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CABESTAN P. (11/01/2014)

Includence et rémanence dans

La Mélancolie (1961) de H. Tellenbach

Samedi 11 janvier 2013

Trois rappels couplés à trois références bibliographiques. (1) Hubertus Tellenbach était tout à la fois — comme Karl Jaspers qui était son aîné d’une trentaine d’années — philosophe et médecin. Il a ainsi mené de front ses études de médecine et de philosophie, ce qui le conduisit à rencontrer Martin Heidegger qui enseignait alors à Freiburg in Breisgau, et à soutenir en 1938, à l’âge de 24 ans, son doctorat de philosophie et son doctorat de médecine. Contrairement à Jaspers, Tellenbach opta pour une carrière de médecin psychiatre et après avoir travaillé en tant que neurologue à Munich, il devint en 1958 professeur extraordinaire (außenordentlicher Professor) à la clinique universitaire de Heidelberg où il demeura jusqu’à son départ en retraite en 1971 (pour plus de renseignements, cf. le N°4 de L’Art du comprendre, publié en février 1995, qui rend hommage à Tellenbach, décédé un an plus tôt, en septembre 1994, et qui publie également des « Fragments autobiographiques » de Tellenbach lui-même).

(2) Tellenbach est venu à Paris au cours de l’année académique 1988-1989 afin de participer aux travaux du séminaire des Archives-Husserl dont le thème était les points de rencontre entre le mouvement phénoménologique et des principaux courants de la psychologie et de la psychiatrie, et qui avait pris pour ouvrage de référence les Zollikoner Seminare qui venaient alors d’être publiés. Ces travaux ont fait l’objet d’une publication sous la direction de J.-F. Courtine, en 1992, sous le titre : Figures de la subjectivité, et le volume comprend naturellement la contribution de Tellenbach, intitulée : « Analyse phénoménologique de la rencontre inter-humaine dans le Dasein normal et pathologique ». Dans cet article, Tellenbach s’inquiète du morcellement des tableaux symptomatiques en psychiatrie et recherche, écrit-il, « une conception plus unitaire de la diversité si déroutante des phénomènes morbides tels que nous les rencontrons dans les psychoses schizophréniques ». Il va de soi que ce souci de l’unité est au cœur de son ouvrage de 1961 sur la mélancolie dans laquelle tomberait ou non, selon les circonstances, le type mélancolique.

(3) Arthur Tatossian a accordé une large place dans La Phénoménologie des psychoses à Tellenbach et on ne saurait trop recommander la lecture des pages qu’il consacre à La Mélancolie de Tellenbach. Il écrit à ce propos : « l’absence d’étiologie somatique et l’incompréhensibilité psychologique de la mélancolie dans son apparition comme dans ses contenus ont forcé la psychopathologie clinique à en faire une psychose endogène »[1]. En d’autres termes, face à l’impossibilité de rapporter la mélancolie à un quelconque dysfonctionnement corporel et étant donné qu’il est difficile de comprendre, au sens courant et jaspersien du terme, pour quels motifs psychologiques un homme sombre dans la mélancolie, Tellenbach doit tenter une nouvelle approche de la mélancolie. Dans cette perspective, Tellenbach envisage la pathogenèse de la mélancolie à partir de trois notions clefs : l’endon, c’est-à-dire le fond vital Binswanger aurait suggéré à Tellenbach ce terme grec qui désigne « le dedans »[2], le type et la situation. Et ces trois notions correspondent respectivement aux chapitre 2, 3 et 4 de l’ouvrage. Il va de soi que nous ne pouvons pas aujourd’hui reprendre chacune de ces notions mais avant d’aborder le rôle de la situation dans cette pathogenèse de la mélancolie et, plus particulièrement, des situations d’includence et de rémanence, nous voudrions dans un premier temps nous arrêter sur la notion de type.

I. La notion de type

            En effet, après avoir étudié l’endogénéité comme origine, Tellenbach envisage la mélancolie à partir de ce qu’il dénomme le Typus Melancholicus. Or qu’une telle entreprise soit légitime, qu’il soit possible de distinguer dans le champ de la psychopathologie différents types : le type hystérique, le type obsessionnel, le type mélancolique, etc. ne va nullement de soi. Qu’est-ce qu’un type ?

(1) D’un point de vue philologique et historique, on notera tout d’abord que le terme, comme celui de mélancolie, est évidemment emprunté à la langue grecque. Selon les précieuses indications de Jean-Jacques Alrivie, le verbe tuptô signifie depuis Homère donner des coups, frapper quelqu’un plutôt que quelque chose. Le nom dérivé typos — postérieur, semble-t-il, à Homère — signifie certes "coup", mais surtout "marque imprimée en creux ou en saillie par un coup" comme les marques d'une blessure, les traces de pas, les empreintes des pièces de monnaie, les caractères gravés, les sculptures et les statues. Typos, chez Galien (grand médecin du IIème siècle après J.-C.), apparaît avec un sens qui nous intéresse plus particulièrement : le terme, en effet, désigne alors la règle ou l’ordre selon lesquels une maladie croît ou décroît. Il semble donc que le sens médical ou caractériel soit inconnu des classiques et qu’il ait été élaboré par les médecins assez tardivement. Il faut donc être prudent et, contrairement à ce que laisse entendre Tellenbach[3], s’il y a bien dans le Corpus Hyppocraticum une étude de la mélancolie, il n’y a pas à proprement parler de typus melancholicus.

On rencontre en revanche la notion de type mélancolique bien plus tard, dans l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique de Kant, à propos du caractère de la personne. Ainsi Kant distingue-t-il quatre types de tempérament ou types de sensibilité : le tempérament sanguin de celui qui a le sang léger, le tempérament colérique de celui qui a le sang chaud, le tempérament flegmatique de celui qui a le sang froid et le tempérament mélancolique de celui qui a le sang lourd. Ce dernier n’est pas à proprement parler mélancolique mais il est disposé à la mélancolie et, comme l’écrit Kant à son sujet, « il donne à tout ce qui lui arrive une grande importance ; il trouve partout des raisons de se faire du souci, et il dirige son attention d’abord sur les difficultés, tout comme le sanguin, lui, débute par l’espérance du succès. C’est pourquoi l’un pense en profondeur, l’autre en superficie »[4]. Avec cette dernière remarque sur la profondeur du mélancolique, nous retrouvons le lien si souvent évoqué entre génie et mélancolie.

2. D’un point de vue philosophique, il faut souligner que notion de type, d’une manière très générale, soulève la question de son idéalité ou de sa réalité et, dans ce dernier cas, présuppose ce qu’on peut appeler « une articulation typique de la réalité »[5]. En d’autres termes, on peut se demander si les types en psychopathologie comme en histoire ou en sociologie sont de pures et simples fictions inventées par commodité intellectuelle ou bien s’ils correspondent à une articulation de la réalité. Dans ce dernier cas on peut distinguer le type qui, en tant que rôle social, est une articulation de la réalité sociale, on parlera par exemple parler d’un comportement typiquement bourgeois, et le type qui serait une articulation naturelle au sens où le type relèverait de la nature au sens de la physis. Il faut reconnaître que cette problématique est loin d’être nouvelle et s’inscrit en vérité dans le prolongement de la grande querelle dite des universaux qui oppose depuis Platon, réalistes et nominalistes et qui connaît au vingtième siècle un renouveau avec Wittgenstein et ce qu’on appelle « le nouveau nominalisme » sans oublier Michel Foucault dont les travaux sur la folie, comme le souligne Paul Veyne, repose précisément sur une position de principe nominaliste et sceptique[6].

En effet, à rebours d’un réalisme des essences, selon lequel un concept ne peut se référer à une multiplicité d’individus que parce que ceux-ci partagent une propriété générale commune qui existe indépendamment du langage, le nominalisme traditionnel soutient qu’il n’y a qu’un faisceau de ressemblances plus ou moins vague. Le nouveau nominalisme, pour sa part, soutient que la signification d’un mot est son emploi dans le langage et non pas l’eidos ou idée à laquelle il renverrait selon le réalisme. Par exemple le mot livre ne renvoie pas à l’eidos livre que l’on obtiendrait par variation eidétique telle que la thématise Husserl mais au règle d’usage du mot livre dans la langue française. De ce point de vue, « loin que la variation eidétique permette de révéler les caractères d’essence du livre auxquels tout langage doit se conformer, c’est bien plutôt la maîtrise des règles d’usage du mot ‘’livre’’ en français qui rend possible quelque chose comme la variation eidétique »[7]. De manière analogue, on pourrait se demander si le typus mélancholicus renvoie à un eidos ou bien à un certain usage plus ou moins bien réglé de ce terme dans la langue grecque, puis latine, puis française.

3. Enfin, il faut souligner que la notion de type a été l’objet d’une élaboration particulièrement importante, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, par Wilhelm Dilthey (1833-1911)[8]. Cette notion de type est à vrai dire relativement ambiguë, et Dilthey lui reconnaît deux significations distinctes. En un premier sens, le type désigne l’ensemble des traits incarnés par un individu, qui devient alors le représentant d’un ensemble d’autres individus. On pourra parler, par exemple, d’un homme de type méridional, c’est-à-dire d’un homme dont les traits physiques sont ceux des hommes du midi de la France. De manière analogue, on peut considérer que Leonard de Vinci est le type — et on a envie de dire afin de souligner sa typicité : le type même — de l’ingénieur de la Renaissance qui est aussi un artiste. En un second sens, le type ne correspond à aucune réalité empirique observable mais incarne une essence. Par exemple, Harpagon est le type même de l’avare, Alceste le type même du misanthrope. L’œuvre d’art et, en l’occurrence la comédie, est ce qui, par une accentuation et une épuration des traits en question, permet de rendre visible l’essence d’une manière d’être qui demeure habituellement brouillée, cachée dans la réalité.

Grâce à cette notion de type, dont la signification est donc soit empirique soit eidétique, Dilthey entend surmonter l’opposition du général et du singulier et, plus précisément, surmonter l’idée que les sciences de l’esprit, par exemple, l’histoire ou la psychologie, aurait pour objet le singulier alors que les sciences de la nature seraient au contraire des sciences du général. Ainsi, dans son ouvrage de 1895, Über vergleichende Psychologie (De la psychologie comparée), Dilthey confie à la psychologie comparative le soin d’étudier empiriquement les « formes fondamentales typiques » dans lesquelles se combinent régulièrement les traits individuels. Il serait sans doute fructueux d’approfondir cette conception et d’étudier de quelle manière elle a été reprise, critiquée, remaniée par E. Husserl, M. Weber sans oublier K. Jaspers[9]. Il faudrait également ne pas ignorer les possibles implications normatives et politiques de cette notion : y a-t-il un type féminin, un type masculin, un type homosexuel, un type homosexuel passif, etc. et ces types sont-ils historiquement déterminés ou bien transhistoriques ?

Nous nous contenterons ici d’opposer deux formes de typologie : une typologie empirique qui entend dégager à partir de l’expérience un type défini de comportement, d’existence, et une typologie eidétique, d’inspiration husserlienne, dont l’ambition serait d’établir intuitivement les traits d’essence de la mélancolie comme des autres pathologies. De toute évidence, Tellenbach se range aux côtés de Husserl lorsqu’il déclare à propos de la méthode d’accession à l’essence du ‘’typus melancholicus’’, que l’attitude empirico-phénoménologique « permet d’entretenir avec le patient des rapports ajustés sur une intuition vivante de l’essence (lebendige Wesensanschauung). Au médecin qui s’occupe ainsi des mélancoliques s’imposent avec une étonnante uniformité des traits fondamentaux qui, par la simple intuition des modes de leur comportement, de leurs actes et de leurs souffrances, se rejoignent d’eux-mêmes pour former un ensemble typique »[10]. De ce point de vue, l’attachement à l’ordre, l’amour de l’ordre s’impose comme le trait fondamental du type mélancolique et, ce, « d’après la vision immédiate (unmittelbare Anschauung) qu’on en a »[11].

II. Situation et compréhension

            Le chapitre que nous voudrions étudier à présent, fait suite au chapitre 3 consacré à la description du typus melancholicus. Il est intitulé : « Pathogenèse de l’altération endogéno-mélancolique ». Tellenbach y envisage la maladie dans une perspective génétique et s’efforce de déterminer les situations prémorbides afin de comprendre dans quelles circonstances le type mélancolique peut sombrer dans la mélancolie. En dépit de leurs apparentes variétés, ces circonstances ou situations prémorbides sont au nombre de deux et correspondent à ce que Tellenbach dénomme la constellation ou situation d’includence et la constellation ou situation de rémanence. De quoi s’agit-il ? A vrai dire, pour bien comprendre le propos de Tellenbach, il convient de s’arrêter tout d’abord sur le concept de situation qui est au principe d’une psychologie dite situationnelle (Situationpsychologie) et à l’explicitation duquel Tellenbach consacre la première partie de ce chapitre 4.

            Certains d’entre nous connaissent bien ce concept de situation en raison de la place que lui accorde Sartre dans l’EN, qui souligne le caractère à la fois objectif et subjectif de la situation dans la mesure où, selon Sartre, toute situation est situation d’une liberté et toute liberté est liberté en situation. De ce point de vue, même si la situation comprend une dimension facticielle qui échappe à la liberté (je n’ai pas choisi de naître à la fin du vingtième siècle, au nord de la France dans la famille Groseille ou la famille Le Quesnoy), la signification de cette situation n’en dépend pas moins selon Sartre de la liberté qui l’assume. Par exemple, une paroi rocheuse n’a pas la même signification pour un alpiniste et pour un esthète et, de ce point de vue, le sens d’une situation dépend ultimement du choix originel. De cette première approche du concept situation il faut retenir l’impossibilité de séparer l’homme de sa situation. Mais à vrai dire, c’est au concept jaspersien de situation que Tellenbach se réfère de manière privilégiée dans la mesure où, comme le regrette Tellenbach, la conception sartrienne conduit un psychiatre comme A. Kraus[12] à accorder à la liberté la place qui, dans le cas de la mélancolie tout du moins, revient à l’endon, c’est-à-dire à ce qui est en l’homme antérieur à la liberté et qui est nature au sens grec du terme.

Pour Tellenbach Jaspers a le mérite d’envisager la relation homme-situation dans une double perspective : « Alors qu’une situation peut procéder du monde environnant et agir sur l’homme, Jaspers considère d’autre part l’homme comme capable de créer des situations, de les faire naître ou ne pas avoir lieu ». En d’autres termes, on trouve déjà dans cette conception l’idée non seulement que la situation peut agir sur l’homme mais aussi que l’homme situe (du verbe situieren) sa situation de sorte que la situation dans laquelle il se trouve est son œuvre, « sa » situation (cf. p.230). Ainsi le type mélancolique se crée des situations qui lui correspondent et les façonne selon sa nature, ce qui se vérifie aussi bien sur le plan spatial que du point de vue familial ou professionnel. Mais Jaspers envisage également, contrairement à Sartre dans l’EN, la possibilité qu’une situation agisse sur la personne sans que la personne sache comment (cf. Psychopathologie générale). Et tel est le cas, par exemple, de la situation prémorbide qui est efficace au sens où l’entend Jaspers, c’est-à-dire sans que l’intéressé sache comment cela se passe (p.193). Tellenbach propose alors cette définition de la situation : « Nous entendons par situation des formes variables de la relation (nous soulignons) initiale de la personne et du monde, dans lesquelles deviennent visibles les dons, les qualités, les attitudes, les dispositions de la personne »[13]. Par exemple, dans le cas de la mélancolie, la personnalité prémorbide se distingue par son incapacité à s’adapter à de nouvelles exigences, à des événements imprévus, et cette incapacité à s’adapter constitue précisément la situation prémélancolique. Cependant, ce qui caractérise mieux encore la situation du type mélancolique c’est sa manière sans mesure d’avoir de l’ordre (Ordnung-haben) et d’être en ordre (In-Ordnung-sein) que l’on retrouve en particulier dans son habitat et sa vie domestique mais également dans ses relations avec les autres ou dans sa vie professionnelle. L’attachement à l’ordre est en effet le premier des traits du type mélancolique (cf. ch.3, p.114).

            Nous pouvons alors saisir ce qui différencie la psychologie situationnelle (Situationpsychologie) d’un Tellenbach de la psychologie compréhensive (verstehende Psychologie) de Jaspers en prenant le cas d’une dépression liée à un déménagement. On se souvient peut-être que la psychologie compréhensive recours à des configurations (Zusammenhänge) qu’elle tient pour évidentes. Par exemple, on comprend que celui qui est attaqué se mette en colère et que celui qui a été trompé devienne méfiant. En revanche, qu’une personne qui se réjouit de quitter un vieil appartement pour un appartement plus grand et plus beau se retrouve dans un état d’oppression prémélancolique est, pour cette psychologie compréhensive, incompréhensible. Du reste, la personne mélancolique ne trouve elle-même aucune raison plausible à son état. En revanche, si, à l’instar d’une psychologie situationnelle, on prend en compte sa situation et le type d’ordre qui la caractérise et qui régnait dans son ancien appartement, on peut comprendre l’état dans lequel elle se trouve à la suite de son déménagement. Ainsi le déménagement n’est pas le motif de son état d’oppression mais c’est le changement situationnel qui permet d’en rendre compte[14].

III. Includence et rémanence

            Dans le cadre de cette psychologie situationnelle, Tellenbach distingue une situation prémélancoligue typique qu’il dénomme situation ou constellation d’includence. De quoi s’agit-il ? Nous avons déjà vu que le type mélancolique se distingue par son amour de l’ordre et que ce goût inné se manifeste dès l’enfance quand bien même l’entourage, les parents par exemple, ne le partageraient pas. Cet amour de l’ordre conduit le type mélancolique à s’enfermer dans les limites de l’ordre qui est le sien, par exemple dans les limites de l’activité professionnelle qui est la sienne, et s’il jouit d’une certaine autonomie à l’intérieur de ces limites, il est en revanche incapable de franchir ces limites, dans le cas par exemple d’une promotion, ce qui s’apparenterait pour lui à un saut dans l’inconnu. En outre, le type mélancolique se distingue par sa méticulosité qui lui interdit de survoler les détails, et Tellenbach cite le cas d’un patient qui s’est donné pour devise « d’exécuter le mieux possible le moindre travail »[15]. On peut comprend alors l’attachement du type mélancolique à son identité de rôle, à propos duquel A. Kraus écrit : « Si le mélancolique est l’esclave de l’ordre, c’est pour conserver des systèmes de références auxquels il est habitué, qui lui permettent de s’accrocher à un personnage qu’il s’est trouvé une fois pour toutes et de s’y retrancher »[16].

            Ainsi, la constellation ou situation d’includence, conformément à son sens étymologique[17], désigne cette situation d’enfermement dans des limites, enfermement qui devient prémélancolique lorsqu’il atteint un degré critique tel que le type mélancolique n’est pas en mesure de transgresser ses limites afin de faire ce qu’il doit faire, c’est-à-dire de vivre conformément aux exigences d’ordres qui le caractérise. Tel est le cas, par exemple, de la sténographe Elfriede B. qui doit déménager, car le propriétaire veut récupérer l’appartement pour l’un de ses fils, et qui ne peut pas déménager (cas 29, p.202). Tellenbach écrit à ce propos : « lorsque le déménagement exige que cesse cet état d’installation mélancolique dans des ordres rigides chez un type qui, précisément, n’est pas capable de réaliser cette liquidation, alors une situation spécifiquement pathogène prend naissance qui provoque ensuite une altération endogène et mélancolique » (p.203). Il va de soi toutefois que le déménagement n’est qu’une situation d’includence parmi d’autres, même si elle revêt un caractère paradigmatique. Une situation d’includence peut être également engendrée par un accident physique, telle qu’une fracture de la cheville, qui bouleverse l’ordre en interdisant au type mélancolique de continuer à faire ce qu’il faisait auparavant avec une méticulosité extrême et à quoi il ne peut renoncer.

            Nous pouvons comprendre cette définition lapidaire de l’includence : « l’includence est l’incarcération dans l’autocontradiction (Includenz ist Eingeschlossensein in Selbstwiedersprochenheit) »[18]. Autrement dit le type mélancolique entre dans une situation critique (de crise) lorsqu’il se trouve enfermé dans des limites dont l’observance lui interdit de répondre à des exigences nouvelles qu’il voudrait pouvoir satisfaire. Le type mélancolique est alors pris dans une situation contradictoire : se tenir dans ses limites et transcender ses limites.

            Si la constellation d’includence a une signification éminemment spatiale, la constellation ou situation de rémanence présente en revanche une signification essentiellement temporelle dans la mesure où elle concerne la relation du type mélancolique à son avenir et à son passé. Dans la situation de rémanence se profile la menace d’une déchéance dans la stagnation, dans l’immobilité, dans un temps vécu auquel ferait défaut la catégorie du possible et de l’action (possibilité de manger, de travailler, de se déplacer, etc.). Cette notion de rémanence est explicitement empruntée à l’analyse kierkegaardienne de l’accablement (Schwermut) et signifie, conformément à nouveau à son étymologie latine[19], le fait de rester-en-arrière-de-soi-même (Hinter-sich-selbst-zurückbleiben). Même si Tellenbach tient à distinguer accablement (Schwermut) et mélancolie (Melancholie), il retrouve dans un cas comme dans l’autre une situation analogue de rémanence qui trouve son principe dans un sentiment de faute (ein Schulden) plus ou moins marqué, qui hante le type mélancolique, le maintient dans une rétrospection permanente et qui peut donner lieu à un délire de culpabilité mélancolique dans lequel le malade se sent un véritable criminel.

« La faute, écrit Tellenbach, barre le chemin qui conduit à l’ouverture du futur. Elle oblige l’individu à se chercher toujours à l’endroit où il s’est perdu dans la faute. C’est ainsi que naît la situation paradoxale qui fait que l’individu coupable veut se rattraper dans le passé alors que, en face de l’avenir, il reste, sans espoir de salut, en arrière de lui-même (hinter sich selbst zurückbleibt » (p.226). Sans doute ce sentiment de faute peut-il prendre différentes formes : il peut être éprouvé par rapport à une exigence propre d’action, ou bien par rapport à l’exigence d’une loi d’amour du prochain, ou bien par rapport à un ordre et des règles éthiques ou religieuses. Il peut même se rapporter à des erreurs commises par les autres et dont on est pas responsable. Mais à vrai dire peu importe ce qui paraît motiver le sentiment de faute car l’essentiel c’est la sensibilité à la faute dont fait preuve le type mélancolique dès son enfance. Ainsi le sentiment de faute, selon Tellenbach, « apparaît comme le facteur décisif de la rémanence » (p.213). Le danger, c’est que la distance entre être et devoir être devienne un abîme, un abîme impossible à combler malgré la meilleure énergie du monde, que le type mélancolique développe le sentiment d’une faute inexpiable et sans limite et qu’il sombre dans la mélancolie. On peut noter à ce sujet une belle formule de Tellenbach : « Il n’est pas juste de dire que la mélancolie ne fait que ‘’travailler’’ sur le thème de la faute. C’est au contraire le thème de la faute qui ‘’fabrique’’ par son ‘’travail’’, en quelque sorte, la mélancolie. C’est comme si quelqu’un creusait une tombe — mais si profonde qu’à la fin il ne pouvait plus en sortir »[20].

Conclusion

            Si, pour la clarté de l’exposé, on est amené à dissocier la présentation de la constellation d’includence et celle de rémanence, il ne faut pas, dans l’esprit de Tellenbach, séparer les phénomènes d’includence et de rémanence. Tellenbach écrit à ce propos : « Dans toute constellation prémélancolique apparaissent toujours ces deux phénomènes. L’un n’apparaît pas sans l’autre. Être limité, c’est toujours rester en arrière. L’on voit seulement comment la situation se présente ici plus clairement dans le phénomène d’includence, dans celui de rémanence. Il s’agit uniquement d’accentuations différentes » (p.233-234). Il en résulte, nous semble-t-il, que l’idée d’une psychose mélancolique endogène dépourvue de sentiment de culpabilité au sens large ne peut trouver sa place dans la conception de Tellenbach.

On s’interroge depuis longtemps en psychiatrie sur le caractère primaire ou secondaire de la culpabilité mélancolique. Comme le souligne Tatossian, pour Tellenbach, « la culpabilité mélancolique est toujours primaire et incompréhensible » (P des P, p.62). Car s’il est toujours possible de dériver la culpabilité mélancolique d’une faute quelconque, au sens large, voire de cette culpabilité originaire qui est pour Heidegger constitutive de l’être du Dasein, la disproportion entre le vécu de faute et les motifs éventuellement évoqués n’en est pas moins déroutante. Toutefois, c’est précisément cette incompréhensibilité de la mélancolie que Tellenbach tente de surmonter en développant ce qu’il nomme une psychologie situationnelle et en réélaborant le concept de situation en relation avec celle de type. Il faut alors comprendre que la situation d’includence et de rémanence est en sens l’œuvre du type mélancolique qui ‘’situe’’ sa situation, et qu’elle ouvre la porte à la mélancolie elle-même. Reste néanmoins une énigme : l’énigme du type mélancolique lui-même dont il faut admettre le caractère inné et qui trouve son principe dans cette dimension en partie cachée de l’existant que Tellenbac dénomme l’endon.

Le suicide mélancolique, p.177.



[1] Tatossian, La Phénoménologie des psychoses, p. 80 et sq.

[2] H. Maldiney, « L’existence dans la dépression et dans la mélancolie », Penser l’hommme et la folie, Grenoble Millon, 1991, p.100 et sq.

[3] Tellenbach, p. 24.

[4] Kant, p. 137.

[5] Gens, p.48.

[6] P. Veyne, Foucault, p.20.

[7] C. Romano, Au cœur de la raison, la phénoménologie, Paris, Gallimard, 2010, p. 357.

[8] Jean-Claude Gens, La pensée herméneutique de Dilthey, p. 46 et sq.

[9]Ainsi, au tout début de son cours de 1925, consacré à la psychologie phénoménologique de 1925, Husserl, après avoir salué la mémoire de Dilthey, regrette que ce dernier en reste à « de vagues généralisations empiriques » (PP, p. 20.), et que sa psychologie analytique et descriptive, fondée sur l’expérience interne de la vie psychique, ne soit pas en mesure de s’élever à la généralité des lois. Dans cette perspective, Husserl assimile la psychologie de Dilthey à une psychologie comparative « du style le plus ancien », qui nous offre « une multiplicité de formes typiques de personnalités, de caractères, de tempéraments, d’associations, mais jamais quelque chose comme une nécessité universelle, une explication permettant de connaître à partir de lois » (PP, p.23). A cette psychologie empirique, Husserl oppose l’idée d’une psychologie phénoménologique dont l’ambition serait d’établir des lois universelles au lieu de généralités empiriques, grâce à la méthode de la variation eidétique (On retrouve une ambition comparable à propos du monde social dont les phénomènes doivent faire l’objet d’une analyse intentionnelle eidétique en vue d’une morphologie eidétique. L. Perreau, p. 134. Cf. Husserl Expérience et jugement, §8 et §83).

Dans cette généalogie de la notion de type, il faut également rappeler la conception du type idéal ou idéal type de Marx Weber (1864-1920) (M. Weber, Essai sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965, cf. L. Perreau, note 64, p.149). Par exemple, Weber distingue trois types de domination : la domination rationnelle, traditionnelle ou charismatique et dans son essai sur le capitalisme il s’efforce de construire un type idéal du capitalisme, c’est-à-dire une définition centrée autour de certains traits que l’on retrouve sinon dans toute société capitaliste du moins dans la plupart. R. Aron remarque à ce propos que Weber déroge aux règles de la logique aristotélicienne. Car le type idéal ne retient pas les caractères que présentent tous les individu inclus dans l’extension du concept. Il ne retient pas non plus les caractères moyens des individus considérés ; mais, comme l’indique son nom, le type idéal vise le typique. R. Aron donne cet exemple : « quand on dit que les Français sont indisciplinés et intelligents, on ne veut pas dire qu’ils soient tous indisciplinés et intelligents, ce qui est improbable. On veut reconstruire un individu historique, le Français, en dégageant certains caractères qui apparaissent typiques et définissent l’originalité de l’individu » (R. Aron, Les étapes de la pensée sociologique, p. 521. On pourrait rapprocher cette description du Français de celle du Juif par Sartre dans ses Réflexions sur la question juive : « Voici un Juif assis sur le pas de sa porte, dans la rue des Rosiers. Je le reconnais aussitôt pour un Juif : il a la barbe noire et frisée, le nez légèrement crochu, etc. », p.76.).

Enfin, il faut évoquer la reprise par Jaspers (1883-1969) de cette notion dans sa Psychopathologie générale qui, à ce propos, se réfère explicitement à Max Weber. Dans une page consacrée aux méthodes de la typologie (K. Jaspers, AP, p. 469-470), Jaspers oppose tout d’abord espèce (Gattung) et type (Typus) : un cas relève ou non d’une espèce et on peut par exemple se demander si on a affaire ou non à un cas de paralysie qui est une espèce de trouble ; en revanche un cas d’hystérie correspond plus ou moins au type hystérique. Le concept d’espèce s’applique à une réalité qui existe effectivement et qui peut être délimitée ; le type est une configuration fictive (fiktives Gebilde) à laquelle correspond plus ou moins une réalité dont les limites ne sont pas fixes (fliessend). En outre, Jaspers distingue les types qui résultent d’une moyenne (Duchrschnittstypen) et les types idéaux (Idealtypen). Alors que les premiers sont établis grâce à un grand nombre de cas, les seconds peuvent être élaborés à l’occasion d’un cas ou deux. Le type idéal désigne alors un ensemble ou totalité dont les prémisses sont données et dont on développe toutes les conséquences. Le type idéal sert d’échelle, de norme grâce à laquelle on mesure les cas singuliers qui se présentent dans la réalité. Enfin, Jaspers remarque qu’il est possible d’élaborer une typologie partout où la recherche vise des totalités. Par exemple, il y a des types d’intelligence et des types de démence, des types de caractère, des types des syndromes, etc.

[10] Tellenbach, La Mélancolie, p. 95.

[11] Tellenbach, La Mélancolie, p. 114 et p. 175.

[12] Cf. La critique d’A. Kraus par Tellenbach, La Mélancolie, p. 189.

[13] Tellenbach, p. 194.

[14] Tellenbach, p.197 et p.203.

[15] Tellenbach, p. 178.

[16] Tellenbach, p. 180.

[17] Inkludenz dérive du latin includere qui signifie enfermer ou renfermer quelque chose dans quelque chose.

[18] Tellenbach, p. 211

[19] Remanenz, die = im Rückstand bleiben : demeurer en arrière, du latin : remanere : s’arrêter, demeurer, séjourner.

[20] Tellenbach, p.148. « Die Schuld erarbeitet die Melancholie », p. 228 (S.144)