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SARFATI G-E (22/3/2014)

 

Georges-Elia Sarfati

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Ecole Française de Daseinsanalyse

Séance du 22 mars 2014.

 

L’Existenzanalyse et la logothérapie

 

de V.E. Frankl (1905-1997)

 

1. Le problème terminologique

Proche des conceptions de V.-E. von Gebsattel[1], Frankl a forgé de terme d’Existenzanalyse pour distinguer ses propres conceptions de celles de L. Binswanger. Sa perspective est résolument « existentielle » dans la mesure où elle consiste avant tout dans une réflexion philosophique et clinique entièrement axée sur la condition humaine, sans préoccupation relative à la question de « l’ouverture à l’Etre ». Cette conception s’inscrit résolument dans le double héritage de Husserl et de Scheler, et ne revendique d’aucune manière la problématique de Sein und Zeit.

L’Existenzanalyse distingue le versant proprement philosophique de la pensée de Frankl, tandis que la logothérapie -comprise comme "thérapie centrée sur le sens"- permet de caractériser son versant proprement clinique.

2. De Max Scheler à Viktor Frankl

L’Existenzanalyse est une philosophie de la personne, entièrement redevable de ses postulats à l’anthropologie de Max Scheler (Situation de l’homme dans le monde). Selon ce dernier, la définition de l’être humain compris comme entité psychosomatique est très loin de pouvoir caractériser ce qui fait son humanité. "Etre humain" c’est avant tout avoir accès à une dimension noétique (spirituelle). La noésis constitue la part de transcendance de l’humain, tandis que sa complexion psychosomatique constitue sa condition d’immanence, inscrite dans la réalité d’une époque, et sujette à des déterminations multiples (biologiques, psychiques, socio-culturelles, etc.). A partir de cette arrière-plan conceptuel, Frankl affirme ce qu’il appelle l’antagonisme noético-psychique : Cela veut dire que l’humanité de l’homme s’atteste dans la primat qu’il est susceptible d’accorder aux valeurs, quitte à les affirmer au détriment de ses intérêts et de ses besoins immédiats. La dimension spirituelle de l’être humain tient avant tout dans le fait de la conscience morale, véritable acquis de l’évolution, qui ne saurait être confondue avec le surmoi. A l’instar de Scheler, Frankl considère que le « psychisme » est le lieu de l’intelligence pratique (propriété que l’humanité partage avec les animaux supérieurs), tandis que la dimension noétique est la possibilité de reconnaître et d’affirmer des valeurs.

3. Noodynamique et névrose noogène

Dès lors, la qualité même de l’existence consiste non pas dans la simple affirmation de la vie (bios), mais dans la mise en œuvre d’une dynamique spirituelle (ou : noodynamique), qui se comprend elle-même dans les termes d’une quête de sens.

La mise en échec de la « noodynamique » équivaut, selon Frankl, à l’échec du projet existentiel. Mais la conception de la souffrance, liée à cette notion, demeure susceptible d’une graduation : une frustration de la quête de sens peut s’avérer stimulante pour parvenir à ses fins, tandis qu’une détresse prolongée peut provoquer la formation d’une « névrose noogène », c’est-à-dire faire naître un sentiment d’absurde et de « vide existentiel ».

3.1. L'étiologie socio-culturelle de la névrose noogène

L’épreuve du déficit de sens ou de la « perte de sens » constitue, selon Frankl, la névrose collective et individuelle de notre temps ; ses causes sont certes multiples, mais cette souffrance est au premier chef imputable à l’effondrement des traditions qui ont longtemps rempli la fonction de garant des référentiels axiologiques. Dès lors l’humanité moderne est exposée au double écueil du totalitarisme et du conformisme, qui sont deux modalités pathogènes du lien social. Les identifications qu’ils suscitent aliènent les sujets, en dévoyant par la contrainte ou par la séduction leur « principe de sens » : tel est le cas de la tyrannie qui fait obligation aux personnes de se conformer à des modèles de conduites non désirées, tel est aussi le cas du consumérisme qui crée de faux besoins. Ces facteurs de chosification sont l’un comme l’autre les pires ennemis de la quête de sens, et définissent les formes contemporaines du nihilisme.

3.2. La symptomatologie noogène

Il en résulte de nouvelles pathologies, directement induites par les progrès et les ravages de la névrose noogène : nouvelles formes de dépression, nouvelles formes de violence et addictions constituent le cortège de cette souffrance existentielle. Ils constituent autant de recours –par ailleurs éminemment destructeurs- pour combler un « vide ». Soit dit en passant, il est remarquable qu’avec le diagnostic du déficit de sens, Frankl identifie, dès le milieu des années 20 du XXè siècle, ce que la médecine reconnaît aujourd’hui comme les principaux symptômes de la comorbidité post-traumatiques. Est-ce à dire que le vide existentiel soit un indice des sociétés traumatogènes ? C’est assurément une question qui mérite d’être posée.

La logothérapie, comprise comme « thérapie centrée sur le sens », constitue la réplique clinique à la souffrance noogène. De ce point de vue, elle représente le « moment » de l’analyse existentielle entendue comme relation d’aide. Frankl entend toutefois écarter un malentendu : l’analyse existentielle n’est pas l’analyse de l’existence –une telle exhaustivité relèverait du mythe !- mais l’analyse à partir de l’existence. Il s’agit donc bel et bien d’une pratique d’élucidation localisée aux situations dans lesquelles se développe en effet l’existence.

4. Aspects de la "thérapie centrée sur le sens"

La conduite de la logoanalyse va privilégier la compréhension de la problématique à laquelle se confronte le sujet, et chercher dans un deuxième temps à identifier les possibilités de résolution dont dispose le patient : ces possibilités sont d’ordre subjectif autant que d’ordre objectif, ce sont à la fois les « ressources intérieures » et les « recours extérieurs » dont dispose le patient ; elles se conçoivent aussi bien en terme d’aptitudes à rebondir, que de soutien social (relationnel, économique).

4.1. Le dialogue

La conduite de la logothérapie suppose en outre toutes les puissances du « dialogue socratique ». Frankl, qui emprunte cette notion à la tradition philosophique, conçoit donc la logoanalyse comme une activité aléhique, c’est-à-dire une activité de recherche et de dévoilement de la vérité –vérité du sujet s’entend. Mais dans le même élan, cette maïeutique s’avère, selon Frankl, indissociable de ce qu’il appelle avec M. Buber, le « dialogue authentique ». Ainsi, la relation que l’analyste va nouer avec son patient, doit être une relation « face à face », de personne à personne, marquée, de la part du logothérapeute, par la bienveillance, la solidarité, et la résolution de mettre son art au service du mieux être du patient. Il s’agit donc de poser d’emblée cette interaction spécifique sous le signe de la relation Je/tu, de la proximité et de la responsabilité. La relation élective, de personne à personne, se distingue du rapport anonyme que le « Je » est par ailleurs susceptible d’entretenir avec autrui et le monde sur le mode neutre du « cela ». A cet égard, la relation Je/tu constitue un espace de réhumanisation, puisque la recherche de la vérité n’est pas dissociable du souci éthique pour autrui. Cette singularité se conçoit d’autant plus aisément qu’elle définit par elle-même l’essence de la fonction thérapeutique, qui se donne au sujet souffrant comme ensemble de gestes de reconnaissance[2]. L’essentiel de l’acte d’aider et de réparer (therapein) tient peut-être, et avant tout, dans le geste de soustraire autrui à l’espace de la réification et de l’indifférence. Telle est, en son principe, la portée bienfaisante du dialogue en logothérapie, c’est-à-dire du discours (logos) porteur de sens (logos).

4.2. Les "orientations de sens"

La pertinence du dialogue se soutient en outre de ce que Frankl appelle la clinique des « orientations de sens ». Il s’agit de matrices universelles, consistant en trois modalités de donation de sens : l’eros (valeurs d’expérience), le pathos (valeurs de création), l’ethos (valeurs d’attitude). L’eros recouvre les valeurs d’engagement vis-à-vis d’autrui, le pathos les valeurs d’initiative productrices, l’ethos l’ensemble des conduites que le sujet est susceptible d’adopter dans une situation qu’il ne peut cependant pas changer (deuil, maladie incurable, mort certaine). Ces trois sources du sens dépendent elles-mêmes de la faculté humaine que Frankl qualifie la « modification d’attitude » : celle-ci renvoie à la plasticité de l’esprit, à la fois capable d’auto-dépassement et d’auto-distanciation.

En analyse existentielle, contrairement au mouvement dialectique de la conversation ordinaire, le dialogue est finalisé, dans la mesure où son objectif ultime vise en dernière analyse à faire coïncider la latitude d’action du patient avec sa décision de prendre une responsabilité concrète, par laquelle s’atteste en effet l’accomplissement tangible d’un groupe de valeurs. Mais ce processus demeure en son principe phénoménologique, puisqu’il relève d’une dynamique narrative et descriptive, à aucun moment d’une injonction ou d’une prescription.

5. Existenzanalyse et Daseinsanalyse: Essquisse d'une comparaison

Il peut être utile, avant de conclure ce développement, de mener une comparaison, terme à terme, des deux axes dominants du « mouvement de la thérapie existentielle », afin de mieux en apprécier les différences, mais aussi les apports respectifs.

Outre la divergence d’ancrage philosophique, qui justifie, sur le fond, leur dénomination propre, l’Existenzanalyse et la Daseinsanalyse ne défendent ni le même projet ontologique, ni la même anthropologie.

En se référant surtout à M. Scheler, l’Existenzanalyse plaide pour une ontologie d’abord préoccupée par la question de savoir : « qu’est-ce que l’homme ? », qui s’affirme, comme nous l’avons vu, au profit d’une anthropologie spiritualiste, la dimension « noétique » définissant, en propre, l’humanité de l’homme, et, pourrait-on dire l’identité de marque de la possibilité même de l’hominisation. Par contraste, en se réclamant surtout de Heiddeger, la Daseinsanalyse inscrit sa conception de l’acte thérapeutique à l’horizon de l’ontologie fondamentale, en interrogeant la posture du Dasein, et nommément les infléchissement de l’être-au-monde. En dépit de cette différence principale, les deux perspectives se rejoignent sur un point : leur commune critique de l’anthropologie néo-darwinienne de la psychanalyse historique, sous le rapport de l’ensemble des griefs qui peuvent être adressés, à partir de la phénoménologie, à une conception par trop naturaliste de l’homme. L’Existenzanalyse aurait même tendance à accentuer la récusation binswangérienne de l’ « homo natura » en insistant sur la spécificité noétique de l’humain.

L’autre divergence concerne la compréhension du concept d’inconscient : en congruence avec le point de vue spiritualiste qui est le sien, Frankl en redéfinit l’extension, puisqu’il soutient, contre Freud, qu’au-delà du dispositif pulsionnel, l’inconscient recouvre l’ensemble des aspirations supérieures du sujet, sans que cela ait, de près ou de loin, à voir avec le processus de la sublimation (celle-ci s’applique au psychisme, non à la noésis). Du moins est-ce la thèse princeps du maître ouvrage de Frankl : Le Dieu inconscient.

Pour sa part, Binswanger n’a pas prétendu redéfinir l’inconscient freudien, mais il en a réévalué les manières de l’appréhender et de l’interpréter. Si le rêve constitue « la voie royale d’accès à l’inconscient », il n’est cependant plus question, avec la Daseinsanalyse de limiter la dimension du symbolique à de l’archaïque résiduel : tout élément du paysage onirique fait sens, tout élément parle et témoigne du point de vue mais aussi du statut et de la place phénoménale du rêveur, et c’est à ce titre que le rêve renseigne sur les modalités existentielles du rêveur. Telle est la grande leçon de Le rêve et l’existence.

L’Existenzanalyse et la Daseinsanalyse diffèrent encore sur la compréhension de la souffrance. Pour la première, le déficit de sens ou, plus radicalement, la perte de sens constitue la principale cause de la perturbation psychique, comme de la plainte somatomorphe. Cette ouverture méconnue à la médecine psychosomatique consiste à qualifier de « névrose noogène » l’impossibilité qui barre au sujet le chemin d’un équilibre satisfaisant. Pour la seconde, la souffrance psychique et la plainte traduisent toutes deux une « défaillance de l’être-au-monde ». A cet endroit, il n’est toutefois pas interdit de se demander si toute « défaillance » ne se comprend pas aussi, du point de vue du sujet souffrant, comme un « déficit de sens », à condition de donner à ce vocable sa pleine acception. Nous y reviendrons plus loin.

Cette question nous paraît d’autant plus légitime que l’Existenzanalyse et la Daseinsanalyse ne mobilisent pas la même dimension du sens : Frankl articule la « thérapie centrée sur le sens » (logothérapie) à une phénoménologie du sensé (c’est-à-dire de ce qui fait sens pour la personne), alors que Binswanger adosse la « thérapie centrée sur le Dasein » à une phénoménologie du sensible, ou plus exactement des façons propres à chacun(e ) d’investir l’espace de la sensibilité, à partir des vécus de la corporéité (lesquels se manifestent dans la mentalisation imagée du rêve).

Cet écart de doctrine s’exprime notamment dans le différentiel conceptuel que rend respectivement l’idée d’orientation de sens (Frankl) et de direction de sens (Binswanger).

En dernière analyse, l’écart de conceptualisation reflète la nuance à laquelle tient la façon dont les deux mouvances assument la problématique husserlienne du « monde de la vie » (Lebenswelt) : Frankl l’envisage sous le rapport des valeurs, et, plus généralement de l’axiologie qui confère à donner sens au rapport qui se tisse entre le sujet et le monde, tandis que Binswanger le comprend avant tout comme manière d’être-au-monde dominée par le registre de la sensibilité.

Le tableau suivant récapitule l’ensemble de ces contrastes :

Domaines

Existenzanalyse

(V. E. Frankl)

Daseinsanalyse

(L. Binswanger)

Sources

Husserl/Scheler (Eucken)/Buber/Freud/Adler

Husserl/Heidegger/Héraclite/Freud

Primat

Ontologie dimensionelle (noésis)

Ontologie fondamentale

(Dasein)

Concept d’inconscient

Le Dieu inconscient

(noodynamique)

Rêve et existence

(modalité existentielle)

Rapport à Freud

Critique de l’homo natura

Critique de l’homo natura

Notion de souffrance

Névrose noogène

Défaillances de l’être-au-monde

Concept directeur

Orientation de sens

Direction de sens

Concept de sens

Phénoménologie du sensé

Phénoménologie du sensible

Compréhension du Lebens

welt

Monde sensé de la personne (axiologie)/monde sensible du vécu

Monde de la sensibilité/monde sensé du sujet (corps vécu)

Bibliographie:

Binswanger, L., Rêve et existence, trad.fr. par F. Dastur, Paris, Vrin, Col. "Bibliothèque des textes philosophiques", 2012.

Binswanger, L., "La conception freudienne de l'homme à la lumière de l'anthropologie", in Analyse existentielle et psychanalyse freudienne. Discours, parcours, Freud, trad. fr. par R. Levinter, Paris, Gallimard, 1970.

Cabestan, Ph.- Dastur, F., Daseinsanalyse, Paris, Vrin, Col. "Bibliothèque des philosophes", 2011.

Buber, M., Je et Tu, (Ich und Du, 1924), Paris, Aubier, Col. "Philosophie", 2013.

Frankl, V. E., Nos raisons de vivre. A l 'école du sens de la vie, trad. fr., introduction et notes par G.-E. Sarfati, Paris, InterEditions, 2009.

Frankl, V. E., Le Dieu inconscient. Psychothérapie et religion, révision scientifique et postface par G.-E. Sarfati, Paris, InterEditions, 2012.

Frankl, V. E., Ce qui ne figure pas dans mes livres, trad. fr., notes et postface de G.-E. Sarfati, Paris, InterEditions, 2014.

Sarfati, G.-E., "Viktor E. Frankl : l'analyse existentielle et la logothérapie", in Aide-mémoire de psychotraumatologie, dir. M.-A. Kédia- A. Sabouraud-Seguin, Paris, Dunod, 2è éd., 2013.

Scheler, M., L'éthique formelle et l'éthique matérielle des valeurs, (Der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik, 1913-1916), trad. fr. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, 1955.

Scheler, M., Situation de l'homme dans le monde, (Die Stellung des Menschen im Kosmos, 1928), trad. fr. P. Dupuy, Paris, Aubier, 1951.

Spielberberg, H., "Viktor Frankl: Phenomenology in Logotherapy and Existenzanalyse", in Phenomenology in psychology and psychiatry, Northwestern University studies in phenomenology and existential philosophy, Evanston, 1972, pp. 343-353.



1- Tout comme Igor Caruso et E. Wiesenhütter.

2 - Rappelons avec A. Honneth, que la reconnaissance consiste dans la garantie de l’intégrité physique, psychologique et sociale du sujet (Cf. La lutte pour la reconnaissance, trad. Fr. P. Rusch, Paris, Gallimard, Col. « Folio », 2013).