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MILECH T. (16/06/2012)

Journée de l’EFD du 16 juin 2012 à l’ENS de Paris – thème : Le corps souffrant

 

DU CORPS SOUFFRANT AU SUJET PARLANT

Approche phénoménologique et thérapeutique d’une personne souffrant d’algies idiopathiques

(Titus Milech[1])

 

1. Introduction

 

Réfléchissant comment contribuer au thème « le corps souffrant », je me suis rappelé l’histoire d’une de mes patientes, Charlotte.

C’était effectivement son corps souffrant qui avait, avant tout, motivé sa demande de thérapie. Elle se plaignait au départ seulement de céphalées et migraines, puis ensuite d’algies idiopathiques du membre inférieur gauche.  

Ce qui m’a semblé intéressant aussi, était de présenter devant un public non exclusivement composé de médecins cette « nouvelle maladie », la fibromyalgie, attribuée à cette patiente par le service d’algologie qui la suivra un peu plus tard en parallèle.

Cette maladie apparaît presque comme une « figure », un paradigme du corps souffrant humain.

Enfin, j’avais envie de partager l’expérience de comment un corps souffrant, « faisant » donc tout pour se faire détester par le sujet qui « l’habite », peut s’avérer, tout au contraire, comme le garant et le « sauveur » de l’intégrité de ce sujet.

– Le fait que « notre corps ne peut pas tricher et qu’il n’oublie rien », comme le dit si juste Marion Richez[2], ne cause pas seulement nos peines et beaucoup de nos maladies, mais il est aussi une chance : notre souffrance corporelle peut devenir une invitation sur le chemin de l’auto-appropriation.

 

2. L’histoire de Charlotte

  

Commençons la présentation de ma patiente par la fin avec une courte lettre de remerciement que Charlotte m’a fait parvenir un an et demi après la fin de la thérapie. Charlotte, institutrice, est alors âgée de 42 ans. Au début de la thérapie, elle en avait 34.

« (…) Aujourd’hui je suis heureuse. (…) Ainsi je voulais vous remercier, et que vous sachiez que je vous serai éternellement reconnaissante. (…) La fibromyalgie m’handicape toujours, mais je n’ai plus de béquilles. J’ai réussi à dépasser la douleur de la jambe, mais les douleurs diffuses ont augmentées, et je me fatigue facilement. J’arrive à vivre avec (…) ; et je ne suis plus seule dans la vie.

Je suis relativement confiante pour l’avenir. Par contre je n’ai trouvé personne capable de vous remplacer. Alors je me débrouille toute seule, c’est parfois difficile, mais j’arrive à avancer.

Avec toute ma reconnaissance (…) Charlotte. »

Recevoir de tels retours fait bien plaisir, cependant je perçois que Charlotte est encore souffrante et qu’elle se soucie peut-être toujours un peu trop de réconforter autrui, ce qui, dans son être-au-monde, a une place tout à fait prépondérante. Mais elle le fait probablement moins à ses frais et à partir d’une position dans la vie qui semble bien plus confortable qu’auparavant.

 Née à la fin des années soixante, fille unique et apparemment pas vraiment désirée par un couple qui avait déjà commencé à douter du bienfait de sa construction familiale, elle avait donc à donner les preuves de son utilité. Ainsi elle faisait toujours tout pour être plaisante et aimable ; pas de bruit, pas de crise – même pas lors de son adolescence.

Elle était considérée comme « un amour d’enfant » ; mais elle était un enfant qui ne parle presque pas, et  surtout pas d’elle.

 C’est une scène très significative qui illustre le mieux son être-au-monde et les origines probables de ses futures souffrances.

Quasiment tous les soirs ou nuits, de l’âge de 5 à 15 ans environ, elle observe ses parents à travers la fente de la porte entrouverte du salon ; dans le noir, sans émettre le moindre son et en dominant par son attention, pleine d’inquiétude, les appels de son corps qui a du mal à tenir debout.

Les parents, étant sûrs que leur enfant dort dans sa chambre, discutent, lisent ou regardent la télévision. Quand Charlotte voit les signes, indiquant qu’ils vont aller se coucher, elle se précipite dans sa chambre et disparaît sous sa couette.

 Charlotte décrit ses parents comme aimants, et généralement assez attentifs. Elle ne se rappelle d’aucun événement pouvant être considéré comme traumatisant ; mais elle perçoit assez tôt une grande fragilité chez eux et un important malaise dans leur relation, jamais exprimé ouvertement.

Sauf que, quand un des parents est seul avec Charlotte, il – c’est à dire surtout la mère – se plaint alors de l’autre, qu’il ne correspondrait pas à ses attentes, ou du fait de ne jamais avoir été vraiment amoureux du partenaire.

 Le père avocat et la mère commerçante sont plus ou moins d’accord pour divorcer, mais ne voulant pas faire de peine à Charlotte, décident de reporter l’acte de rupture au moment où elle sera « assez grande ».

Instruits et de bonne éducation, les parents évitent, bien entendu, toute expression de leur mal-être en présence d’elle.

Mais, malgré ce désir parental de préserver leur enfant, Charlotte percevra tout, se remplira de leur mal-être et vivra dans la crainte de voir arriver l’éclatement de son monde.

C’est cette crainte, m’explique Charlotte, qui avait motivé ses veillées secrètes auprès de ses parents ; comme si elle pouvait, par la seule observation silencieuse d’eux, les préserver et tenir entier son monde. Sa posture, qui fait penser à la prière, calme son angoisse.

Bien qu’elle soit tout à fait consciente du caractère presque compulsif de cet agir, elle ne mesure que très peu les efforts que fournit son corps.

Nous assistons ici à un exemple d’action « sans action » et au fait qu’un « silence » verbal et moteur peut dissimuler des activités d’esprit, d’âme et de corps sûrement bien plus épuisantes encore que les « actions agitées ».

 C’est vers ses 15 ans ou un peu plus tard que les parents de Charlotte divorcent et que son monde se brise. À première vue, elle vit cette « catastrophe » plutôt comme un soulagement, car enfin, ses « veillées » n’ont plus lieu d’être. Cependant, en examinant de plus près sa situation, elle ne peut pas éviter le constat terrible d’avoir consacré presque toutes ses soirées pendant les deux tiers de sa jeune vie à des actions « sans résultats » – mais pas sans conséquences sur sa santé future et sa vie d’adulte.

 Le terrible ne s’arrête pas là. Le temps passe. Tandis que Charlotte se console à travers ses études et ses amitiés, les parents « refont » leur vie.

La mère a la garde de Charlotte, ce qui n’a pas l’air d’être trop difficile, car elle trouve assez rapidement son autonomie. C’est autre chose qui va dorénavant « compliquer » sa vie : son nouveau compagnon. Très séduisant au début, car très amoureux, il se dévoile dépendant de l’alcool et commence à faire vivre « l’enfer » à cette maman qui avait tant désiré améliorer sa vie affective.

Les complaintes de l’épouse malheureuse seront, durant des longs appels téléphoniques quasi- quotidiens, adressés à la fille unique, toujours disponible et réceptive. Aux yeux de la mère, Charlotte fait preuve d’une solidité inébranlable.

 La nouvelle vie du père ne prend pas forcément un chemin plus heureux. Lui aussi semble  avoir trouvé enfin « la femme de sa vie ». Elle est bien plus jeune que lui et, de la vie et de son mari, elle « en veut ». Elle désire fonder une famille et « impose » au partenaire la conception de trois nouveaux enfants. Le père de Charlotte prend sur lui, travaille pour quatre, s’épuise sans se plaindre, mais récolte plutôt des reproches que des remerciements. Jusqu’à ce que tout cela lui « crève le cœur ».

C’est le cas de le dire, car il meurt d’un infarctus foudroyant, ayant à peine 60 ans.

 Ces échecs tragiques que les parents de Charlotte subissent dans leurs reconstructions de vie lui montrent qu’elle avait réellement toutes les raisons de s’inquiéter et de « veiller » sur eux.

Mais leurs échecs constituent également la preuve que tous ses efforts, ses peines, ses « sacrifices » avaient été vains.

C’est un paradoxe fou, insupportable ; il a fallu donc que le refoulement lui vienne à l’aide. Les prises de conscience se feront plus tard, au cours de la thérapie.

 En attendant, elle se préserve et « se sauve » à Evian, au plus loin de Brest, le lieu de ses souffrances. L’engagement dans sa profession d’institutrice, qu’elle adore, l’aide à oublier combien elle est affectée par le destin de ces proches. (À l’époque son père n’était pas encore décédé, mais elle savait de lui, qu’il débordait de travail et qu’il s’épuisait.)

Au bord du lac Léman elle fait aussi connaissance d’un collègue, fort sympathique ; elle se lie à lui et partage sa vie. Mais cette première histoire d’amour de Charlotte se solde par un échec pour elle, car elle n’avait pas su « éviter de glisser », face à son compagnon, « dans une position de servante soumise et exploitée ».

 Mais Charlotte ne reste pas sur cet échec. Elle est capable de prendre à nouveau une décision. Après neuf ans de patience, elle quitte son compagnon et le lac. Pour son nouveau départ elle choisit le « juste milieu » topographique, Marseille, à distance à peu près égale entre Brest (où se trouve la mère), Biarritz (lieu de vie du père et de sa deuxième famille) et le lac Léman (où reste son ex-compagnon avec lequel elle poursuit une « relation amicale »).

 Marseille, refuge, lieu de recul par rapport aux adversités « passées » et lieu des retrouvailles avec elle-même sera, pour Charlotte, également le lieu de l’expression, et de la révélation de toute une partie de son vécu, restée auparavant refoulée, à l’ombre et à la seule charge de son corps.

Bien engagée et investie dans son nouveau poste d’institutrice, elle commence à sentir l’effort que lui coûte sa profession, et les troubles migraineux, qu’elle connaît depuis longtemps, se limitent de moins en moins à quelques épisodes mais deviennent bientôt quotidiens.

La mort foudroyante du père deux ans après son arrivée à Marseille ne peut qu’aggraver son état.

 Ses souffrances, surtout celles du corps, devenues trop envahissantes, la motivent de ne pas consulter uniquement son médecin généraliste, mais aussi un psychiatre, car elle sent qu’elle a « beaucoup à dire ». En 2003, un an après la mort du père, commence alors la thérapie avec moi.

Après une année de psychothérapie, associée à une pharmacothérapie adaptée, voyant son état s’aggraver et devenir incompatible avec la poursuite de son activité professionnelle, je cherche à obtenir son consentement pour un arrêt de travail.

Le moment où elle accepte, sa première phrase est : « Comment ma mère va réagir ? »

Il a été impensable pour Charlotte de décevoir sa mère et de mettre en cause l’image qu’elle avait de sa fille ; sans parler de la difficulté pour Charlotte de placer un mot, la concernant, au milieu du flot ininterrompu des complaintes maternelles.

 J’anticipe ici sur le paragraphe de la thérapie. Ce fut un chemin très long et pénible car elle souhaitait devenir capable de « frustrer » sa mère, de lui refuser quelque chose et de se faire exister, un tant soit peu, comme un sujet, face à elle.

Sur ce chemin Charlotte s’est fait guider par ses rêves – assez fréquents d’ailleurs – dans lesquels elle se voyait exprimer des colères de plus en plus grandes et violentes contre sa mère. – J’ai commenté que nous rêvons uniquement ce que nous pouvons concevoir.

L’autre indicateur palpable pour Charlotte, lui confirmant d’être sur la « bonne route » étaient les signes de son corps qui répondait à chaque auto-affirmation verbale avec un adoucissement léger de ses « colères » à lui.

Ayant à peu près « mesuré » l’importance et l’intensité de ce que le corps de Charlotte a pu fournir comme effort durant deux tiers de sa vie d’enfant, je pouvais anticiper la nécessité d’une durée de repos en conséquence. Les trois mois d’arrêt de travail allant vers leur fin, il a fallu demander un « congé de longue duré » ou, au moins, un congé de « longue maladie ».

Ces mesures, assez favorables pour une véritable convalescence, impliquent l’intervention d’experts et d’un comité médical de l’administration. La demande a été rejetée, car des « céphalées rebelles et invalidantes » et « un épuisement général avancé » n’étaient pas considérés comme assez « sérieux ». Il a été décidé le maintien en « maladie simple » ce qui prive la personne malade, à partir du quatrième mois d’AT, de plus de la moitié de ses revenus. Pour Charlotte s’ajoutaient alors de graves soucis matériels à ses souffrances handicapantes.

 Si mes souvenirs sont bons, c’était bien à la suite de ce refus que le corps de Charlotte commença à manifester de nouvelles douleurs, celles du membre supérieur droit, d’abord à la cuisse et par la suite dans toute la jambe. Seul le repos les rendait supportables, toute sollicitation les augmentait à un point tel que Charlotte ne pouvait pas éviter de se servir de cannes anglaises.

À cette période le sujet, Charlotte, était encore tout à fait incapable de verbaliser ses désaccords avec autrui et de défendre la réalité de son handicap et son besoin d’aide. Le diagnostic d’une « conversion hystérique » ou d’une « somatisation psychogène » pourrait alors sembler évident ; son corps aurait « parlé » à la place du sujet en déclarant : « Je ne marche plus ! »

J’étais moi-même au départ quelque peu dérouté. Par moments, je pensais aux hallucinations, pour m’aider à pouvoir m’imaginer le réel du vécu de ma patiente.

Mais surtout je revenais à l’histoire intime de Charlotte et je me souvenais de ce que son corps avait fourni comme travail désespéré quand il a porté et supporté, le mieux qu’il pouvait, durant de très nombreuses années, son habitante et ses actions silencieuses de « sauvetage du monde ». Ces performances physiques devaient obligatoirement avoir laissé des traces dans le corps de Charlotte.

Cependant, pourquoi ces traces se manifestent-ils à cet endroit et seulement maintenant ?

D’abord, pourquoi la jambe gauche ?

Prenant les symptômes, les signes, pour une preuve, je réalise que, à des reprises incalculables, les fléchisseurs de la jambe dominante de Charlotte (elle est gauchère) ont dû être prêts à se mettre en action pour ramener la petite fille dans une position enfin confortable, la position couchée, tant demandée par son corps. Et aussitôt, c’étaient les extenseurs sous l’ordre de la volonté du sujet qui ont été sollicités pour rester et tenir debout. Et tout cela, tout ce « travail psychique, intentionnel et neuromusculaire » a été exécuté quasi quotidiennement, durant des heures et pendant des années !

En ce qui concerne le moment de la survenue des douleurs à la jambe, je prends ce fait temporel également pour une preuve, la preuve d’une limite dépassée.

D’une part Charlotte a dû se trouver à la limite de sa capacité de contenance et de refoule-ment. (Je suis assez persuadé que ces douleurs étaient déjà « là » depuis le début, mais sous forme d’engramme cortical. Elles étaient « en souffrance » ; et c’était la confrontation aux difficultés énormes à venir qui avaient « libéré » leur expression.)

D’autre part elle avait commencé à prendre conscience que sa construction « naturelle » d’être-au-monde avait atteint une limite critique ; sa position de désintéressement, son altruisme basé sur la Selbstlosigkeit (ce qui est un être-sans-soi-pour-se-donner-à-l’autre) était devenue trop dangereuse pour elle.

Effectivement, c’est grâce au fait que son corps s’était encore davantage « déclaré » par des nouvelles douleurs insupportables, que Charlotte a été encouragée à poursuivre son chemin de prise de conscience et d’auto appropriation de son histoire intime.

 Le temps passe et la thérapie « avance », mais Charlotte souffre de plus en plus de ses douleurs, de ses insomnies, de sa fatigue, de son impuissance et de l’invalidité croissante dans sa vie quotidienne. À l’épuisement s’ajoute petit à petit un vécu dépressif incontournable, malgré ses efforts de faire face « le mieux qu’elle peut ».

Étant donnée cette aggravation de l’état de Charlotte, je décide de relancer la machine administrative en utilisant cette fois ci un diagnostic faisant partie de la liste des maladies reconnues par les textes en vigueur, donc la « dépression majeure avec somatisations invalidantes ». Et en effet, le comité médical administre à Charlotte un CLD.

 Avant de poursuivre la description de l’évolution de Charlotte et de ses souffrances, je dois à nouveau parler de sa psychothérapie, dont une particularité a été qu’elle l’emmenait à procéder à une conversion de son être-au-monde.

Quelle révolution pour Charlotte que de réaliser que, là où elle avait trouvé sa valeur et son sens d’être, dans l’être-pour-l’autre, se trouvait son abîme et l’origine des tortures, signalés par son corps. Combien déroutant était-il de constater qu’elle « préférait » plutôt vivre sa souffrance physique, que celle de l’âme et de l’esprit, et d’avoir à décevoir les autres et réviser son image.

Elle réalisait dans la douleur, que le réconfort de se voir confirmée par son entourage en personne forte, aimable et disponible était tronqué, car quasiment tout le monde en usait sans se faire le moindre souci pour elle. Il fallait donc apprendre « de toutes pièces » à se positionner face à l’autre et à défendre soi-même ses propres limites.

 Pour moi, en tant que thérapeute, la grande difficulté était de rester « patient », tout en assistant, impuissant, au fait que son état général s’aggrave (malgré mon écoute, malgré la pharmacothérapie et malgré une prise en charge ambulatoire dans le service d’algologie du CHU). 

Ce qui me soutenait clairement était ma conviction que mon tenir-bon « infatigable » était exactement ce qu’il fallait à Charlotte – une position qui ressemblait d’ailleurs en miniature à ce qu’elle avait elle-même autrefois « pratiqué », pour ses parents.

 Donc, l’état de Charlotte ne s’améliorait pas, tout au contraire. Pour qu’il puisse le faire, il fallait absolument éviter l’excitation de ses douleurs par les efforts musculaires inévitables dans son quotidien.

Deux courtes hospitalisations en algologie avec administration d’antalgiques à forte dose, très efficaces pour une courte durée, l’avaient convaincue d’accepter un repos conséquent dans une clinique psychothérapique.

Durant deux séjours, de plusieurs mois chacun, elle a réalisé une rééducation de ses rythmes biologiques et poursuivi le réapprentissage au niveau de son positionnement social.

Ces soins, associés à la sortie du cercle vicieux qui s’était établi dans sa vie quotidienne, ont produit une amélioration assez conséquente, permettant à Charlotte d’initier des démarches pour sa réinsertion professionnelle.

Elle a également pu établir une autre forme de relation avec son ancien ami d’Evian, ce qui a dû l’encourager à partager à nouveau sa vie avec lui.

 

 3. Approche phénoménologique et thérapeutique

 

Pour aller un peu plus loin dans l’approche phénoménologique et thérapeutique de l’histoire de Charlotte et les doutes qui pouvaient exister concernant la corporéité de son vécu, abordons la question de la « conscience sans corps ».

Le phénoménologue allemand, Dieter Wyss nous parlait souvent dans ses séminaires[3] d’une Befindlichkeit ohne Befund, d’un « comment se trouver » dans la conscience subjective sans preuves objectives détectables ? Il faudrait bien rajouter : pas détectable par les examens somatiques courants.

 Ce n’est pas parce l’esprit (le monde de la conscience de chaque sujet) est « d’un tout autre monde » que le corps (en tant qu’objet accessible à la connaissance de tous) – comme l’affirme p. ex. Yeshayahou Leibowitz dans son ouvrage Le corps et l’esprit[4] – , que le vécu ou la conscience subjective n’ait pas de corporéité.

(Personnellement je préfère d’ailleurs utiliser les termes « idios kosmos » et « koinos kosmos » – comme le fait Ludwig Binswanger[5], se référant à Héraclite – pour désigner le clivage entre ces deux mondes.

 Quant aux notions : conscience et corporéité il serait intéressant de présenter les travaux de Maurice Merleau-Ponty, notamment sur la perception, mais je ne l’ai pas assez étudié pour pouvoir le faire. Je dois me limiter à résumer dans l’essentiel un de ses postulats qui dit que « le corps propre n’est pas seulement un objet potentiel d’étude pour la science mais il est aussi une condition permanente de l’expérience ; il est constituant de l’ouverture perceptive au monde et à son investissement ».

Merleau-Ponty procède donc à la reconnaissance autant d’une corporalité de la conscience que d’une intentionnalité corporelle et marque ainsi sa distance essentielle d’avec l’ontologie dualiste cartésienne[6] et d’avec celle de Husserl, où la réalité corporelle n’est pas incluse dans sa conception intentionnelle de la conscience. 

Lisant : « notre corps propre est constituant de l’ouverture perceptive au monde et à son investissement », je revois Charlotte durant ses « veillées », investir « corps et âme », « de tout son être », ou « de tout son vécu », non seulement le monde « en général », mais son monde premier, première garantie de son existence ! – En effet ! Oh combien, ce corps a été là, assurant la conscience de son sujet ! À s’en rendre malade.

 Malade !? Parlons donc un peu plus de cette « nouvelle maladie » qui est, depuis quelques années déjà, appelé mondialement « fibromyalgie ».

 C’est un rhumatologue de l’université de Chicago, Muhamad B. Yunus, qui a cherché dans les années 1980 à mieux étudier et circonscrire un tableau clinique, auparavant nommée « fibrositis » ou « SPID (syndrome polyalgique idiopathique diffus), afin de redonner les « titres de noblesse » d’une maladie somatique à une souffrance, suspectée « purement » « subjective » ou « psychogène » et le plus couramment associée à l’hystérie.

La fibromyalgie est définie par la tétrade : douleurs corporelles idiopathiques, fatigue, troubles de sommeil et troubles psychiques associés.

Elle fait partie de ce qui est appelé : « syndrome sensitif central », comprenant p. ex. le syndrome de fatigue chronique, le colon irritable, les céphalées de tension, les jambes sans repos, l’hypersensibilité chimique et bien d’autres pathologies.

Dans les pays industrialisés, elle toucherait en moyenne environs 4% de la population.

80 à 90 % des personnes atteintes seront de sexe féminin.

Reconnue d’abord comme maladie rhumatismale par l’OMS en 1992, elle est codée sous son propre nom depuis janvier 2006 dans la classification internationale des maladies (CIM).

Cette nouvelle maladie est considérée par beaucoup comme le stade final d’un stress chronique ou bien comme une « maladie du traitement cérébral du vécu de la douleur », une Schmerzkrankheit.

 La fibromyalgie reste un sujet de controverses et doit susciter des « discussions » infinies autour du globe, vue l’augmentation vertigineuse des réponses des moteurs de recherche internet, passant sous mes yeux en 4 mois, de 3 à presque 30 millions !

Une « Maladie à la mode » pour certains qui est peut-être en partie une des conséquences d’une « modernité » économique, folle du gain, exploitant souvent l’homme bien au-delà de ses limites.

 Quoi qu’il en soit, l’élaboration scientifique de cette maladie me semble avoir beaucoup contribué à la découverte des pathologies somatiques « au sommet », à savoir à la découverte de véritables perturbations cérébrales, liées à des souffrances psychiques comme la dépres-sion, à des vécus de stress continus ou, comme chez Charlotte, à la présence d’intentions intenses opposées.

 L’imagerie fonctionnelle cérébrale, amplement utilisée dans ces recherches, est capable de rendre visible, chez les sujets atteints, des sortes d’énormes orages traversant et envahissant le cortex, là où « en cas normal », rien de tel ne devrait avoir lieu.

 Quittons la maladie et revenons à la malade.

Charlotte n’est pas uniquement seule dans l’idios kosmos de son vécu intime, mais elle se trouve seule également par rapport au monde parental. La scène de ses « veillées » en témoigne. Ses « actions » n’étaient ni vues ni partagées de personne, elles se sont « jouées » seulement dans son monde personnel ! – J’ai écrit quelque part[7] que « être seul son seul témoin », peut rendre fou. Je le pense toujours. Charlotte n’est pas devenue folle, mais considérant cela, il est peut-être possible de parler dans le cas de Charlotte non seulement de performance psycho-physique extraordinaire, mais également de traumatisme psychique, d’autant plus que toutes les performances n’ont ni abouti au résultat recherché, ni été reconnues par ceux à l’intention desquelles elles étaient faites. Il s’agirait alors d’un traumatisme par une absence essentielle de l’autre, de sa perception, de son écho et notamment de sa reconnaissance.

 Ce manque d’un véritable échange avec l’autre illustre une nouvelle fois la « logique » de l’être-au-monde de Charlotte, à savoir son besoin de lui accorder une place aussi prépondérante. Il fait également comprendre qu’elle procède facilement à la projection de sa propre détresse et de son besoin d’aide sur l’autre. Ceci a été difficile pour elle à concevoir.

Plus difficile encore a été d’entrevoir, qu’elle avait développé une forme de présomption[8], à savoir qu’elle puisse, en se croyant indispensable à autrui, jouir d’un vécu de toute-puissance, qui d’ailleurs a dû l’aider à dissimuler sa solitude et sa détresse.

Ce Dasein de Charlotte comporte également une « surdité » face à son vécu propre, ses ressentis psychiques et ses souffrances corporelles. De ne pas être capable de « se sentir elle-même » fait qu’elle a l’impression de n’avoir rien à dire – surtout d’elle-même.

 Ce point nous conduit à donner quelques précisions sur sa psychothérapie, une thérapie de la présence et du partage[9].

 Nous avons souvent entendu cette fameuse phrase : « mettre des mots à la place des maux ». C’est juste, mais cela ne suffit pas : pour que le sujet puisse parler, il faut que l’autre puisse l’entendre et non seulement l’entendre mais se laisser toucher par ses maux et ses mots.

Dans la psychothérapie le thérapeute doit être là « de tout son être » (pour citer une formule, chère à Viktor von Weizsäcker[10]). Et ce n’est qu’au moment où le patient fait l’expérience que « ça passe » entre lui et « son docteur » que quelque chose d’essentiel « se passe », surgît, a lieu ; quelque chose comme une résonnance entre les idioi kosmoi de chacun, une sorte de « levée » du vécu solipsiste.

C’est cela qui fait sentir au sujet patient qu’il existe substantiellement ; c’est cela qui libère sa parole.

 Selon sa lettre, Charlotte va mieux dans sa vie et semble être satisfaite de sa thérapie, cependant son corps est toujours souffrant, malgré que le sujet ait beaucoup parlé et qu’il parle dorénavant plus facilement. Serait-elle donc un « cas chronique » comme la plupart des personnes atteintes de fibromyalgie.

 Comment comprendre le phénomène de « chronicité » à partir de l’histoire de Charlotte ?

 La tendance à l’autostimulation des douleurs, la « sensitization[11] » (qui serait en jeu dans la fibromyalgie) me semble insuffisante comme explication.

L’aspect douloureux de la conversion de son être-au-monde, qui doit « s’entretenir en permanence », également.

Davantage plausible me paraît qu’en souffrant (même « à minima ») le corps continue à rappeler au sujet sa vulnérabilité ; comme s’il disait : « toi aussi tu souffres et non seulement les autres ! Tu as le droit de faire attention à toi ! » Le corps souffrant serait alors une sorte de béquille pour le sujet.

Physiologiquement il serait logique qu’un corps doive continuer à signaler son besoin de préservation s’il n’est pas suffisamment restauré après de très longs efforts, particulièrement s’il est habité d’un sujet qui risquerait « d’abuser » de lui.

Ou bien, la sur-sollicitation excessive de certaines performances psycho-physiques a pu laisser une trace indélébile, corticale p. ex., qui, elle, est devenue source de stimuli douloureux persistants.

Une nouvelle perspective sur la notion de chronicité s’ouvre à nous en regardant de plus près le vécu subjectif d’une durée, considérant qu’il « s’oriente » en proportions de la durée de vie déjà vécue. Nous mesurons alors que 10 années à l’âge de 5 ans (le temps de souffrance qu’elle avait en perspective) ne peuvent pas correspondre à un vécu d’une durée de 10 années à l’âge de 34, mais plutôt à 68 années (donc également le double) ! Cette « transposition » peut nous permettre de nous faire une meilleure idée de l’importance de nos expériences d’enfant, surtout s’il s’agit d’expériences douloureuses, non exprimées et non partagées.

 Il me semble fondamental pour la compréhension de l’histoire d’une personne souffrante de considérer les intensités des vécus qui ont été en jeu (surtout durant son enfance), ainsi que la densité des traces ou « engrammes » que ces intensités ont dû laisser dans le corps !

Pourquoi ne pas imaginer que, quand un engramme de très haute densité, longtemps en « silence », commence à « s’exprimer » ou à se « déplier », que cela puisse prendre beaucoup de temps. (Pour illustration, une analogie dans le domaine de la microbiologie : j’ai appris récemment que la longueur de la spirale de la molécule de l’ADN ferait environ 600 000 km, un voyage à la lune aller-retour[12].)

La densité de l’engramme cortical d’une souffrance « passée » (mais qui n’est justement pas passé ») est probablement liée à l’intensité du vécu subjectif de cette souffrance. Elle en est la trace – et pourquoi pas – la preuve.

 Quant à la notion de l’intensité d’un vécu, rappelons-nous que l’impossibilité d’expression et de partage, la non-reconnaissance par autrui d’une douleur représente une souffrance généralement plus forte encore que la douleur elle-même ! La souffrance du non-partage, autrement dit, de l’absence de l’autre, d’un autre témoin et compatissant peut être tellement insupportable qu’elle doit être refoulée – mise en attente, « en souffrance ».

 Ceci fait que certaines souffrances mettent d’abord si longtemps avant de se déclarer et que, par la suite, cette « déclaration » puisse durer « une éternité ».

 

 4. Conclusions

 

Dans la majorité des cas, le « corps souffrant » fait parler son sujet immédiatement, si ce n’est que sous forme de cri ou de plainte. L’histoire de Charlotte nous a montré autre chose, à savoir, comment le sujet qui ne parle pas (ou plutôt l’absence de parole entre les sujets) peut « produire » un corps souffrant.

Mais un corps souffrant qui, à son tour, « incitera » son sujet à trouver sa parole et à réviser fondamentalement son être-au-monde. – « Habiter bien son corps » pour mieux « habiter le monde[13] » dit Marion Richez.

 Cette étude montre également qu’il est inadéquat de parler de troubles ou de maladies « purement » psychiques. Les découvertes autour la fibromyalgie illustrent bien ce fait. Effectivement, aucun sujet ne peut « faire abstraction » de son corps. Il est toujours là.

 L’histoire de Charlotte nous a, entre autres, mis face à la question du temps ; plus précisément du pourquoi de la latence et de la durée de l’expression d’une souffrance, restée « en souffrance ». Nous avons vu que l’absence de parole et de partage, au moment où nous souffrons, peut en être l’origine.

C’est pour cela qu’il me semble si important que nos thérapies intersubjectives ne servent pas seulement à mieux comprendre, mais encore à vivre la compréhension.

 

 

 


[1] Ilektras 8-10, GR – 54643 Thessalonique, Grèce ( Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ).

[2] Marion Richez Habiter son corps, habiter le monde, conférence tenue le 27 mai 2012 à la 9e foire du livre de Thessaloniki, réf. : ariston telos 14 philosophie.

[3] Dieter Wyss, Der Kranke als Partner – Lehrbuch der anthropologisch-intégrativen Psychothérapie, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1982.

[4] Yeshayahou Leibowitz, corps et esprit – le problème psychophysique, Les édition du Cerf, Paris 2010, traduit par Gérard Haddad.

[5] Ludwig Binswanger, Wahn, Ausgewählte Werke, Band 4, Asanger, Heidelberg, 1994

[6] http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Merleau-Ponty

[7] Titus Milech, Destin de la folie et psychothérapie analytique. Conférence tenue aux Journées d'Études de la SPF à Paris les 22 et 23 mars 2003.

[8] La Verstiegenheit, une des Formes manquées du Dasein, décrites par Ludwig Binswanger dans Formen missglückten Daseins, Ausgewählte Werke, Band 1, Asanger, Heidelberg 1992.

[9] Titus Milech, Thérapie d'identité selon Benedetti, Dominique Pringuey et Franz Samy Kohl (éditeurs), Phénoménologie de l'identité humaine et Schizophrénie Collection Phéno, Paris, 2001. 

[10] Viktor von Weizsäcker, Pathosophie, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1956

[11] http://www.medscape.org/viewarticle/481798

[12] www.omgfacts.com

[13] Marion Richez, Habiter son corps … (voir note 2, p. 1)