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ULLIAC G. (16/06/2012)

                  CORPS, MEDECINE  ET  SPECIFICITE  PSYCHIATRIQUE.

 

 

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                                                                                                              Gérard ULLIAC

 

 

 

On entend, parfois, de méchantes gens dirent que les psychiatres sont de faux médecins, qui soignent de faux malades, de telle sorte que la psychiatrie ne serait, au mieux, qu’une sorte de branche paramédicale, ayant peu à voir avec le corps souffrant objet de la véritable médecine.

Il est vrai que depuis le début du XIXe siècle, et depuis, la psychiatrie n’a cessé d’être sollicitée par un double mouvement, l’un dans le sens de son intégration dans les sciences médicales, l’autre désireux de s’en démarquer, par l’affirmation de sa spécificité.

Aujourd’hui, alors que tout le monde est émerveillé et plein d’espoir face aux prodigieux résultats de la recherche médicale, le psychiatre, quant à lui, ne peut que demeurer perplexe, tant à l’idée de ces succès qu’il aurait souhaité être les siens, que d’une méthode dont il doute qu’elle soit exactement la sienne, et dont le principe tient en une phrase de Claude BERNARD : « une inspiration médicale qui ne s’appuie pas sur les sciences expérimentales n’est que pure fantaisie. »

De toute façon, l’intérêt de la psychiatrie est de rejoindre, autant que faire se peut, un mouvement qui, en son modèle biologique, a donné de si prodigieux résultats ; tentation d’autant pus vive que les propositions d’alliances, émanant du champ des neurosciences, ne manquent pas. En France, une de ses voix, et non des moindres, postule sans trembler que l’homme n’a plus rien à faire avec l’Esprit ; qu’il lui suffit d’être un « Homme neuronal » ; que le problème consiste désormais à rechercher les mécanismes cellulaires, et, à partir de là de disséquer les «objets mentaux » ; façon moderne de penser, comme Leibniz,  que « tout ce qui se fait dans le corps est aussi mécanique que ce qui se fait dans une montre. »  Aux Etats-Unis, un neurophysiologiste et Prix Nobel se fixe comme but à travers la TSGN, c’est-à-dire la théorie de la sélection des groupes neuronaux, de démontrer qu’il est scientifiquement possible de comprendre l’Esprit et que, dit-il : « toutes les maladies psychiatriques, même celles dont  l’origine est liée à des troubles de la communication individuelle et sociale, ont des causes physiques. » Costentin,   professeur de pharmacologie à l’Université de Rouen, dans un texte intitulé : « Hymne à la psychiatrie biologique » veut rompre avec le « subjectivisme », pour appréhender de façon simplifiée  « l’extrême complexité de l’être et partant de là, la relation médecin-malade, dans laquelle, dit-il, se noient maintes approches d’inspiration philosophiques, psychologiques ou psychanalytiques. »

Il y a tout lieu de penser que maintenant la recherche médicale et biologique orientera, toujours et encore davantage, la Psychiatrie dans le  même sens que celui de la Médecine, et que la Psychiatrie aura beaucoup à gagner de cet effet d’entraînement.

Pour autant, demeure posée la question de savoir si la psychiatrie, malgré cela, peut se détacher du fond humain sur lequel elle est née. Si l’on peut prétendre constituer une science objective de la subjectivité. Et si, oui ou non, la Psychiatrie possède une spécificité de droit – et non de fait.

 

 

-          Quel est le fond humain sur lequel naît la Psychiatrie ?

 

La psychiatrie  naît d’abord de la rencontre avec Autrui, et non de celle avec les choses ou les objets. Ces objets, fussent-ils des organes ; ces organes, fussent-ils des cerveaux. Le monde d’autrui, au-devant duquel va le psychiatre, est un monde vécu ; monde de significations pour soi, tout différent de celui des objets conçus en tant que série d’entrelacements de propriétés générales. Le monde vécu n’est donc pas un ensemble d’objets neutres disposés là-devant de façon géométrique, selon la longitude, la latitude et l’altitude, mais un monde habité, comme le point de vue de notre corps sur le monde. Il n’est pas une donnée rationnelle, mais une fonction existentielle, pré-logique, anté-rationnelle, par laquelle, comme le dit Merleau-Ponty, « le sujet s’installe dans le monde. »(1) Monde vécu, qui est moins une connaissance théorique, que celle qui vient de la préoccupation et du commerce que j’ai avec ce qui m’environne. C’est celui du temps vécu et de l’espace vécu ; de ce temps vécu qui n’est en rien celui des horloges, d’un temps mesurable et assimilé à l’espace, mais celui-là qui conduisait Saint-Augustin à se demander : « mais qu’est-ce donc que je mesure ? » et lui faisait se répondre à lui-même : « C’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps. » Espace vécu qui n’est pas celui de la géométrie et du système métrique, mais celui dont « tous les lieux sont dévoilés par les allées et venus du commerce quotidien » (2), ainsi qu’il est écrit  dans Sein und Zeit. Cette façon d’être en situation, c’est être-au-monde, c'est-à-dire engagé en tant qu’être total. Être-au-monde c’est exister. « L’existence, écrit Merleau-Ponty, c’est l’être-au-monde à travers un corps, et les relations entre les choses ou entre les aspects des choses étant médiatisées  par notre corps, la nature entière est la mise en scène de notre propre vie  ou notre interlocuteur dans une sorte de dialogue. » Monde vécu qui ne peut se comprendre comme une résultante de mécanismes psychophysiologiques, mais bien comme une prise de position, affective et pratique,  chargée de signification anthropologique.

Ce que rencontre la Psychiatrie, d’abord, c’est le monde vécu et l’existence d’autrui. Existence qui ne se donne que par ce  qui est autre que soi, autre qu’elle. Transcendance qui n’admet pas la facticité brute ; ce qui veut dire que la Psychiatrie, dans sa rencontre avec l’existence d’autrui, ne peut se cantonner, comme les sciences biologiques, dans l’étude de simples états de fait, clos sur eux-mêmes, tels que la Nature les donne dans l’hérédité, les délabrements somatiques, ou les divers modes de dysfonctionnements. Concernée par l’existence, la Psychiatrie l’est, du même coup, par son mouvement vers le dépassement. « L’usage qu’un homme fera de son corps est transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique », écrit Merleau-Ponty, qui poursuit : « Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique – et qui en même temps ne se dérobe à la  simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourrait définir l’homme(…), par un tournant insensible un processus organique débouche dans un comportement humain, un acte instinctif vire et devient  sentiment(…), le trouble somatique ébauche sur le thème de l’accident organique des commentaires psychiques ».

Prendre en compte l’expérience originelle, c’est se placer à un autre niveau que celui de l’observation scientifique. Que la psychiatrie se doive d’assimiler l’apport des sciences, c’est l’évidence même. Mais ceci ne doit pas occulter un autre monde, toujours présupposé, mais jamais explicité par la science, par exemple celui-là même qui derrière un sourire me fait sentir l’intention de l’autre à mon égard – et non un mécanisme anatomo-physiologique, ou, dans le langage, une intention de communiquer – et non une suite de déterminismes articulatoires et sensori-moteurs, qui en feraient un langage sans personne.

Ainsi, le monde vécu renvoie-t-il à un être qui l’anime et qui l’habite, ce qui pose la question de la subjectivité, de ses rapports avec  le monde, au corps et à celui de l’objectivation scientifique.

 

 

 

 

 

 

-          La subjectivité.

       

Il est difficile de rendre compte de cet être, qui est à la racine de toutes nos expériences, sans en faire un objet, - ce que précisément il n’est pas, ou un homunculus caché quelque part et qui tire les ficelles, - ce qu’il est encore moins ; ni, non plus, une sorte de diable, pervers, infantile et immature, nommé « Inconscient », tapis dans nos tréfonds.

Pourtant, je sais quelque chose du sujet, quant à travers le cogito je prends conscience de moi-même. Le « Je pense donc je suis » me donne conscience de moi-même et de mon existence avec une certitude absolue, car il est indubitable que je pense. Certitude de soi-même, mais qui est aussi et surtout certitude du monde, dans la mesure où penser c’est toujours penser quelque chose, voir c’est toujours voir quelque chose etc.… « Je ne suis pas sûr qu’il y ait là un cendrier ou une pipe, fait remarquer Merleau-Ponty, mais je suis sûr que je pense voir un cendrier ou une pipe ». Il n’est donc pas question de mettre à part « l’acte lui-même et le terme sur lequel il porte » (3), le sujet représenté comme une sorte de capsule close sur elle-même. « La première vérité est bien je pense, est-il écrit dans «  la Phénoménologie de la perception », mais à condition qu’on entende par là « je suis à moi-même en étant au monde »  ».  En fait, l’évidence du cogito ne serait pas celle d’une subjectivité en retrait et hors du monde, mais bien au contraire celle d’une inhérence fondamentale au monde, qui fait que je suis  être-au-monde.

Être-au-monde qui ne se laisse pas réduire, d’une part, comme le font les préjugés de la pensée objective, en un monde qui serait un ensemble d’objets en soi, et d’autre part, et en face, en un sujet considéré comme une pure conscience, un ensemble d’ « objets mentaux », un « psychisme » réifié, ou pire un « appareil psychique », objet de la science,  qu’il s’agirait de soumettre à ses lois. Être-au-monde c’est être un champ d’expérience, ce qui n’est rien d’autre que d’être une possibilité d’être en situation.

Or, être en situation c’est entrer dans le monde, et y entrer par le corps. « Si réfléchissant sur l’essence de la subjectivité, je la trouve liée à celle du corps, et à celle du monde, écrit Merleau-Ponty, (4) c’est que mon existence comme subjectivité ne fait qu’un avec mon existence comme corps et avec l’existence du monde et que finalement le sujet que je suis, concrètement pris, est inséparable de ce corps-ci et de  ce monde-ci ».

 

 

-          Le corps et autrui.

 

 Mais, ce corps-ci est-il le même que ce corps-là, objet de la médecine somatique ? Et ce monde-ci  -  ou de façon plus limitative, cette « partie du monde », si j’ose dire, qu’est autrui, et qui est la préoccupation privilégiée du psychiatre  -  peut-il n’être qu’un simple objet, parmi les objets de la science ?

Pour décrire l’expérience du corps dans l’être-au-monde c’est, à nouveau, Merleau-Ponty, qui donne la clef de ce dialogue charnel, que le sujet entretient avec le monde. Il ne prétend pas substituer la philosophie à la science, mais distinguer les niveaux qui reviennent à l’une et à l’autre, et reconnaître « au corps une unité distincte de celle de l’objet scientifique ». (5)  Dans la « Phénoménologie de la perception », il fait remarquer, au sujet des théorisations de la perception  -  mais ceci pourrait aussi bien s’appliquer à la médecine  -  qu’il est inévitable que dans son effort d’objectivation générale la science  -  la médecine, dirons-nous ici plutôt  -  en vienne à se représenter l’organisme humain comme un système physique » ; à partir de là, elle cherche à reconstruire sur ces bases la totalité de la connaissance et tente, ainsi, de fonder une science objective de la subjectivité. Pour démontrer l’inévitable échec d’une telle tentative, Merleau-Ponty prend l’exemple du membre fantôme, et montre qu’il n’est compréhensible qu’à la lumière de l’être-au-monde. Aucune théorie, qu’elle soit physiologique, psychologique ou mixte, n’en rend compte de façon satisfaisante. Les interprétations physiologiques, centrales ou périphériques, sont incomplètes, car les facteurs psychologiques exercent une influence non négligeable ; par exemple, il suffit, parfois, de la simple évocation des circonstances de la blessure pour réveiller la crise. Les théories psychologiques le sont tout autant, puisque, de toute façon, les déterminants physiologiques sont primordiaux.

Quant aux théories  mixtes, elles sont foncièrement obscures, car on ne voit pas quel pourrait être le terrain commun à des « faits physiologiques » qui sont dans l’espace et à des « faits psychiques » qui ne sont nulle part.

En fait, «  c’est à partir du phénomène central de l’être-au-monde que les rapports du « psychisme »  et du physiologique deviennent possibles », et  Merleau-Ponty s’explique de la façon suivante : « dans les deux cas (les membres fantômes et l’anosognosie) il y a une attitude de refus.  Ce qui en nous refuse la mutilation et la déficience, c’est un JE engagé dans un certain monde physique et inter-humain, qui continue à se  tendre vers son monde en dépit des déficiences ou des amputations, et qui, dans cette mesure, ne le reconnaît pas de jure. Le refus de la déficience n’est que l’envers de notre inhérence au monde, la négation implicite de ce qui s’oppose au mouvement naturel qui nous jette à nos tâches, à nos soucis, à notre situation, à nos horizons familiers.

Avoir un bras fantôme, c’est rester ouvert à toutes nos actions dont le bras seul est capable, c’est  garder le champ pratique que l’on avait avant la mutilation. Le corps est le véhicule de  l’être-au-monde, et d’avoir un corps c’est pour un vivant se joindre à un milieu défini, se  confondre avec certains projets et s’y engager continuellement ».

L’expérience du corps ne la laisse pas se  réduire à celle d’un objet ; sa présence constante à mon côté est d’un autre genre que celle de n’importe quelle autre présence, à côté, dans le monde ; mon corps est constamment perçu, tandis que la présence des objets ne va pas sans un certain éloignement et une absence possible ; contrairement aux objets vus ou touchés, le corps est précisément ce par quoi il y a des objets en les voyant et en les touchant. Il est un moyen de communication avec le monde et non pas un objet dans le monde. Dire que mon corps est au monde, c’est dire qu’il est une posture prête à une tâche actuelle ; « si mon bras est posé sur la table, je ne songerais jamais à dire qu’il est à côté du téléphone (…) il a, poursuit Merleau-Ponty, une spatialité de situation et non une spatialité de position ».

Ambiguïté du corps humain : objet anatomo-physiologique, certes !  -  mais, en même temps, intentionnalité qui m’ouvre sur le monde.

Dans le même ordre d’idées, un auteur américain, neurophysiologiste et Prix Nobel, (6) écrit ceci : « parmi les chercheurs qui étudient les propriétés de l’esprit, il arrive que même les plus intelligents trébuchent. Lorsqu’ils étudient l’intentionnalité, certains d’entre eux persistent à pratiquer ce qui n’est qu’une parodie des sciences exactes telle la physique, c’est-à-dire des sciences consacrées à l’étude d’objets dépourvus d’intentionnalité ».

Ce qui fait que, quand autrui apparaît à mon horizon,  cette vie étrangère pourrait n’être qu’un fragment du monde, et le regard que je lui porte être du genre de l’objectivation scientifique ou du repérage médical, si la rencontre avec l’autre  -  sain ou malade mental  -   ne se faisait par l’intermédiaire de son monde, de son corps et de son langage. Monde d’autrui qui s’empare des objets naturels aussi bien que des miens, pour leur donner un sens, qui est le sien ; tandis que s’entrecroise l’intentionnalité de l’un et de l’autre, et que nos «  paysages  s’enchevêtrent » en un monde commun. Intersubjectivité faite d’ « inter-corporéité », où l’autre corps est le lieu d’une élaboration et d’une certaine « vue » sur le monde, différente et indépendante en cela de la mienne, et dans laquelle autrui n’est pas un simple objet que je tiens sous mon regard, mais ce regard dans lequel je me réfléchis et qui me fait venir à moi-même.

Mais plus que tout, disons en suivant de près la pensée de Merleau-Ponty, que c’est le langage qui me donne la perception d’autrui en tant que tel. Là apparaît un terrain commun, dont aucun n’est le créateur, et où surgit un être à deux. Autrui n’est plus alors, à mes yeux, un simple objet, ni même un simple comportement. Dans l’échange langagier, nous sommes l’un pour l’autre, collaborateurs dans une réciprocité plus ou moins parfaite ; c’est là que se trouve, en autrui et moi, une coexistence, à travers un même monde, qui n’a plus rien à voir avec la distance objectivante du regard scientifique.

 

 

 

En définitive, c’est bien le regard scientifique qui fait problème. C’est que la Psychiatrie demeure hors de son champ, en ce qui la singularise expressément. Il ne voit, et ne peut voir que des « objets mentaux ». Tout ce qui n’est pas spatialité, extériorité réciproque, mécanisme, lui demeure obscur ; comme est obscur l’horizon humain sur lequel se déploie tout fait psychiatrique.  Cet horizon humain, c’est le Lebenswelt,  le monde de la vie, le monde vécu fait de sens,  d’intentionnalité et de compréhension en première personne. C’est là, dans le monde de la vie, dans cet espace et ce temps vécus, dans l’existence et l’usage que l’homme fait de son corps, que la Psychiatrie puise ce qui la singularise expressément ;  spécificité qui ne laisse pas la Psychiatrie s’identifier aux autres spécialités médicales ; spécificité de droit, ou plus exactement spécificité ontologique, - bien différente, en tous cas, des simples particularismes de fait, qui ne viennent que de la contingence des circonstances locales ou historiques, qui distinguent les autres  spécialités médicales les une des autres.

C’est, aussi, un tout autre regard que biologistes et psychiatres posent sur le corps, chacun à sa manière. De l’équivoque du corps humain, les Sciences de la nature ne considèrent que le corps, objet du monde, tel que les décrivent les livres de physiologie ; elles  ne peuvent comprendre l’autre terme de l’ambiguïté corporelle : le corps propre, cette « façon d’exprimer en quoi mon corps est au monde » ( 7). Ainsi, les Sciences de la Nature laissent sans réponse l’interrogation du psychiatre sur le schéma corporel et ses aléas, et restent muettes, sans pouvoir dire comment « la signification et l’intentionnalité pourraient habiter des édifices de molécules ou des amas de cellules ».(8)

La psychiatrie ne peut se satisfaire de cet aspect objectivant du regard scientifique . Réduite à la Médecine technique, scientifique et biologique, la Psychiatrie passerait à côté d’Autrui  -  autant dire, à côté de sa raison d’être  -  ignorante de l’importance de l’intersubjectivité de la rencontre. C’est, au contraire, dans son pôle d’intérêt fondamental pour la subjectivité, que l’art de la Psychiatrie découvre qu’il n’y a pas de science objective de la subjectivité.

Il ne faut pas se méprendre, en disant cela, et croire ce point de vue anti-scientifique. Il est certain, qu’à mesure que se développent les sciences et les techniques, s’accentue un certain désenchantement, qui revendique à l’ « humain », ce qui, souvent, ne va pas sans des accents anti-rationnels. Il y a, au contraire, dans la démarche phénoménologique la possibilité d’un retour à l’humain et au Monde de la Vie, qui veut plonger dans l’anté-rationnel, dont la science est sortie, et en contrôler les assises.  Citons une fois encore Merleau-Ponty, qui savait si bien dire les choses : « Les vues scientifiques, disait-il, selon lesquelles je suis un moment du monde sont toujours naïves et hypocrites, parce qu’elles sous-entendent, sans la mentionner, cette autre vue, celle de la conscience, par laquelle d’abord un monde se dispose autour de moi et commence à exister pour moi. Revenir aux choses mêmes, c’est revenir à ce monde avant la connaissance dont la connaissance parle toujours, et à l’égard duquel toute détermination scientifique est abstraite et dépendante, comme la géographie à l’égard du paysage où nous avons d’abord appris ce que  c’est qu’une forêt, une pairie ou une rivière ».(1)

En tous cas, il n’est pas vrai de croire que la psychiatrie oublie le corps souffrant de ses patients. Longue est la liste des troubles somatoformes, hypochondriaques, cénestopathiques,  et aussi, celle de troubles du sommeil, de nombre de dysfonctionnements sexuels, de manifestations de conversion, sans compter des troubles des conduites alimentaires, dont certains en arrivent à mettre en jeu le pronostic vital. Ici, évoquons seulement ces propos de cauchemar parfois entendus. Tels ceux d’un patient qui éprouvait une sensation de corps étranger, « la luette n’est pas la luette, disait-il, c’est un clou qui rentre dans les chairs. Le palais, je le sens comme une plaie vivante. » A certains moments, il avait l’impression que « le palais était comme déplacé derrière le nez. » Pires sont ces transformations corporelles fantastiques, qui faisaient dire à cet autre : « Mon pied passe par-dessus ma tête » - « Mes  membres s’enroulent autour de mon corps. » - « Mes jambes envahissent mon buste. » - « Une partie de mon corps est en fer, une autre est épaisse comme un mur. » Ou encore : « Je me fais l’effet d’avoir la tête comme si la bouche était dans le ventre et mes dents dans les fesses etc. »  Dans le même ordre d’idées, citons, aussi, un malade de la Salpêtrière qui se plaignait, non seulement d’éclairs douloureux dans tout le corps, mais également de plaques sur le crâne, de vide ou de plomb dans la tête. D’avoir le cerveau obstrué, comme déplacé. « On dirait, disait-il, qu’il y a une toute petite place dans le cerveau, ou rien. »  Ce qui faisait se demander au Dr Charles Blondel : « est-ce du cerveau-organe, ou du cerveau-pensée qu’il s’agit, ou des deux à la fois ? »

Et d’ajouter : « l’indistinction du physique et du moral s’accuse nettement » quand on l’entend se plaindre de ce que : « c’est quelquefois dans sa tête comme une bataille, comme si on la triturait avec un clou, comme si on mêlait ses pensées, etc. »  -  « On ne voit pas, disait  Charles Blondel, (…) sur quoi se fonder pour dire que le trouble de la personnalité morale, ou le trouble de la personnalité physique, ou le trouble de la perception extérieure, joue le principal rôle… »

Mais dépassons ces descriptions concrètes, et songeons à ce que Henri Ey écrivait dans le premier tome de ses « Etudes psychiatriques ». Il disait : « La « maladie mentale » est une altération mentale de nature organique. » - (la citation complète étant : « La « maladie mentale », si elle est toujours organique dans son étiologie, est toujours psychique dans sa pathogénie. C’est une altération mentale de nature organique. » C’est donc bien du corps souffrant dont il s’agit ici, de quelque façon. C’est ainsi qu’il se trouve ramené au cœur de la psychiatrie. Tout autre chose, par conséquent, que l’idée d’un pur et simple développement psychique étranger à l’incompréhensible cassure biographique de la maladie. Au contraire, l’altération mentale serait de nature organique.

Pour notre part, nous ferions volontiers de cette pensée notre devise  -  à la condition, toutefois, de ne pas perdre de vue la dimension existentiale, qui est l’Incontournable de la psychiatrie. La psychiatrie y trouve sa raison d’être, et gagne, ainsi, en profondeur ce qu’elle perd, peut-être, en scientificité. L’Incontournable, parce que, disait Heidegger : « la représentation scientifique ne peut jamais encercler l’être de la nature, parce que la nature n’est dès le début, qu’une manière dont la nature se met en évidence. »

Or, précisément, la psychiatrie ne peut se satisfaire de ne prendre en compte qu’une seule facette de la douleur et  de la souffrance humaine, comme en neurologie, en ophtalmologie,  en oto-rhino-laryngologie, et les autres spécialités médico-chirurgicales. Telle est sa spécificité.

Certes,  il est vrai qu’une maladie somatique peut déborder la pathologie de l’organe atteint, et entraîner toutes sortes de bouleversements psychologiques, professionnels, familiaux et autres.

Bien différente est la maladie mentale ; avec elle, l’être-au-monde tremble sur ses bases. Telle est sa dimension anthropologique. A cet égard, on lit dans Binswanger que : « la proposition fondamentale de l’analyse existentielle proclame que la présence (le Dasein) perçoit comme monde extérieur ce qu’elle est originairement (…) et que la transformation du monde signifie toujours en même temps transformation de soi. » C’est donc d’une indissociable unité du monde vécu et du monde dont il s’agit ici. L’être-au-monde ne se divise pas.

C’est pourquoi, la psychiatrie tend, doit tendre, devrait toujours tendre, le plus possible, à étreindre et encercler cette totalité qu’est cette existence souffrante, qui vient nous demander secours.

 

Résumons : « Le Da-sein, dans lequel l’homme ek-siste comme homme, est-il écrit dans « Science et méditation », demeure l’Incontournable de la psychiatrie. »

 

 

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       (1) Ibid  avant-propos p. III