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RISBEC G. (12/05/2012)

La pathographie de August Strindberg  par Karl

Jaspers revisitée par

 Tellenbach et Binswanger

 

 

 

La pathographie de Strindberg que publie Jaspers en 1922, l’année même, rappelons-le, qui vit la phénoménologie faire son entrée dans le champ de la psychiatrie, peut être considérée comme une mise en application pratique de sa psychopathologie générale, elle-même publiée en 1912. Notons juste que celle-ci repose sur ces deux piliers que sont l’incompréhensibilité et le processus, qui s’opposent au compréhensible et au développement, notions qui seront critiquées entre autres par Lantéri-Laura, dans un grand article paru en 1962.[1] Mais pour ce qui nous concerne aujourd’hui, notre intérêt se focalisera sur l’étude que Jaspers fit de la jalousie pathologique, point central dans son étude du cas Strindberg, dans un article paru en 1910.

 Jaspers, nous dit Lantéri-Laura,[2] décrit 4 situations de jalousie. Les deux premières sont d’une part une réaction excessive et démesurée à un événement vécu, et d’autre part  le développement progressif d’une personnalité jalouse qui ne fait que s’aggraver. Toutes deux sont compréhensibles et ressortissent de ce que Jaspers appelle le développement. Le troisième cas de figure, c’est la jalousie de l’alcoolique, incompréhensible dans son rapport entre la molécule d’éthanol et le délire, et enfin le quatrième cas, celui qui nous concerne en psychiatrie, ce sont les délires rencontrés dans notre pratique clinique dans lesquels « Jaspers remarque que la compréhension intuitive ne parvient pas à y fonctionner, comme elle le fait dans les deux premiers exemples, mais qu’aucun processus physique n’y alimente la connaissance, comme dans le troisième. Et il note qu’il s’agit là de ce qui constitue le noyau essentiel de la psychiatrie, où à l’échec de l’Einfühlung ne correspond pas la connaissance d’un processus physique. […] Cette notion de processus psychique, garantie, au bout du compte, par l’échec des tentatives de la compréhension, ressemble par bien des côtés à la Princesse lointaine de l’érotique des troubadours ».[3]

Dans cette pathographie sur Strindberg, sans surprises, dans la continuité de la Psychopathologie générale, nous y retrouvons les mêmes ingrédients et nous pouvons donc formuler les mêmes critiques. Ce qui n’en fait pas une œuvre phénoménologique, c’est d’une part le fait qu’il s’agisse d’une application pratique d’une théorie et non d’une étude sans a priori, et d’autre part que Jaspers se positionne clairement dans les sciences de la nature : « Je reconnais que Strindberg me laisse indifférent et que je ne lui ai guère voué autre chose qu’un intérêt médical et psychologique ».[4] Signalons d’emblée la critique acerbe de Binswanger, en 1957, dans sa conférence L’homme en psychiatrie : « Nous ne comprendrons rien à la folie aussi longtemps que nous nous comporterons face à l’aliéné comme un sujet indifférent (souligné par Binswanger) ou bien, ce qui revient au même, aussi longtemps que nous prendrons l’aliéné simplement comme un objet que nous plaçons devant nous ».[5] Bien que Jaspers ne soit pas nommé, il est quasiment certain que c’est lui qui est visé par cette remarque. La phrase de Jaspers sus-citée est en effet partiellement reprise par Binswanger dans Délire, preuve qu’il en a bien pris connaissance et, sans doute, qu’elle ne l’a pas laissé indifférent. Peu phénoménologique également me semble être sa description de phénomènes élémentaires « isolés et sans connexion avec le contexte vital »[6]. Son caractère phénoménologique ou pré-phénoménologique, c’est l’intérêt porté à la biographie du patient et à son vécu. Il n’est pas utile de s’attarder sur ces questions.

De nombreux psychiatres se sont penchés sur le cas de Strindberg, même de son vivant. De nombreux diagnostics ont été proposés, les deux principaux, ceux qui retiennent le plus notre attention, étant celui de Jaspers, à savoir la schizophrénie, et celui de Sérieux et Capgras, délire d’interprétation. Ces deux auteurs, dès 1908, ont pris le cas Strindberg comme exemple littéraire dans leur monographie qui visait à préciser ce qu’il en est de la paranoïa de Kraepelin.

 

BIOGRAPHIE DE AUGUST STRINDBERG

 

Pour faire une étude critique de la pathographie de Jaspers, il n’est pas inutile que nous fassions un retour rapide sur la biographie de Strindberg, en nous contentant d’en souligner les points essentiels pour notre propos. Nous pouvons schématiquement considérer trois périodes dans son existence, une période d’exil, période du milieu de vie caractérisée par l’émergence et l’acmé du délire,  encadrée par deux périodes de séjour dans sa patrie.

 

Première période : 1849-1883.

 

August est donc né en 1849, d’un père armateur qu’il perçoit comme une puissance menaçante et d’une mère qui fut la servante de son père avant d’en être son épouse et qui, selon ses dires, ne l’a jamais aimé, lui préférant les autres enfants. Elle meurt quand August a 12 ans. Il est décrit comme un enfant avec lequel il est difficile de s’entendre, ombrageux, susceptible, avec un fort sentiment d’injustice, très peureux, et, fait important, hypersensible à son environnement et sans psychorigidité. Très jeune, il commence à développer ce qui par la suite se formalisera comme étant un caractère paranoïaque typique, c’est-à-dire reposant sur ces signes cardinaux que sont l’orgueil, la méfiance, la fausseté de jugement et l’inadaptation sociale. Cette inadaptation sociale se remarque nettement une fois les études secondaires achevées. Il apparaît comme instable, entreprend sans les finir des études diverses dont celles de médecine, s’essaie au métier d’acteur, est un temps précepteur, puis télégraphiste, avant de trouver sa voie comme écrivain tout en occupant un poste de bibliothécaire.

Il se marie une première fois en 1877 avec Siri von Essen. De leur union naîtront trois enfants. Son savoir encyclopédique, sa soif de connaissance lui font embrasser beaucoup de domaines scientifiques, en sciences humaines ou en sciences de la nature, depuis la sinologie, l’histoire, la botanique, la chimie, et bien d’autres encore. Mais c’est un drôle de scientifique qui ne raisonne pas mais qui intuitionne, ne tenant pas compte des avis autorisés, ce qui le fait se fourvoyer dans des théories absurdes et ce qui fait entrer toutes ses capacités scientifiques dans le domaine du délire. En effet, on peut remarquer que, en s’appuyant sur la différence que Dilthey développa entre expliquer et comprendre, Strindberg applique aux sciences de la nature la méthode des sciences de l’esprit. Il ne raisonne pas, il découvre par intuition, et il n’y a aucune dialectique entre l’un et l’autre.

Sa vie va prendre un tournant majeur en 1884, après la publication d’un recueil de nouvelles, Mariés !, et nous nous arrêterons un moment sur cet épisode.

 

Deuxième période : 1883-1897.

 

Strindberg avait commis certains écrits polémiques sur l’histoire du peuple suédois qui avaient suscité la désapprobation générale en Suède, et il en fut fort contrarié, ce qui l’incita à quitter volontairement ce pays qui ne le comprenait pas. Fin 1884, alors qu’il réside en Suisse, il publie un recueil de nouvelles, Mariés ! avec l’intention clairement affichée de faire scandale, de déclencher « un tollé encore plus énorme que tous mes autres écrits ».[7] Il y affiche ses « opinions rousseauistes, avec leur ancrage dans la nature », qui lui « interdisent de sacrifier à la galanterie idéaliste de l’époque moderne, qui fait des femmes des anges et des hommes des démons »,[8] critiquant celui qui allait devenir son grand ennemi, Ibsen, fervent apôtre du féminisme que Strindberg rejetait. Comme toujours, porté par son esprit de révolte, il attaque la société, il développe ses théories naturalistes déjà misogynes mais modérées, voire progressistes car il prône aussi une égalité et une libération de la femme, et il s’attend à de violentes critiques en retour, « car les hermaphrodites et les pédérastes (Ibsen) vont essayer de me casser les burettes. Contrairement à mes habitudes, je viens de relire le volume imprimé qui me donne l’impression d’être de la « semence » - écrit-il - : un bon et sain coït après les masturbations hystériques de Ibsen ».[9]

Mais cela ne se passe pas du tout comme il l’entendait, car son livre va être attaqué en justice pour blasphème. Il y a une inversion des rôles, d’accusateur d’une société, il devient accusé par une société. Sa première question va être : « Sais-tu qui est à l’origine de l’accusation ? Où est la femme ?  Les dames de la Fédération à travers la reine !».[10] Le ton du délire est donné. Les femmes de la classe supérieure ont organisé un complot pour le mettre à terre. C’est alors la transformation d’une misogynie jusqu’alors tempérée en une misogynie féroce.

Il se rend en Suède pour se défendre, un peu contraint et forcé, profondément abattu, mais en voyant le ferry à Kiel qui était baptisé Victoria, il y voit un signe annonciateur de sa future victoire (« Regardez ! Omen accipio ! (je prends cela pour bon augure) August Victoria! Victoire! August ! »), et son humeur change du tout au tout.[11] On voit clairement apparaître ici la notion de signification qui ne fera que croître jusqu’à la fin de sa vie. Tout fait sens, il n’y a pas de hasard. Son sentiment de persécution qui a toujours existé va croître également. Il va effectivement gagner son procès, épaulé par un fort soutien populaire. On a gravé une médaille à son effigie sur laquelle il voulait inscrire des phrases qui résument tout, mais qu’il aurait été impossible de lire : « Tu es né pour provoquer, tu es né pour frapper. On m’appelle le libérateur qui est venu trop tôt. On m’appelle Satan, mon nom est Johan August Strindberg. La vérité est toujours audacieuse. ».[12] Seule la dernière sentence sera gravée.

C’est la première fois qu’un délire apparaît de façon indubitable. Commence alors une période de floraison délirante qui va durer une douzaine d’années. En même temps que sa misogynie se radicalise, son couple va mal. Un véritable délire de jalousie s’installe et conduit inévitablement à une séparation, en 1889, puis un divorce en 1892. Il rencontre sa deuxième épouse, Frida Uhl, à Berlin. Ils se marient en 1893. Une fille naîtra l’année suivante mais la cohabitation est tout aussi catastrophique. Ils se sépareront en 1894 pour divorcer en 1897. Il n’y a aucun délire de jalousie centré sur Frida. La thématique délirante se focalise sur d’autres sujets.

 August s’installe à Paris de 1894 à 1897, séjour entrecoupé de deux voyages en Suède et en Autriche. Ce sont pendant ces années-là que les délires seront les plus florissants. Schématiquement, on peut considérer que s’intriquent un délire de persécution, un délire d’idéalisme (dans le prolongement de son désir profond de réformes sociales qui ne l’a quasiment jamais quitté. Il a eu le projet, en 1894, de fonder une abbaye, il en a écrit le règlement et rédigé les menus),[13] un délire mystique et un délire scientifique (c’est la fameuse crise d’Inferno). August s’essaie à l’alchimie, cherchant tout à la fois à renverser le veau d’or (la thématique sociale n’est jamais très loin) et à prouver que le soufre n’est pas un élément. Ce n’est pas tant l’alchimie qui fait le délire, c’était chose fort commune à Paris en cette fin de siècle (on a recensé plus de 50 revues publiées, 50 000 alchimistes dans cette ville en 1893) que ses intuitions et interprétations inébranlables et inaccessibles au raisonnement contradictoire. Rappelons que Sérieux et Capgras considéraient que la couleur importe peu, ce qui compte, c’est le mécanisme.

Au plus fort de cette crise, au cours de l’été 1896, il change d’hôtel dans le Quartier Latin pour fuir ses persécuteurs, devenant un persécuté migrateur, emmenant dans son sac vert ses creusets et ses alambics. Nu jusqu’à la ceinture, étouffant dans la chaleur des creusets et les vapeurs de soufre, il est convaincu d’avoir changé du plomb en or alors que ce ne sont que de simples résidus. Ses fuites l’amèneront en 1897 à retourner en Suède, qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort.

 

Troisième période : 1897-1912.

 

Les délires se calment sans disparaître. « Le paranoïaque ne guérit pas, il désarme » (Tanzi). Il se marie pour la troisième fois en 1901 avec Harriet Boss, jeune actrice de 29 ans sa cadette, mais l’histoire se répète : une fille naîtra en 1902, le couple se sépare l’année suivante pour divorcer en 1904.

Ils continuèrent cependant à avoir des relations longtemps après leur séparation, tant physiques que télépathiques, car il croyait qu’elle le cherchait érotiquement par télépathie. Quand Harriet lui annonça qu’elle se remariait, en 1908, alors que les relations physiques avaient cessé depuis quelque temps, ses illusions et imaginations télépathiques redoublèrent d’intensité. Jusqu’au jour même de son remariage, alors qu’elle le suppliait de la laisser tranquille et de ne plus lui écrire, il était convaincu qu’elle venait lui rendre visite nuit et jour, guidée par ses pulsions érotiques, qu’elle continuait à l’aimer et qu’il la possédait par télépathie, qu’ils allaient même avoir un enfant par télépathie. Quand il dut se rendre à l’évidence qu’il n’en était rien, le délire se modifia : alors qu’il commençait à souffrir d’épigastralgies, premiers symptômes d’un cancer de l’estomac qui devait l’emporter quelques années plus tard, il écrivit :  « Cela montait de l’estomac, comme deux épées, à travers les poumons. Mais je ne pouvais me résoudre à abuser de Harriet ; j’ai alors senti sa haine infernale enveloppée d’une odeur écœurante, comme née de la folie, et comme si elle était couchée, en train de m’assassiner par quelque tour maléfique. Sur le coup de 5 heures, la tension a cessé, alors que d’habitude, à cette heure, elle m’attire dans ses bras. ».[14] Ultérieurement, le délire hypocondriaque n’est plus personnalisé : « Le docteur ne sait pas ce que c’est, mais moi, je le sais, c’est la haine que me vouent bien des gens ».[15] Il devait mourir à 63 ans, le 14 mai 1912, accompagné dans ses derniers instants par une infirmière et sa servante, lui, fils de servante. Il n’a pas voulu de service religieux, mais un humble enterrement avec les pauvres, au petit matin pour qu’il n’y ait pas trop de monde, ce qui n’a pas empêché un immense cortège de plus de 10 000 personnes, dont un très grand nombre d’ouvriers portant des drapeaux rouges, de suivre sa dépouille jusqu’à sa sépulture qui fut saccagée quelques jours plus tard par des religieux intégristes.[16] 

 

LA PATHOGRAPHIE DE JASPERS

 

Cette brève biographie s’appuie sur la lecture de trois types de documents plus ou moins récents que nous possédons : les écrits autobiographiques, la correspondance et les études critiques. On notera deux différences fondamentales avec la biographie que fit Jaspers.

La différence majeure concerne l’épisode de Mariés ! qui n’a pas été repéré par Jaspers comme étant un moment délirant, même le premier moment délirant visible et incontestable, faute de données biographiques fiables. « Sans qu’il y eût là précisément manie de la persécution, l’idée [du complot féministe] était bizarre », écrit-il.[17] Il n’attache pas d’importance à cet épisode, qui s’inscrit dans un sous-chapitre intitulé « La manie de la persécution et son développement ».[18]

La seconde concerne la dernière partie de la vie de Strindberg en Suède. Jaspers n’y voit rien de particulier susceptible de nous intéresser. Il méconnaît le délire érotique télépathique et les interprétations hypocondriaques.

Il est évident que, avec les connaissances de la biographie de Strindberg que nous possédons en ce début de siècle, il n’est plus possible d’envisager ces épisodes de la même façon que le fit Jaspers.

 

Au total, on peut constater effectivement, comme nous le dit Jaspers, plusieurs thématiques délirantes : la persécution, la jalousie, le mysticisme, le réformisme social, les idées de grandeur accompagnent ou précèdent le délire scientifique et le délire érotique, ce qui peut faire penser de prime abord à une désorganisation psychique.

Jaspers développe deux idées forces auxquelles nous opposerons deux arguments, l’un clinique et l’autre daseinsanalytique. Les idées directrices de Jaspers sont les suivantes : Strindberg est incohérent, sans unité du moi, « sa vie intérieure ne suggère pas une totalité humaine »,[19] « il n’a pas de conception du monde digne de ce nom »,[20] et d’autre part son délire de jalousie est incompréhensible et relève d’un processus, et il y a chez Strindberg un mélange de développement (délire de persécution) et de processus (délire de jalousie). Nos arguments reposent sur la notion clinique de passion et sur la notion daseinsanalytique de présomption pour comprendre le délire de Strindberg, donner cohérence à ce qui semble ne pas en avoir, et ne pas retenir la théorie du processus.

 

Critique de l’incohérence de Strindberg : délires passionnels.

 

En premier lieu, dans une perspective centrée sur le patient, Jaspers estime que Strindberg a développé plusieurs délires différents, qu'il n'y a pas de continuité dans sa pensée désordonnée, ce qui serait le signe d’une incohérence, d’une  désorganisation de l’esprit, d’une perte de l’unité du moi. Mais quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que ces délires, hors le couple mégalomanie/persécution, appartiennent au même sous-groupe des délires passionnels, qui sont du registre de la paranoïa.

Ce sont des délires systématisés, comme le dit Strindberg lui-même, en réseau. La passion les unit tous. Strindberg était férocement passionné. Haine est un mot qui revient sans cesse. On retrouve l’idéalisme passionné, ce réformisme social qui est un fil directeur constant, durable, la jalousie, l’inventeur méconnu, et même une drôle d’illusion délirante d’être aimé qui n’est pas sans évoquer l’érotomanie, non dans son expression clinique classique à la De Clérambault, mais dans une sorte de variante clinique, l’illusion délirante d’un érotisme télépathique. Sérieux et Capgras parlent de délire érotique.

Par ailleurs, nous tenons à le répéter, il y a bel et bien une constance dans les idées de Strindberg. La visée sociale ne l’a jamais quitté, elle a été moins centrée pendant sa période d’exil sur la politique de son pays certes, mais elle n’en continuait pas moins à perdurer. Elle accompagne toutes les autres thématiques y compris ses relations avec les femmes. Sa misogynie fait partie de cette dimension sociale, et ses relations amoureuses ne sont jamais seulement des relations affectives, mais elles sont aussi relations d’être supérieur à être inférieur, dans une sorte de pragmatisme social. Il lui est arrivé certes de mettre entre parenthèse certaines thématiques, comme la foi, mais ce n’était jamais un abandon total, c’était une réaction par rapport aux situations, un équivalent de fuite.

 

Critique de la notion de processus.

 

La deuxième perspective de Jaspers, centrée cette fois-ci sur la clinique du délire, consiste à dire de façon explicite que le délire de jalousie, s’il était de nature développementale, aurait dû être présent lors des trois mariages. Or, de même qu’elle permet d’unifier ce qui semblait déstructuré, la personne, de même la passion permet de donner cohérence, compréhensibilité et persistance dans le temps à une thématique délirante qui apparaît au premier abord comme isolée, non durable. Siri von Essen, sa première épouse, fut la femme de sa vie. Elle mourut un mois avant Strindberg et il lui garda toujours une certaine affection. De même, il s’intéressa toujours au devenir de ses trois enfants. L’absence de délire centré sur sa deuxième épouse s’explique par l’absence de passion. Quant à son troisième mariage, la vie commune a été très brève. Harriet a rapidement quitté August et, ce qui est sous-entendu dans leur correspondance, c’est que la jalousie devait être l’un des motifs principaux de leur mésentente et de leurs disputes. Et, comme nous l’avons vu, la passion délirante a pris une autre forme un peu particulière certes, mais elle a sans aucun doute bel et bien existé, plus centrée sur le charnel que sur le spirituel.

Il peut par ailleurs paraître étrange que le processus se définisse dans ce cas précis non par l’apparition mais par la disparition des symptômes. En effet, le délire de jalousie n’a existé, selon Jaspers, que lors du premier mariage, les deux suivants étant indemnes de toute expérience délirante, ce qui signe une apparition suivie d’une disparition naturelle du processus. Cela ferait dudit processus d’une part, un phénomène marginal, qui n’aurait duré que l’espace de deux ou trois ans, et d’autre part cela n’en ferait pas un processus morbide, car il y a eu résolution spontanée, bien au contraire. Resterait à considérer une autre hypothèse : le processus aurait également infiltré les autres thématiques délirantes, en particulier la persécution pourtant caractérisée par Jaspers comme étant de l’ordre développemental, ce qui ne semble pas impossible au vu d’un certain paragraphe. Dans celui-ci,[21] Jaspers fait part de ce « mélange inextricable » et il en veut pour preuve ce qu’en disait sa seconde épouse : « Pour lui, je ne vois plus d’espoir, plus de solution, car je n’y comprends plus rien ».[22]  Or, à cette époque, il n’y a pas de délire de jalousie. L’incompréhension de Frida ne peut pas concerner ce qui n’apparaît pas, sinon, il nous faudrait supposer une faille dans la logique de Jaspers, qui n’aurait pas vu cette impossibilité, ce qui, malgré tout, est une hypothèse envisageable. On peut donc la supposer, seconde hypothèse, centrée sur ce qui dominait à cette époque, la persécution. Or, ce paragraphe est inclus dans un sous-chapitre intitulé « La manie de la persécution et son développement ». Il n’est même pas question de délire. Resterait donc à déterminer ce qui, dans cette manie de la persécution, relèverait du processus et du développement. Il en résulte une confusion totale : un symptôme pourrait être parfois un processus, parfois un développement. Quels sont les critères qui pourraient nous permettre de faire la distinction ? Jaspers nous donne l’impression d’avoir forcé le trait, d’avoir voulu à tout prix faire entrer la notion de processus dans cette observation, et c’est là un peu sa faiblesse.

 Nous avons vu que cette idée repose en fait sur des observations erronées par manque de documentation fiable. L’historiographie ne permet plus d’envisager cette bipartition. Tout est de nature développementale, et le diagnostic de schizophrénie est peu probable.

 

La présomption (Verstiegenheit).

 

D’un point de vue daseinsanalytique, nous pouvons nous appuyer sur la notion de présomption pour comprendre cette apparente incohérence. Un orgueilleux est en effet une personne qui risque de sombrer facilement dans la présomption, et c’est ce qui se produisit chez Strindberg. Binswanger nous enseigne que le présomptueux se fourvoie sur des hauteurs qu’il ne peut dominer du fait que ses bases manquent de consistance, tel cet alpiniste qui reste coincé sur la paroi rocheuse, incapable ni de progresser ni de redescendre, métaphore qu’il utilise pour caractériser le schizophrène présomptueux. Mais à la différence du schizophrène, Strindberg, s’il s’élève à une hauteur qu’il ne peut vaincre, ne reste pas coincé. Le Dasein trouve toujours une solution. Ou bien il continue malgré tout à progresser, mais en s’enferrant dans la distorsion, en se radicalisant de façon délirante, ou bien il dévisse, et c’est la chute dépressive, ou bien il redescend pour attaquer une autre paroi, et c’est la fuite, qui est la solution la plus employée par Strindberg, ce qui explique ces délires différents. Il conserve ainsi une certaine apparence de liberté en restant malgré tout coincé dans la même perspective passionnelle. Sa liberté est partielle et illusoire, mais elle a le mérite d’exister, et cette notion de liberté parcellaire chez le paranoïaque est bien exprimée par Tatossian.[23]

 

LE CAS STRINDBERG DANS LE COURANT PHÉNOMÉNOLOGIQUE

 

 

Deux psychiatres phénoménologues majeurs se sont intéressés au cas Strindberg, ce sont Binswanger et Tellenbach, qui nous permettront de marquer les différences qui existent entre les positions de Jaspers et le courant phénoménologique. Nous commencerons, sans respecter l’ordre chronologique, par Tellenbach.

 

TELLENBACH.

 

Tellenbach consacre quelques pages très fines à Strindberg dans « Goût et atmosphère » en 1968.[24] Il voit dans sa prime enfance la matrice du délire tardif, par une atmosphérisation familiale axée non sur la confiance, mais sur la méfiance, non sur la justice mais sur l’injustice, August étant injustement accusé de fautes, se complaisant par la suite dans ce rôle, y prenant plaisir et, par un renversement d’idée, se persuadant que c’est parce qu’il est meilleur que les autres qui lui sont hostiles qu’il est puni. « Mon orgueil croît toujours à proportion de mon abaissement », écrit-il. Il lui fallait l’hostilité du monde pour pouvoir s’affirmer.[25]

Mais le plus intéressant est de noter que Tellenbach s’inspire moins de Jaspers que de Kretschmer, ce dont nous pouvons nous rendre compte dans La mélancolie. Cette filiation y est clairement revendiquée. Pour faire bref, signalons juste que le psychiatre Kretschmer fit paraître en 1918 une monographie consacrée à une forme particulière de délire paranoïaque bref, curable, de forme asthénique, et qu’il lie cette apparition pathologique à un caractère pré-morbide particulier et à des non-réponses à des situations qui reposent sur la rétention. C’est dire que la mélancolie comme le délire ont leurs racines dans le monde pré-morbide, et qu’ils sont de nature développementale et compréhensible. Includence et rémanence sont au typus melancolicus ce que la rétention est au caractère sensitif et permettent de comprendre pourquoi il est possible que ces personnes entrent en maladie.

Mais par ailleurs, Tellenbach intègre dans sa conception de la pathologie la notion de situation qu’il prend chez Jaspers, mais un Jaspers plus tardif, des années trente. Tellenbach pose cependant le problème de façon différente, avant toute alternative possible, en définissant « le situationnel comme cet élément originel dans lequel l’individu et ce qui entoure son monde intérieur sacré sont encore unis. »[26] Une situation est chaque fois une « manière décisive de la relation entre la personne et le monde ». « Être en situation est identique à être une créature humaine, exister, ex-sistere ».[27] Selon Tellenbach, l’Être-au-monde « situationne » en permanence et c’est en quelque sorte le ratage de cette capacité à pouvoir situationner comme il l’entend qui enclenche la psychose.

Il n’y a pas forcément incompatibilité radicale entre Kretschmer et Jaspers. On peut très bien considérer que Kretschmer et Tellenbach font fi, tout simplement, de la notion de processus. Seul les intéresse le développement. C’est pourquoi il est parfaitement envisageable d’associer dans une même conception de la pathologie à la fois Kretschmer et Jaspers. C’est d’ailleurs ce que fera Jaspers lui-même dans sa version de 1946 de la Psychopathologie générale, en y incluant la typologie de Kretschmer[28] alors qu’il écrit dans Strindberg et Van Gogh que « l’étude des relations entre la psychose et le caractère est une erreur »,[29] ce qui est l’indice d’une évolution dans sa pensée.

 

BINSWANGER.

 

En ce qui concerne la reprise du cas Strindberg par Binswanger, les choses sont un peu plus compliquées. Commençons par signaler que Binswanger, dès 1920, s’est montré réservé par rapport à Kretschmer qui, d’après lui, n’apporte pas grand chose à la psychiatrie tout en reconnaissant son mérite de  proposer la première étude de caractérologie. Ceci ne l’empêchera pas d’adopter le même schéma, c’est-à-dire de chercher dans le monde pré-morbide les conditions de possibilité des pathologies mentales.

 

Son positionnement par rapport à Jaspers va évoluer au fil des décennies, passant d’une admiration initiale à une critique franche qui se dessinera dans les années cinquante.

En 1922, c’est-à-dire l’année même de la publication de l’opus de Jaspers, dans son article De la phénoménologie, article fondateur donc puisque premier des textes phénoménologiques, il souligne la « façon magistrale et pénétrante » dont Jaspers explore le monde de Hölderlin et Van Gogh.[30] Il a fait, écrit-il, le « premier pas décisif ». « Son œuvre sur Strindberg et Van Gogh n’est pas seulement la meilleure pathographie que nous possédions mais c’est encore une étape dans la phénoménologie psychopathologique de la schizophrénie »[31]  mais « malgré tout – poursuit-il – c’est Birnbaum qui plus clairement qu’aucun autre, a vu et formulé – fait fondamental – qu’il s’agissait d’une autre méthode naturaliste. C’est de là que nous sommes nous-mêmes partis ».[32] Notons toutefois l'usage malheureux du mot autisme, absent chez Jaspers, et inadapté pour Strindberg, être profondément ancré dans le monde social.

 

Binswanger, avant la publication de Délire en 1965, a déjà évoqué par deux fois Strindberg dans les années cinquante.

Dans une discussion d’ordre clinique et non daseinsanalytique, il écrivait dans Suzanne Urban, publié en revue en 1952 et 1953, que le mode de pensée de Strindberg n’était pas schizophrénique, que son délire était un délire paranoïaque systématisé.[33] Il faut entendre ici la schizophrénie bleulérienne classique caractérisée par la Spaltung, car  trois pages plus loin il précisait qu’il considérait la paranoïa et la paraphrénie comme un sous-groupe de la schizophrénie, dans un sens plus élargi donc, qui déborde le cadre donné par la Spaltung.[34] Strindberg, précise-t-il, est dans le même sous-groupe, paraphrénies et paranoïa, que Suzanne Urban et Jean-Jacques Rousseau. Donc, quand, dans Délire, nous lisons que Strindberg est schizophrène, il nous faut traduire en fait par paranoïaque dans notre classification française. En ce qui concerne Jaspers, il est difficile de se prononcer puisque – écrit-il – qu’on désigne [le processus] sous le nom de schizophrénie, de paraphrénie ou de paranoïa importe peu.[35] Mais le fait qu’il établisse lui-même cette distinction nous incite cependant à considérer qu’il n’a pas de vision élargie de la schizophrénie.

En 1961, lors de son jubilé pour ses 80 ans, dans sa conférence Le problème du délire dans la perspective de la phénoménologie pure, le dernier paragraphe est consacré à Strindberg. Il y est fait cette fois-ci explicitement référence à Husserl. « C’est – je cite – de la conscience interne du temps qu’il s’agit, telle qu’elle sous-tend l’expérience naturelle ». C’est la « possibilité de rendre évident et de saisir dans l’évidence » qui s’effondre. Il en résulte une « défaillance de la constitution transcendantale, c’est-à-dire une interrogation sur l’appartenance ou la non-appartenance à soi des contenus délirants ».[36]

Nous savons que cette hypothèse ne sera pas développée par Binswanger, mais avec ce qu’il est convenu d’appeler maintenant la perte de l’évidence naturelle, elle sera approfondie par Blankenburg dans les années soixante-dix. Est-ce dans ce texte que Blankenburg a puisé son inspiration ? Peut-être y a-t-il vu en même temps une certaine limite, puisqu’il prendra pour sujet d’étude, non le phénomène délirant, mais les schizophrénies pauci-symptomatiques.

 

 Enfin, la dernière explication aura lieu dans l’opus Délire de 1965. Binswanger y consacre pas moins de 50 pages à la reprise du cas Strindberg. Comme le remarquent Tatossian et Joseph,[37] il y a un manque de rigueur dans son analyse qui consiste à s’appuyer sur un récit certes autobiographique mais qui n’en reste pas moins réaménagé, car l’assimilation entre l’écrivain et son personnage littéraire peut paraître un peu légère.

On peut regrouper l’analyse de Binswanger, comme l’a présentée Eliane Escoubas, en trois argumentaires :

1) Il convient de commencer l’étude du phénomène délirant, nous dit Binswanger,  non pas à partir des idées délirantes, des intuitions délirantes, mais à partir du mode d’expérience corporel, de la corporéité.

2) À la logique des événements dans le monde naturel, c’est-à-dire le monde commun, le monde partagé, s’oppose la logique du destin.

3) L’esprit de révolte est un trait fondamental chez Strindberg.

Les deux premières questions ne nous concernent pas, elles sont du registre de l’étude phénoménologique de Strindberg et non de la critique de Binswanger envers Jaspers, qui n’apparaît que dans le dernier argumentaire.

 

Celui-ci est centré sur la reprise d’une scène décrite dans un roman autobiographique intitulé Dans la chambre rouge et reprise et commentée par Jaspers. Il s’agit effectivement d’une scène essentielle pour la construction théorique de Jaspers, qui lui permet de soutenir que le monde pré-morbide de Strindberg était bien différent du monde délirant, ce que contestera Binswanger qui, a contrario, y verra pointer déjà des éléments prépsychotiques annonciateurs de la future folie.

Cette scène est presque intégralement recopiée par Jaspers comme par Binswanger. Je me contenterai de la résumer. Johan, le protagoniste de l’histoire (qui en fait est également l’un des prénoms de August), a 24 ans. Il est en vacances dans l’archipel de Stockholm et il séduit une servante d’auberge qui, trois jours après leur rencontre, le trompe. Fou de rage, il entre dans la forêt qu’il connaît bien, se taille une badine avec laquelle il fouette la nature sur son chemin, grimpe sur un sommet préalablement repéré d’où l’on a une vue magnifique sur la forêt au premier plan et la mer au loin, s’installe à califourchon sur un pin dénudé et, ainsi juché sur son cheval imaginaire, invective ses innombrables ennemis symbolisés par les épicéas : « Venez à moi, par centaines, par milliers ! ». Le soir venu, comme il a peur de l’obscurité, notre héros saute de son cheval de bois et rentre chez lui. Cette scène, qui n’est pas sans nous évoquer le donquichottisme, est très théâtrale et, de fait, sujette à caution puisqu’elle réapparaît plusieurs fois dans l’œuvre autobiographique à chaque fois sous forme différente. Suis-je fou, s’interroge-t-il ? Nullement, car je n’ai jamais confondu les épicéas et les guerriers, j’ai juste composé un beau poème.

 

Alors, qu’en dit Jaspers ? On se trouve dans cette scène dans le cas de figure numéro un de sa monographie sur la jalousie pathologique de 1910 : un événement, une réaction excessive, une compréhensibilité. Jaspers en perçoit bien le côté hystérique, qu’il souligne encore avec plus de force en relatant un autre épisode de la vie de Johan, deux ans plus tard. Il ira un peu trop loin cependant en faisant le diagnostic de trouble de personnalité de nature hystérique. Mais ce diagnostic est sujet à trois critiques : réduire un caractère à une conduite, négliger tous ces traits de caractère que nous avons mis en exergue précédemment qui couvrent toutes les époques, caractère que nous avons défini comme paranoïaque, et négliger le contexte, c’est-à-dire faire d’une conduite hystérique située à un moment précis de l’existence de Strindberg où il s’essaye à l’art dramatique un caractère hystérique, ce qui est forcer le trait et faire pencher la balance du diagnostic différentiel du mauvais côté, nous semble-t-il.

Binswanger, de son côté, prendra systématiquement le contre-pied de Jaspers, d’une manière pas toujours heureuse. La première question que l’on est en droit de se poser, c’est de savoir pourquoi il prend cet épisode romancé comme archétype de l’homme révolté, alors que cet esprit de révolte (expression que l’on trouve sous la plume de Strindberg), est omniprésent dans sa vie et son œuvre. Cette scène est sans doute le pire exemple à prendre, celui qui est le plus sujet à caution, susceptible de mettre en péril la crédibilité de Binswanger. Alors, une explication est possible : ce qui intéresse Binswanger dans cet exemple, ce n’est pas Strindberg, c’est Jaspers. C’est parce que c’est une scène-pivot chez Jaspers que Binswanger la reprend. Au demeurant, on ne voit pas très bien d’ailleurs le statut phénoménologique qu’il donne à cet esprit de révolte, même s’il a parfaitement raison en en soulignant son importance dans la dynamique strindberghienne. On se demande également s’il est pertinent de définir le comportement de Johan, dans cette scène, en tant qu’esprit de révolte. Il s’agit avant tout d’une explosion de rage impuissante induite par la frustration jalouse. Si l’on analyse ensuite dans le détail ce qu’en dit Binswanger, mais le temps nous manque pour faire une revue de détail, on est surpris de voir Binswanger se livrer à des analyses peu convaincantes, des interprétations hasardeuses, et à le voir plus guidé par sa volonté de critiquer coûte que coûte Jaspers que par un esprit de compréhension. À titre d’exemple, signalons qu’il se dit éminemment frappé par le fait que Strindberg reconnaisse que sa conscience soit sortie de ses gonds et qu’il s’agit là d’un signe préschizophrénique, ce qui est pousser le bouchon un peu loin. Car le fond du différend fondamental entre Binswanger et Jaspers se situe là : voir dans cette scène d’un côté un épisode pathologique pré-morbide compréhensible radicalement séparé du processus maladif ultérieur, et de l’autre côté un signe précurseur du développement de la psychose, ce qui est un marqueur de la différence entre Jaspers et le mouvement phénoménologique. Dans le fond, Binswanger a raison, mais il est fort dommage que ses arguments manquent de pertinence.

 

 

 CONCLUSIONS

 

Elles seront au nombre de deux :

 

D’abord, nous noterons que la question centrale qui est posée par cette étude, c’est la question de savoir s’il y a continuité ou solution de continuité entre le monde psychotique et le monde pré-psychotique. Dit sous une autre forme, y a-t-il une relation entre caractère et délire ?[38] Débat un peu récurrent dans le monde de la psychiatrie. On tend à considérer que ce lien n’est pas clairement établi.[39] Nous laisserons le mot de la fin à Tatossian : « La paranoïa (comme prédisposition) existe certes avant la paranoïa (comme délire). Mais ce n’est pas sous la forme d’un caractère ou d’une personnalité mais bien plutôt sous celle d’une « organisation transcendantale » dont la spécificité ne porte pas sur tel ou tel trait psychologique mais sur la vulnérabilité à un certain type d’événements ou de situations ».[40]

 

Ensuite, nous soulèverons ce paradoxe, cette bizarrerie, à savoir que la phénoménologie est plus redevable à Kretschmer qui n’était pas phénoménologue qu’à Jaspers qui est considéré comme étant "pré-phénoménologue". Ceci est vrai pour le premier Jaspers. Mais nous aurions tort de nous focaliser sur cette période de Jaspers, de ne voir en lui que le concepteur  de l’incompréhensibilité et du processus, et de négliger les découvertes ultérieures, à partir des années trente. C’est un peu ce que firent et Lantéri-Laura et, surtout, Binswanger. Nous suivrons préférentiellement Hubertus Tellenbach qui nous montre la voie en intégrant dans sa phénoménologie inspirée par Kretschmer une partie de la psychopathologie de Jaspers, celle qui concerne les situations-limites, plus intéressantes à prendre en considération par un phénoménologue que le processus, notion certes pertinente en clinique psychiatrique mais dont il convient d’en faire l’épochè lorsqu’on est dans une attitude phénoménologique.

 

 


[1] LANTERI-LAURA G. : "La notion de processus dans la pensée psychopathologique de K. Jaspers", Evol. Psychiatr, 27 (4), 1962.

[2] LANTERI-LAURA G & DEL PISTOIA L. : « Regards historiques sur la psychopathologie », in Traité de Psychopathologie, D. Widlöcher (éd), Paris, PUF, 1994, rééd. 2005.

[3]  ibid., p. 41

[4] JASPERS K. : Strindberg et Van Gogh. Swedenborg-Hölderlin, traduction H. Naef, Paris, Les Editions de Minuit, 1953, p. 233.

[5] BINSWANGER L. : "L'homme en psychiatrie", Le Cercle Herméneutique N° 13-14, 1er semestre 2010, p. 166.

[6]  Jaspers K., op. cit., p. 110.

[7]  STRINDBERG A. : Correspondance, Tome I (1858-1885), Paris, Zulma, 2009, p.314.

[8]  ibid., p.329.

[9] ibid., , p.334. Notons que les métaphores sexuelles sont très nombreuses dans l’œuvre de Strindberg, particulièrement dans sa correspondance. La pensée est assimilée à un coït. D’une part, c’est une métaphore qui exclut la femme de la production intellectuelle, apanage de la masculinité, d’autre part, il serait aisé pour un psychanalyste d’y déceler une homosexualité refoulée qui, comme on le sait, est le fondement même de la paranoïa dans une telle conception. Pour preuve, deux exemples frappants :

                1 – « Mon âme a reçu dans son utérus une formidable injection spermatique de Friedrich Nietzsche et, telle une chienne, j’ai le ventre bien plein ! C’était mon homme ! ».  STRINDBERG A. : Correspondance, Tome II (1885-1894), Paris, Zulma, 2011, p. 203.

                2 – « J’ai la sensation d’entrer, par son intermédiaire [Harriet], en relations interdites avec des hommes et d’autres femmes. Cela me tourmente. J’ai toujours eu horreur des contacts avec les gens de mon sexe. Jusqu’au point d’avoir rompu des liens d’amitié quand du côté de l’ami cette amitié prenait un tour visqueux, semblable à de l’amour. » in Harriet Bosse,  STRINDBERG A. : Oeuvres autobiographiques, Tome II, Paris, Mercure de France, 1990, p. 788.

[10]  ibid., p. 338.

[11]  MEYER M., Strindberg, Paris, Gallimard, 1993, p. 196.

[12]  ibid., pp.197-198.

[13] cf la lettre n° 325 à Léopold Littmansson du 15 juillet 1894, in  STRINDBERG A. : Correspondance, Tome II (1885-1894), Paris, Zulma, 2011

[14]  Meyer M., op. cit., p. 689.

[15]  ibid., p. 753

[16]  ibid, p. 767.

[17]  Jaspers K., op. cit., p. 78.

[18]  id.

[19]  op. cit., p. 125

[20]  id

[21]  Il s’agit du dernier paragraphe de la page 82.

[22]  id

[23]  TATOSSIAN A. : "Phénoménologie des paranoïas", Synapse, N° spécial Hommage à Arthur Tatossian. mars 1996

[24]  TELLENBACH H. : Goût et atmosphère, trad. J. Amsler, Paris, P.U.F., 1983, pp. 79 et suiv.

[25] TELLENBACH H. : La mélancolie, trad. L. Claude & al., Paris, P.U.F., 1979, p. 84.

[26]  id.

[27]  Buytendijk, cité par Tellenbach, in TELLENBACH H., op. cit.,  p. 194.

[28] cf  la traduction partielle de la Psychopathologie générale de 1946, p. 36.

[29]  op. cit., p. 52

[30] BINSWANGER L. : "De la phénoménologie (1922)", in Introduction à l'analyse existentielle, trad. J. Verdeaux et R. Kuhn, Les Editions de Minuit, Paris, 1971, p. 111.

[31]  ibid., p. 112.

[32]  id.

[33]  BINSWANGER L. : Le cas Suzanne Urban. Etude sur la schizophrénie. trad. J. Verdeaux, Brionne, Gérard Monfort, 1988, p. 100.

[34]  ibid., p. 103.

[35]  op. cit., p. 122.

[36]  BINSWANGER L. : "Le problème du délire dans la perspective de la phénoménologie pure", in Présent à Henri Maldiney, Lausanne, L'âge d'Homme, 1973, p. 41.

[37] TATOSSIAN A. & JOSEPH A. : "August Strindberg et le cas Strindberg", L'Art du Comprendre, N° 3, juin 1995

[38]  Rappelons que Jaspers considère que c’est une erreur que d’affirmer l’existence de relations entre caractère et psychose. Jaspers K., op. cit., note de la page 52.

[39] FERRERI F., FERRERI M. Paranoïa. EMC (Elsevier Masson SAS, Paris), psychiatrie, 37-296-A-10, 2012. Ces auteurs considèrent, à la suite de Lantéri-Laura semble-t-il, que la continuité est constante entre personnalité sensitive et délire sensitif, relative entre délires passionnels et personnalité de combat, discutée lors d’un délire d’interprétation, p. 11.

[40] Texte non publié. Résumé de l’intervention de Tatossian « Phénoménologie de la paranoïa », VI ème colloque de psychiatrie de Marseille, « Les paranoïas », 19-20 mai 1995