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RISBEC G. (22/11/1996)

HISTORIQUE DE LA MÉLANCOLIE

– INTRODUCTION: L'historique de la mélancolie va nous faire reculer jusqu'aux premiers âges de la médecine grecque. C'est là où ce concept prend sa source et, avec le mot manie qui lui est si souvent conjoint, ce mot mélancolie a la particularité remarquable, dans notre discipline si friande de néologismes à racines grecques d'ailleurs, d'être le plus vieux mot utilisé dans notre vocabulaire et d'avoir traversé tous les siècles je ne dirais pas intact et fidèle à l'origine, quoique...

On connaît trois écrits qui lui ont assuré sa pérennité:

1- un simple aphorisme d'Hippocrate (c'est le versant médical que nous développerons en premier)

2- ensuite deux écrits philosophiques ou littéraires, que nous ne ferons qu'évoquer, avant d'aborder la deuxième partie de l'exposé, dans lequel il sera question de l'endogénéité, mais aussi des rapprochements possibles entre cette notion d'endogénéité, la notion de thymos dans l'antiquité grecque et la question de la Geworfenheit chez Heidegger.

A/ LA MÉLANCOLIE DES MÉDECINS

I/ L'HÉRITAGE DE L'ANTIQUITÉ

– 1°) ÉTYMOLOGIE : mélancolie signifie bile noire, en référence à la théorie des 4 humeurs (sang, lymphe, bile jaune, bile noire). Mise en garde de Caelius Aurelianus: "La mélancolie tire son nom du fait que le malade vomit de la bile noire. Le nom ne vient pas, comme beaucoup le pensent, de l'idée que la bile noire est la cause ou l'origine de la maladie." La cause de la mélancolie n'est pas organique (ou physiologique) car à cette époque, la conception de l'être est une conception moniste, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de dichotomie entre l'âme et le corps. Il serait certainement plus judicieux de penser que la mélancolie s'origine en simultanéité et du soma et de la psyché indivisés.

Ceci est à rapprocher de la question de l'endon qui est étudiée par Tellenbach chapitre 2, § 7 & 8

– 2°) DÉFINITION: "Si crainte et tristesse durent longtemps, un tel état est mélancolique." (Corpus Hippocraticum, Aphorisme, 6ème section, § 23 IV L 568).

Définition qui propose "l'articulation de sentiments spécifiques, mais assez vagues, avec une humeur très précise", et qui fait de la mélancolie "la pointe la plus avancée de la réflexion médicale vers la philosophie", une "maladie de la relation de l'âme et du corps" (JACKIE PIGEAUD, La maladie de l'âme, p. 124 et suiv.).

Arétée de Cappadoce, quant à lui, en donne une définition remarquablement concise: "c'est une athymie (faut-il traduire par dépression, tristesse de l'âme ou bien laisser comme cela ?) liée à une idée fausse unique et sans fièvre".

– 3°) DESCRIPTION: Caelius Aurelianus: "Les signes de la mélancolie, quand elle est présente, sont : anxiété et malaise de l'âme, tristesse avec silence et haine de l'entourage. Suit une envie tantôt de vivre, tantôt de mourir; le patient soupçonne qu'une conspiration a été ourdie contre lui ; en même temps, pleurs sans raison ; le patient marmonne des paroles sans suite ; puis, retour à l'hilarité." Suit la description des signes physiques : "Gonflement de la région précordiale, surtout après les repas ; membres froids, légères sueurs, sensations mordicantes à l'estomac et au cardia, et qui s'étendent jusqu'à la région interscapulaire... Egalement, lourdeur de la tête, teint verdâtre avec des traces noires, ou presque bleuâtres ; amaigrissement, faiblesse, mauvaise digestion avec éructations nauséabondes". Caelius Aurelianus, Causes chroniques I, 6, 181-182. Cité dans : "La psychiatrie de l'Antiquité gréco-romaine", de D GOUREVITCH, in "Nouvelle Histoire de la Psychiatrie" (noté par la suite NHP), sous la direction de J. POSTEL et C. QUETEL, Privat éd., Paris, 1983.

Arétée la décrit dans sa dynamique évolutive avec sa phase de début, sa phase d'état, et son évolution qui peut se faire vers une guérison, une rémission passagère, une chronicité, ou bien une transformation en manie (la mélancolie est le commencement de la manie, dont elle constitue une partie). Il décrit également une personnalité prémorbide. Ce sont des gens aux réactions lentes, enclins à la tristesse, tenaces mais à la mémoire affaiblie.

– 4°) RAPPORT MANIE / MÉLANCOLIE : Attribué à Arétée de Cappadoce, en fait vu par de nombreux médecins, qui repèrent l'alternance des phases mélancoliques et maniaques, ce qui fera plus tard de la mélancolie une espèce du genre manie. Ce sont toutes les deux des maladies chroniques, avec délire, sans fièvre. Mais les distingue la présence de l'humeur (ce qui s'oubliera par la suite).

– 5°) ÉVOLUTION DU CONCEPT: La double direction possible, vers la crainte d'une part ou vers la tristesse d'autre part, fera osciller la mélancolie d'un pôle thymique à un pôle phobique et surtout délirant. Au fil du temps, le pôle thymique s'effacera au profit du pôle délirant, sans doute par l'appariement de la mélancolie avec la manie. Schématiquement, nous pouvons considérer que de la fin de l'antiquité jusqu'au XIXème siècle, c'est l'élément délirant qui est retenu, et que depuis le milieu du XIXème siècle, et plus précisément depuis Esquirol (1920), la tendance s'inverse et c'est l'élément thymique qui prédomine.

– A la renaissance, la redécouverte du Problème XXX d'Aristote fera de nouveau discuter des rapports entre la folie et la sagesse et aura pour conséquence de redonner au signifiant mélancolie une polysémie qui en fera tout à la fois une humeur naturelle, un tempérament, et une forme d'aliénation mentale. A cette polysémie du terme fera écho un polymorphisme clinique donnant à la mélancolie des milliers de visages possibles.

II/ LES XIXème ET XXème SIÈCLES

– 1°) Philippe PINEL inaugure la période moderne de la psychiatrie. En 1802 paraît son "Traité médico-philosophique de l'aliénation mentale". Sa vision de la maladie mentale est largement inspirée de la relecture des textes antiques, en particulier des textes des Stoïciens (Les Tusculanes III et IV de Cicéron). Il a gardé de la mélancolie l'image d'un "délire exclusif sur un objet", la tristesse étant aléatoire, si bien qu'il est concevable de rencontrer à cette époque des mélancolies gaies. Etait mélancolique tout état psychiatrique chronique, non excitatoire et non déficitaire, indépendamment de l'état thymique.

– 2°) ESQUIROL, son successeur, démembre la mélancolie, la supprime de son vocabulaire (il la laisse aux poètes) pour créer deux signifiants qui n'auront pas d'avenir, les monomanies définissant le versant délirant du concept de mélancolie, et les lypémanies définissant le versant dépressif de ce concept. Et c'est paradoxalement à partir de cette notion de lypémanie issue de l'abandon du terme de mélancolie que sera légitimée en psychiatrie l'existence de syndromes dépressifs qui, plus tard, et pour certains d'entre eux, retrouveront la dénomination d'états mélancoliques.

Deux phénomènes sont donc à retenir:

1/ La légitimation des troubles de l'humeur.

2/ La dichotomie des psychoses en psychoses délirantes et psychoses affectives, tandis que, en Allemagne, le principe de la psychose unique (Einheitspsychose) continuera à opérer pendant tout le XIXème siècle, disons jusqu'à Kraepelin.

– 3°) KRAEPELIN, en 1899, après les travaux de Baillarger et Falret qui ont redécouvert le lien manie/mélancolie, fixe la description de l'entité psychose maniaco-dépressive avec ses formes cliniques, description qui traversera tout le XXème siècle. Il en fait une conception unitaire et en souligne le caractère endogène.

– 4°) LEONHARD cependant en 1957 individualise deux formes, une forme unipolaire (uniquement maniaque ou uniquement mélancolique) et une forme bipolaire (alternance de phases maniaques et dépressives) qui déconstruisent ce bloc maniaco-dépressif et qui obligent à le regarder de façon non univoque et à en voir certaines particularités dissemblables. C'est dans cette optique-là que se situe l'œuvre de TELLENBACH.

III/ DESCRIPTION DE L'ÉTAT MÉLANCOLIQUE.

L'état mélancolique est un état dépressif particulier. C'est une dépression, donc cela tourne autour d'une triade symptomatique constituée par :

1- une humeur triste

2 - une inhibition, un ralentissement psychomoteur

3 - une douleur morale

Cette dépression est particulière dans la mesure où :

1- l'humeur triste n'en est pas vraiment une car le mélancolique, comme l'ont montré les phénoménologues, est plutôt incapable d'éprouver de la tristesse (anesthésie affective): il est à côté de son deuil. (cf TEL. pp.50-51)

2- l'inhibition est non seulement massive, mais encore qualitativement spécifique d'une altération du flux vital.

3- la douleur morale se différencie peu ou pas des idées délirantes, elle est marquée par des autoaccusations, des autodépréciations, des idées d'indignité, de ruine, d'incapacité, des idées hypocondriaques, des sensations d'avenir bouché. Le mélancolique se présente plus comme un fautif condamné que comme un malade.

Toutes les variations sont possibles depuis une thématique pauvre, banale, jusqu'au summum du délire que l'on voit dans le syndrome de Cotard (idées de damnation, d'immortalité et de négation corporelle).

IV/ ÉVOLUTION ULTÉRIEURE APRÈS TELLENBACH

Qu'est devenue la mélancolie depuis les années 60 ?

Son devenir est indissociable du devenir de la psychiatrie qui, depuis les années 1980, est sous influence du courant américain qui se veut empirique et athéorique. Mais plus que l'aspect athéorique parfaitement illusoire, ce qui pose problème à mon sens est le caractère anhistorique de cette psychiatrie, pour reprendre ce que disait Lacan du particularisme américain concernant la psychanalyse.

Pour ce qui concerne la mélancolie, trois points à signaler, comme conséquences de cette impulsion nord-américaine:

1- La dichotomie troubles bipolaires/formes unipolaires perdure.

2- Par contre, la distinction endogène/exogène n'a plus cours.

3- La mélancolie a disparu des classifications modernes, remplacée par la dénomination "dépression majeure" ou "épisode dépressif sévère avec symptômes psychotiques" dans la CIM10. On se retrouve comme à l'époque de Esquirol. Si bien que nous ne savons pas, à l'heure actuelle, si nous parlons d'un dinosaure, d'un vestige poussiéreux du patrimoine culturel européen digne d'être exposé en vitrine dans un musée, mais obsolète pour un discours psychiatrique scientifique moderne. On peut poser la question sous une autre forme : la mélancolie est-elle appelée à disparaître pour une raison scientifique précise (auquel cas nous ne pourrions qu'entériner sa disparition), ou bien s'agit-il d'un processus d'acculturation ? (Et dans ce cas il y aurait inévitablement les pour et les contre sa disparition, ce qui pose inévitablement le problème de l'unicité des concepts psychiatriques et la place que la psychiatrie se doit d'occuper dans le concert des sciences).

En ce qui concerne la séméiologie, notons que les symptômes caractéristiques de la dépression qui sont retenus en lieu et place de la triade humeur triste, inhibition et douleur morale, triade classique que nous retrouvons dans le manuel de psychiatrie de Henri Ey par exemple, sont l'humeur dépressive, la perte de l'intérêt et du plaisir, et une fatigabilité excessive. Or on reconnaît plus dans cette nouvelle triade la dépression dite névrotique que la mélancolie. C'est-à-dire que le modèle descriptif, l'archétype de la dépression, qui était la mélancolie jusqu'aux années 80, est devenu la dépression névrotique. La mélancolie n'a pas seulement perdu son nom, elle a aussi cessé d'être un modèle-type descriptif. L'effet pervers de cette déconstruction/reconstruction réside dans l'extension considérable du concept de troubles maniaco-dépressifs. Il faut attendre un nouveau mouvement de réélaboration clinique qui réhabilitera peut-être ce vieux concept, toujours largement utilisé par les cliniciens de terrain, précisons-le.

B/ LA RÉGION DE L'ÊTRE CONCERNÉE

Deux textes ont eu une grande importance pour asseoir le succès de la mélancolie, nous l'avons dit. Il s'agit du problème XXX d'Aristote (ou plus exactement son école), "L'homme de génie et la mélancolie". Il pose la question dès la première phrase : "pourquoi tous les hommes d'exception sont-ils manifestement mélancoliques ?" Par un raisonnement analogique avec le vin, il va finalement prouver l'existence d'un tempérament mélancolique prédisposant tant à la maladie qu'au génie de par la nature inconstante de la bile noire, et dans la dernière phrase, il va pouvoir renverser la question initiale pour conclure que "tous les mélancoliques sont des êtres d'exception, et cela non par maladie, mais par nature".

Le 2ème texte est un texte apocryphe "Sur le rire et la folie" du Pseudo-Hippocrate qui met en scène un épisode célèbre de la vie d'Hippocrate, appelé par les Abdéritains pour soigner Démocrite devenu fou parce qu'il s'isole et est en proie à des rires. Le diagnostic du médecin est différent du diagnostic populaire ; il rejette le diagnostic de folie au profit de la sagesse, reconnaissant par ce fait une parenté entre les deux.

Mais ce n'est pas cette ambiguïté qui nous intéresse aujourd'hui, c'est la question des troubles de l'humeur, des troubles thymiques et des régions de l'être qui sont affectées par ces déséquilibres que l'on aura soin de penser toujours en rapport avec la bile noire, la mélancolie. Pendant la période de l'antiquité, c'était le thymos, et depuis le XIXème siècle, c'est l'endon. Commençons par le thymos.

I/ LE THYMOS

Le problème XXX introduit clairement la question du thymos et de ses variations, avec 17 occurrences du mot, comme le rappelle J.PIGEAUD, depuis l'athymie, qui est une perte de la joie de vivre et qui correspond à un excès de bile noire, froide par nature, jusqu'à l'euthymie, résultat d'un réchauffement de la bile noire, et qui est "la joie dans le temps qui passe - et l'absence de préoccupation à l'égard de quoi que ce soit." "L'euthymie est la joie dans la vie quotidienne, pour l'immédiat, dans la vie de tous les jours". C'est l'équivalent de la tranquillitas de Sénèque, qui écrit: "cette stabilité de l'âme, les Grecs l'appellent "Euthumia" et Démocrite a écrit à son sujet un remarquable ouvrage. Quant à moi, je l'appelle tranquillité".

En fait, si on regarde d'un peu plus près et avec un oeil de psychiatre cette euthymie et ces déséquilibres thymiques de Sénèque, on se rend compte que l'on a plus affaire à des déséquilibres thymiques d'ordre névrotique qu'à la mélancolie. Bizarrement, je ne peux pas m'empêcher d'établir une comparaison entre cette époque qui voit une latinisation d'un concept grec, et la notre, qui voit la lecture des dépressions par la culture latine remplacée par une lecture opérée par la culture anglo-saxonne. Dans les deux cas, les concepts se névrotisent. J'ai finalement un peu l'impression que le présent nous aide à comprendre le passé, tout comme le passé nous aide à comprendre le présent. Par ailleurs, cette analogie pose la question du rapport entre science et culture et plus précisément, dans ce débat actuel entre psychiatrie européenne et psychiatrie américaine, la question de savoir si une taxinomie indépendante de toute culture est possible.

Ce thymos se retrouve donc autant chez Démocrite chez qui il semble trouver son origine que chez Sénèque et Cicéron, (on retrouve encore nos Stoïciens), et aussi chez Aristote. La normothymie correspond au bon équilibre, par nature instable, de la bile noire, s'opposant à tous ces états dysthymiques.

Mais qu'est-ce que le thymos? On va reprendre la définition qu'en donne Jackie Pigeaud (La maladie de l'âme, p.448), en sachant qu'il s'agit d'une définition du XXème siècle pour un concept antique. Le thymos, dit-il, est "le lieu assez indéterminé, imprécis, (proche du cardia) de la cœnesthésie, de l'écho des émotions, des passions, du se-sentir-soi-même."

"Cette littérature de l'euthymie s'intéresse au mal d'être, et au malaise, au mal de vivre ; elle s'intéresse au tout du corps et de l'âme, et au rapport de l'un et de l'autre, à l'influence de l'un sur l'autre ; elle tente de répondre à l'angoisse et aux formes les moins graves du désespoir." (id, p.443).

Là encore, il semble bien que tout ceci s'applique davantage à la tranquillitas q'au thymos.

Mais la question du thymos, au fil du temps, va tomber dans les oubliettes. S'il y a une chose qui est laissée de côté à la relecture du problème XXX, c'est bien celle du thymos, notion sans doute appauvrie, affadie, et qui s'épuise dans la tranquillitas de Sénèque. Elle ne sera pas davantage reprise au XIXème siècle par les premiers aliénistes pourtant grands lecteurs des Stoïciens. Par contre, va apparaître à la fin de ce siècle un autre concept qui prendra la place laissée vacante par le thymos, c'est le concept de l'endon, pas forcément superposable d'ailleurs.

II/ L'ENDON

C'est un concept qui prend naissance en Allemagne à la fin du XIXème siècle. Ce terme même de endon a d'abord été utilisé en botanique, puis en géologie, avant d'être introduit en psychiatrie. Selon le Pr BERNER (in Les objets de la psychiatrie, l'Esprit du temps, 1997), l'endogénéité a été introduite par MOEBIUS en 1892, dans la perspective de la théorie de la dégénérescence de B.A. MOREL. Rappelons que c'est une théorie qui ne reconnaît qu'une forme d'aliénation mentale dont "l'étiologie est un processus monolithique, la dégénérescence, faite de "déviations morbides du type normal de l'humanité", déviation pathologique du type idéal, marquée par des caractères pathognomoniques invariables et qui touche progressivement les générations successives" (Lantéri-Laura, psychiatrie et connaissance, Science en situation, Paris, 1991, p.81). L'exemple littéraire en est Zola (la saga des Rougon-Macquart).

Si on lit la fiche biographique de Moebius (1853-1907) dans la "Nouvelle histoire de la psychiatrie", on voit qu'il est à la fois l'un des premiers promoteurs de la psychogénèse de l'hystérie, mais aussi l'auteur d'un "Traité de la débilité intellectuelle physiologique de la femme" (1901) qu'il considère comme un être inférieur, en proie à des manifestations essentiellement instinctives, définitivement bloqué par le moindre développement de ses circonvolutions cérébrales et qu'il situe à mi-chemin entre l'enfant et l'homme." Et il ajoute même : "Si elle n'était pas faible de corps et d'esprit, elle serait extrêmement dangereuse".

La notion d'endogène, opposée à l'exogène, concerne, notons-le, dans un premier temps l'hystérie, la manie, la paranoïa et la mélancolie. La schizophrénie (alors nommée dementia praecox) en était écartée car elle ne répondait pas aux critères de compréhensibilité des pathologies endogènes. Celles-ci se devaient en effet d'être compréhensibles puisqu'elles supposaient un écart par rapport à une normalité basale qu'elles pouvaient réintégrer, au moins chez les successeurs de Moebius. Cette dichotomie compréhensibilité versus incompréhensibilité nous évoque bien sûr Karl Jaspers dont la psychopathologie générale paraîtra en 1913, et qui s'inscrit donc dans la continuité des débats de cette époque à partir de la question de l'endogénéité. En 1921, Kretschmer, qui a eu une influence notable sur Tellenbach, se détache de la théorie de la dégénérescence et introduit la notion de prédisposition constitutionnelle prémorbide. La distinction compréhensible/incompréhensible de Jaspers n'est pas reprise par Kretschmer, qui inclut la schizophrénie dans le groupe des psychoses endogènes, comme Kraepelin l'avait fait avant lui. Par la suite, selon les écoles, ou bien les psychoses endogènes sont limitées à deux troubles, la schizophrénie et la psychose maniaco-dépressive, ou bien elles sont élargies à d'autres pathologies.

Depuis Moebius et jusqu'à Kraepelin inclus, elle sert à qualifier, pour rester dans le domaine des troubles thymiques, "une modification d'humeur avec une tonalité quasi-corporelle imprégnant la personne d'une passivité profonde", en opposition à une dépression psychogène "caractérisée par une confrontation active avec l'événement traumatisant".

Elle permet de façon fort commode d'éviter de se poser la question de la responsabilité de la société et de l'entourage, de penser l'incurabilité, de justifier l'isolement. Pour citer Henri Ey: "Dire qu'une psychose est endogène, c'est dire qu'elle résulte dans son aspect clinique d'une organisation interne de la personne. C'est mettre l'accent sur la constitution biopsychologique de l'individu, c'est dire que la structure génotypique sur laquelle s'édifient la personne et son monde est d'une importance majeure, c'est dire que la psychose n'est pas seulement un accident, mais épouse la trajectoire même de l'existence et du destin de l'homme malade. C'est dire enfin et surtout que la psychose réside essentiellement en une altération sinon une aliénation définitive de la personne". (cité par J. Postel, NHP, p.345).

On voit avec cet aperçu historique l'arrière-fond idéologique peu glorieux qui préside à la naissance du concept de l'endogénéité et que Tellenbach passe sous silence. Et on se rend compte qu'il faudra une sérieuse inflexion du concept avant d'en arriver à l'idée que s'en fait Tellenbach, que nous allons présenter maintenant, et qui pose l'endon, selon l'expression de Tatossian, comme "un troisième champ étiologique à côté ou plutôt en deçà du champ somatique et du champ psychique".

Je voudrais articuler mon propos sur l'endogénéité façon Tellenbach autour de deux thèmes : je pense que Tellenbach a cherché d'une part à positiver ce concept vieillot, trop daté, trop fixant et marqué par une théorie suspecte de toutes façons dépassée, d'autre part à chercher ailleurs les soubassements théoriques permettant de donner une vie nouvelle à cet endon, et ailleurs, c'est autant chez les Grecs (qui vont finalement nous apparaître plus modernes que les Occidentaux du XIXème siècle) et chez Heidegger, Jaspers et ses contemporains. Seule la première partie sera développée.

Le mérite de Tellenbach sera en effet de positiver ce concept, de le considérer comme une altération certes, mais non comme une aliénation, d'où l'importance que l'on doit attribuer à la notion de réversibilité qu'il développe (p.59). Il s'agit d'un critère distinctif fondamental entre l'endogénéité première version (Moebius) et l'endogénéité dans ses versions ultérieures, déjà amorcée comme on l'a vu chez les successeurs immédiats de Moebius, avec une inflexion décisive pour Tellenbach qui a été impulsée par Kretschmer en 1921. Cette réversibilité est différente par nature de la réversibilité des somatogénèses car "tributaire de conditions situationnelles spécifiques et différentiées". Elle existe aussi bien dans la PMD que dans la schizophrénie. Cette possibilité curative, conclut Tellenbach, "est donnée parce qu'un historial endogène dont l'ordre est dérangé par l'altération de la psychose peut en principe se reconstruire à nouveau pour former une structure ordonnée" (p.62). C'est ce en principe qui donne toute sa valeur à cette notion de réversibilité et qui ne nous autorise pas à sourire d'un optimisme apparemment naïf. La question de la réversibilité met en cause, dans le mouvement phénoménologique actuel, l'assertion de Henri Maldiney selon laquelle il ne se passe rien dans la psychose, il n'y a pas d'événement dans la psychose. Car enfin, il faut bien qu'il se passe quelque chose pour qu'une mélancolie guérisse ou se transforme en manie. Il faut bien qu'il se passe quelque chose pour qu'un schizophrène évolue d'une phase hébéphrénique à un moment paranoïde. Mais peut-être que nous ne sommes pas capables d'apercevoir ces événements qui provoquent les changements et qui parfois sont bien minimes pour nous mais constituent un véritable événement pour un psychotique (prendre le train par exemple, recevoir la visite de sa sœur...). L'autre point soulevé par cette question de la réversibilité, c'est celle de son articulation avec ce que dit Binswanger, dans Mélancolie et Manie,

La question de l'hérédité, si présente dans cette théorie de la dégénérescence, n'est pas évitée pour autant, puisque Tellenbach en fait l'une des composantes de l'endon. Mais cette hérédité est repositivée. Tellenbach et tout le mouvement phénoménologique semble-t-il font de l'endogénéité une potentialité plus qu'une inéluctabilité. "Ce qui est rendu possible à l'homme par son hérédité attend son déploiement dans les phénomènes de l'endogène" (p. 87). Tellenbach reprend d'ailleurs le Problème XXX d'Aristote de la génialité en tant qu'élément positif de l'endogénéité (p. 89).

Que l'endogénéité puisse prendre sa source dans l'antiquité transparaît nettement à la fin du chapitre 2: "La nature de l'endon est transsubjective et de ce fait métapsychologique, transobjective et de ce fait métasomatologique; mais l'endon se manifeste psychiquement et physiquement". "L'origine d'une psychose endogène réside dans l'altération d'un endon spécifique, altération qui se manifeste dans des modifications somatiques et psychiques". Et enfin, il est dit qu'une psychose endogène ne sera jamais une "somatose", pas davantage une "psychose psychogène".

Encore plus explicite est la note 61 quand sont évoqués les travaux de Lopez-Ibor qui "a eu raison de classer la notion d'âme, d'affectivité dans la zone de l'endogénéité, lui rendant par là cette plénitude qu'elle avait chez les Grecs (en tant que thymos)". "La mélancolie est une maladie de l'affectivité. Accepter l'existence de celle-ci, c'est briser le dualisme âme-corps". (p. 306). Avec la notion d'endon, Tellenbach opère en quelque sorte un retour au monisme antique.

L'endon est défini comme étant ce qui assure la continuité, ce qui permet l'unité dans les changements; "il faut l'instance servant de base à la continuité, qui "effectue" la connexion, mène la régie des processus vitaux et les enchaîne pour arriver à la forme du typique (portant une "empreinte"). A cette instance, nous conférons le titre d'endon." (p. 87). Dans le système de Paul Ricoeur, ce serait la mêmeté qui jouerait ce rôle. "L'endon se manifeste dans la manière dont l'homme est une succession." (p. 89).

Enfin, pour faire bref, nous terminons en indiquant juste que Tellenbach a incorporé deux apports majeurs du XXème siècle dans sa conception de l'endon, la Geworfenheit ou déréliction (Heidegger) et la notion de situation (Jaspers). Il convient pour un développement de ces questions de se reporter aux paragraphes 5 et 6 du chapitre II d'une part, et au paragraphe 1 du chapitre 4 d'autre part, car nous sortons de l'histoire pour entrer dans le corpus du texte lui-même.