En fait, le paradoxe de la psychiatrie réside dans la faible place qu’elle accorde au temps, alors que la pensée, lorsqu’elle se met en quête de l’existence, ne la conçoit que comme un processus de temporalisation ; quant à la psychanalyse, elle s’en est toujours détournée après que Freud eût déclaré, en 1915, que les processus du système inconscient sont intemporels, c’est-à-dire non ordonnés par le temps, non modifiés par l’écoulement du temps, sans relation aucune avec le temps.

   On ne pourrait que s’étonner de ce que la phénoménologie, dont celle de Minkowski, , n’occupe qu’une place marginale en psychiatrie, si l’on ne prenait en compte la difficulté qu’il y a à s’arracher à l’attitude naturelle, à réaliser une épochè arbitraire de toute praxis naturelle, et à adopter une attitude théorétique,   autrement dit cette «contemplation » moquée par Lacan. Il est certain que l’attitude du « spectateur désintéressé » se conjugue mal avec la pression des nécessités praticiennes. De même que la fluidité de la durée bergsonienne ne se prête guère à la scientificité traditionnelle, toute entière fondée sur le principe de causalité.

  

Plus profondément – et c’était la conviction de Husserl – selon laquelle « le savant moderne refuse de fonder une science sur elle-même, et le refuse tout net (…) Aveuglés par le naturalisme, (…) les savants dans les sciences de l’esprit ont totalement échoué, ne serait-ce, disait-il, qu’à poser le problème d’une science de l’esprit universelle et pure, (…) science qui rechercherait la généralité inconditionnée de la spiritualité ».

   Et puis enfin, il y a peut-être autre chose encore. On peut se demander si l’éclipse, dont pâtit Minkowski, n’est pas la conséquence de celle de la philosophie bergsonienne, dont il se réclamait tant. On entend parfois que : le succès de Bergson en son temps a réduit son influence sur la postérité. Il a consacré toutes ses forces à enfoncer des portes qui aujourd’hui paraissent ouvertes, mais qui étaient à son époque solidement closes. (J. Hersh)

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