le programme de la journée de clôture est disponible ici

 

 

 

 


ULLIAC G. (10/12/2011)

      L’HOMME N’EST-IL, OU N’EST-IL PAS PLUS QUE CE QUE

LA SCIENCE PEUT CONNAÎTRE DE LUI ?

 L’idée de maladie chez Jaspers. 

                                                                 

                                                                                                               Gérard Ulliac

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                    On peut dire que la psychopathologie est née en France  avec Ribot, en Allemagne avec Jaspers. L’un et l’autre sont partis de points de vue différents. Ribot, philosophe et psychologue, voulait éclairer la psychologie à partir de la pathologie, qu’il considérait comme une sorte d’expérimentation de la Nature, dans la tradition d’Auguste Comte ; Jaspers, médecin psychiatre, s’intéressait à la pathologie pour elle-même, en elle- même, et en tant que telle. Or Jaspers interroge à plus d’un titre :

                - d’abord, la « Psychopathologie  générale » de Jaspers est, en fait, l’œuvre d’un débutant ; cependant, elle fait date dans l’histoire de la Psychiatrie ;

                  - ensuite,  psychiatre éminent, sa carrière psychiatrique fut éphémère ;

                  - assistant bénévole à la clinique psychiatrique de Heidelberg, il ne connut pas l’expérience, le poids et les contraintes des responsabilités cliniques et thérapeutiques ;

                   - chef de file du mouvement phénoménologique en psychiatrie, beaucoup lui conteste cette appartenance ;

                    - psychopathologue, il nie toute validité à l’idée de maladie mentale ;

                    - ouvrage célèbre, la « Psychopathologie générale », au bout du compte, est peu lue en France,   traduite avec retard , éditée par intermittence ;

                    - enfin, devenu un philosophe célèbre, il n’a jamais cessé, pour autant, de s’intéresser à la psychopathologie  et de remanier son livre, sans contact aucun avec les malades.

           Comment comprendre ? Que pensait-il ? Que dit-il ?  Et, surtout,  que lui devons-nous ?

           C’est à l’atmosphère intellectuelle qui régnait à la clinique que Jaspers est redevable de l’inspiration de sa « Psychopathologie ». « Je n’oublierai jamais, se souvient-il bien plus tard,  la communauté spirituelle de notre clinique de Heidelberg. Plus tard, mon travail n’eut pas d’autre soutien que lui-même, je l’entreprenais à mes risques et périls ; ma femme m’approuvait et participait à mes efforts ; pourtant je n’avais de contact avec aucune communauté intellectuelle. J’étais à même de comparer et je remarquais la dispersion, le caractère artificiel et vain du groupe de travail des professeurs de philosophie, si nombreux que fussent leurs représentants dans les congrès, si nombreux que fussent leurs périodiques et leurs écrits. »

          A la clinique il y découvre une réalité passionnante, ainsi qu’une équipe ardente et de haut niveau. Grulhe, Mayer-Gross, Nissl  et d’autres, sont des noms qui résonnent à nos oreilles encore aujourd’hui.  « L’une des plus belles traditions de la vie scientifique allemande  se perpétuait de la sorte dans cette clinique », se souvient-il dans son « Autobiographie philosophique. »

         Ainsi, il collaborait aux travaux des uns et des autres, participait aux réunions scientifiques, suivait les visites. Sans avoir l’activité régulière d’un assistant, il dit avoir accédé de la sorte, à toute l’expérience d’un psychiatre. Déchargé des responsabilités cliniques et thérapeutiques -  ce qui aurait pu être un inconvénient  -  il en tira avantage, en portant un regard théorique sur l’activité praticienne des uns et des autres, et en réfléchissant sur des questions de méthode.

       A l’époque, l’opinion courante voyait dans les efforts psychologiques une tentative subjective stérile et non scientifique. Pourtant, tous étaient bien conscients que la recherche scientifique stagnait. A ses yeux, bien des publications n’étaient que des  bavardages en termes le plus souvent obscurs où manquait  un vocabulaire commun. «  Je crus comprendre que la confusion spirituelle était imputable à la nature même du problème. Car l’objet de la psychiatrie c’était l’homme et pas seulement son corps. »

         Il en était là, lorsque seulement trois ans après ses premiers débuts en 1908, le Médecin-chef lui proposa d’écrire un Traité de psychopathologie. Il accepta. « Mes recherches personnelles et ma réflexion sur ce qu’on avait déjà dit et fait en psychiatrie m’avaient conduit sur des voies nouvelles. Je dois aux philosophes d’avoir fait deux pas essentiels. »  Il pensait à Husserl  et à Dilthey.

 

 

                   C’est dans ces circonstances que fut conçue l’ « Allgemeine Psychopathologie . »

       Dès le  début, Jaspers annonce son projet : le pathologique seul sera son objet. Il tend ainsi à se démarquer de la psychologie. Aussitôt, et non sans paradoxe, il écrit : « dans notre ouvrage nous n’attacherons aucune valeur au concept précis de maladie. » Or qui parle de psycho-pathologie parle de pathologie, laquelle implique l’idée de maladie et celle de ses limites avec la santé. Nier l’importance de la maladie psychique ferait du psychopathologue un spécialiste d’un certain néant.

        Une telle contradiction étonne. Comment comprendre Jaspers ?

         Il est on ne peut plus explicite à cet égard : « la maladie est un concept qui résume des réalités les plus hétérogènes ; un jugement qui finalement ne signifie rien du tout. » Du coup, il se range ainsi dans le camp de ceux qu’ Henri Ey appelait les idolâtres du guillemet, qui excluent toute maladie et toute notion du normal et du pathologique. Et Jaspers considère que le   psychopathologue qui « réfléchit » - telle est son expression – n’attache aucune valeur au jugement général de « maladie. » ( le mot étant ici effectivement entre guillemets.)

          Dès lors, sa pensée oscille entre le relativisme culturel, et un total négationnisme en la matière.

           Relativisme culturel, qui lui fait dire que ce sont les idées dominantes du milieu social, plus que le jugement des médecins qui déterminent ce qu’on appelle « maladie ». Il en veut pour preuve que « la variété d’un tel concept, écrit-il, entraîne au cours des siècles parmi les hommes à la même époque des variations plus grandes de la frontière du psychisme morbide, que la frontière presque constante de la maladie physiologique – (maladie sans guillemets). Et, si on lui fait remarquer l’augmentation constante de la population prise en charge par les services psychiatriques, il répond que cela est à  mettre, en partie, au compte de la vie sociale de plus en plus complexe et rejetante, et que le point de vue de l’administration de la police est actuellement décisif dès lors qu’il s’agit de tracer la frontière du morbide. Frontière  différente pour le riche et le pauvre, ajoute-t-il, sans en tirer argument pour inciter le psychopathologue à plus de rigueur dans la délimitation de l’objet de sa science, ne serait-ce que pour ne pas se laisser instrumentaliser.

         Quant au médecin, on lit page 25 : « le médecin ne sait rien du tout quand on lui dit en général que quelque chose dans l’individu est malade », et il dit dans un autre passage : « c’est l’appréciation des patients et les idées dominantes du milieu social, plus que les jugements des médecins, qui déterminent ce qu’on appelle « maladie » ; Cela à vrai dire, moins en ce qui concerne les maladies du corps, qu’en ce qui concerne les maladies de l’âme. »

         En un sens, on peut comprendre Jaspers.  Il est bien vrai que, s’il n’y avait pas eu de souffrance antécédente et de patients, il n’y aurait pas eu de médecins, de Médecine, ni de Psychiatrie. Canguilhem le notait en son temps : « C’est bien toujours en droit, sinon actuellement en fait, parce qu’il y a des hommes qui se sentent malades qu’il y a une médecine, et non pace qu’il y a des médecins que les hommes apprennent d’eux leurs maladies (…) et d’ajouter : « nous pensons  qu’il n’y a rien dans la science qui n’ait d’abord apparu dans la conscience. » Mais passé ce moment premier, Canguilhem considère que l’héritage d’une culture médicale permet aux praticiens d’aujourd’hui de devancer en perspicacité clinique leurs patients habituels ou occasionnels.  On voit donc toute la différence qui, finalement, sépare Canguilhem  de  Jaspers.

          Quand Jaspers cherche ce qu’il y a de commun derrière l’hétérogénéité du concept de maladie, il pense ne rien trouver d’autre qu’un jugement de valeur – non un jugement de réalité. Mieux vaut alors laisser de côté tout ce qui est pure interprétation et se tourner vers une phénoménologie descriptive rigoureuse de ce qui est réellement vécu par le malade – nous ferions mieux  de dire le « sujet ». Et  de conclure : « On ne doit se représenter que ce qui est réellement dans la conscience, tout le reste n’existe pas. ».

           On comprend ainsi la fécondité que peut présenter, en matière de recherche scientifique, cette rigueur méthodologique. Dès lors, les notions de normalité et de pathologie perdent de leur importance en matière de recherche psychopathologique : il suffit au chercheur de récolter les phénomènes et leur évidence immédiate et intuitive, pour ne s’attacher qu’à ceux qui n’ont pas reçu, ou qui ne peuvent pas recevoir d’explication de la part de la psychologie traditionnelle. Il faut bien voir que Jaspers écrit un Traité de Psychopathologie, et non de Psychiatrie ; que le psychopathologue peut faire l’impasse des notions de maladie, de normal et de pathologique, pour se soumettre à la pure contemplation des phénomènes.

          Toutefois, Jaspers va beaucoup plus loin, et récuse toute conception ontologique de la maladie, qu’il considère en tant que « reste de vieilles croyances, qui envisagent les maladies comme des êtres particuliers ayant pris possession de l’individu. »

          Il est aussi celui qui a écrit que ce qui vaut pour le chercheur, vaut aussi pour le médecin dans sa pratique, au motif, dit-il textuellement, que « nous savons maintenant qu’une telle chose [i.e. la « maladie »] dans sa généralité et dans son unité n’existe pas. » Paroles lourdes de conséquences.

           La pensée étonne. Car, comment ne pas considérer comme essentielle l’idée de limite. Celle de la différence entre le normal et le pathologique. Non comme une frontière arbitraire, mais, au contraire, comme la condition de possibilité de toutes choses, de ce qui donne forme et existence. Point d’identité, sans limites. La limite n’est pas ce où quelque chose cesse, mais bien ce à partir de quoi quelque chose commence à être. Sans le cadre de la fin, et l’horizon de la mort, une vie ne tendrait-elle pas à se diluer, et perdre de vue l’essentiel de ce qui est à faire, ainsi que la hiérarchie des urgences ? Et, s’il  est bien vrai que l’espace est quelque chose qui est « ménagé » à l’intérieur d’une limite, c’est bien dans la frontière entre le normal et le pathologique, et la  validité de la notion de maladie, que se dessine le champ de la Psychiatrie. Non qu’elle soit une vieille croyance, comme le dit Jaspers, mais parce que devenir Homme suppose une organisation, et que toute organisation contient en elle la possibilité d’une désorganisation. Henri Ey l’enseignait : « ne craignons pas, disait-il, parlant de la réalité de la maladie mentale, de nous confronter au problème primordial de l’être, de l’ontologie, de l’ontogenèse de l’être humain (…) la maladie est le renversement de cet ordre. » En son temps, Canguilhem parlait d’erreur. Erreur qui tient aux racines mêmes de l’organisation, et il rappelait que, pour Aristote par exemple, le monstre était une erreur de la nature qui s’était trompée de matière. Et, s’il ne vient à personne l’idée de nier une « logique du vivant », selon laquelle tout organisme suppose une architecture en étage, une édification par suite d’intégrations successives, comment ne pas admettre le risque de sa malheureuse désintégration ? Et, pour ceux qui seraient tentés d’en douter, il devrait suffire pour s’en convaincre de contempler le fait massif qui s’impose de lui-même, que livre la clinique en son noyau central, et non dans ses formes marginales, atypiques et problématiques. Ici, aucune  commune mesure avec l’attitude naturelle de chacun, telle que nous la vivons naturellement et spontanément. C’est dans cette vie « normale » - n’hésitons pas à dire le mot, où mon expérience et celle de l’autre s’entre-croisent de façon concordante dans une expérience intersubjective commune, que se forme l’objectivité d’un même monde. Il y va tout autrement dans les psychoses. Dans la vie, quand on me parle, c’est que quelqu’un parle quelque part. Rien de tel dans les « Voix » hallucinatoires acoustico-verbales. L’hétérogénéité est totale. C’est un autre monde. Une aliénation. Alors, comment banaliser le phénomène, et ne pas appeler maladie une telle radicalité de l’échec de la constitution intersubjective du monde ? La maladie mentale est toute autre chose que la « Folie » des hommes, et la « déraison » de tous et chacun ; non plus que le fait d’esprits créatifs et originaux, encore moins celui d’esprits libres ou la juste contestation citoyenne  face à  une société répressive. 

           On voudrait comprendre Jaspers. Il y va de l’existence de la Psychiatrie, et de celui du champ de compétences ou d’incompétences des psychiatres. Mais le plus grand danger concerne les malades eux-mêmes. Souvenons-nous des terribles déviations de la psychiatrie en U.R.S.S. sous l’ère Brejnev, due au flou de la notion de « schizophrénie torpide », qui permettait d’interner les opposants au Régime en Hôpital Psychiatrique, et de les neutraliser par la prescription d’Haldol à dose adéquate. Autre exemple – Américain celui-là   -  des aberrations où conduisent la confusion entre normalité et pathologie psychique : l’homosexualité, considérée comme de l’ordre de la pathologie psychiatrique aux U.S.A. jusqu’en 1973, cesse de l’être, du jour au lendemain, à la suite d’un vote démocratique de l’ « Association psychiatrique américaine », ce qui témoigne, quoiqu’il en soit, d’un sérieux flottement quant à l’objet de notre science. Il ne serait pas embarrassant de multiplier les exemples.

            On voudrait comprendre Jaspers. Relisons-le encore une fois. Il résume ainsi sa pensée : « Le jugement « malade » dans sa généralité ne signifie rien du tout dans le domaine psychique, car ce terme comprend à la fois l’idiot et le génie, il comprend tous les hommes. Nous ne savons rien, martèle-t-il, si on dit que quelqu’un est malade psychiquement. »

            Pour un médecin, il est difficile de  suivre Jaspers sur ce terrain, alors que tout médecin, au fil de sa pratique, ne cesse de trier le « bon grain de l’ivraie », de rassurer quand ce n’est rien, ou d’attirer l’attention sur un rien qui cache quelque chose.

             Dans son autobiographie, Jaspers évoque son activité d’expertise psychiatrique devant les tribunaux. Dans ces conditions, n’est-il pas inconcevable de n’attacher aucune importance aux notions de normal et de pathologique, étant donné que l’expertise psychiatrique consiste, par principe, à chercher à démêler le normal du pathologique, la liberté de l’absence de liberté, la responsabilité de l’irresponsabilité ?

            Au reste, il se souvint que, plus d’une fois, il scandalisait ses collègues : « Vous êtes relativiste, lui disait-on. Vous détruisez la solidité du point de vue médical. Vous êtes un dangereux nihiliste. » Disons, critique d’une conception étroitement « médicalisante » : sûrement ; nihiliste : sûrement pas, sa pensée philosophique le montre suffisamment.

             Mais, l’important n’est pas là. L’intérêt du livre réside dans la très large part faite aux questions de méthode : élucidation des concepts fondamentaux, lutte contre les préjugés, méfiance à l’égard des théories dans la mesure ou elles aboutissent, en psychopathologie, à des confusions insurmontables en mêlant des faits à des rapports compréhensibles, etc… et aussi dans de son inspiration philosophique : Husserl et sa phénoménologie descriptive, Dilthey et la distinction entre comprendre et expliquer. D’où il dérive deux concepts fondamentaux : les troubles par développement, et les troubles par processus.

             Les préoccupations pour  la méthodologie sont annoncées d’emblée ; il dit « tout psychopathologue se doit de faire de la méthodologie. Nous n’y manquerons pas dans ce livre. » Dès l’avant-propos de la première édition de 1913 il se propose de donner une vue d’ensemble des méthodes de cette science, et de familiariser le lecteur avec ce type de questions, plutôt que de  se livrer à des exposés à prétention dogmatiques.  Les questions de méthodologie infiltrent l’ouvrage, et il n’est pas possible d’en faire le détail ici. A titre d’exemple, il critique le manque de terminologie cohérente, et appelle de ses vœux la création d’une terminologie unique par une commission. Il faudra attendre ces dernières années pour voir son vœu exaucé avec la classification internationale de l’O.M.S. et les D.S.M. III et IV de l’ Association  américaine de Psychiatrie. Autre exemple : quelle culture acquérir pour pallier à l’insuffisance de la formation médicale si l’on veut s’approprier les conceptions et les façons de penser les sciences de l’esprit ? Ou encore, faut-il suivre Kant  selon lequel l’appréciation des maladies mentales pour les tribunaux est du ressort de la faculté de philosophie ? Affirmation aussi juste, dit-il, du point de vue de la logique méthodologique qu’elle est pratiquement fausse, compte tenu de la dimension somatique du problème. Etc…

             Sur le plan philosophique, l’inspiration est, d’abord, husserlienne. Il s’en tient uniquement à la phénoménologie descriptive, rejetant l’évolution ultérieure de Husserl. C’est ainsi que Jaspers est considéré comme l’initiateur de la méthode phénoménologique en psychiatrie, même si certains lui contestent son appartenance à une véritable phénoménologie. Par exemple, Minkowski lui reprochait de confondre description minutieuse et phénoménologie ; pour Tatossian, Jaspers reste au seuil de la phénoménologie. Il semble pourtant avoir reçu la bénédiction de Husserl lui-même, qui aurait trouvé qu’il la maniait très exactement. Il appartient aux philosophes d’en discuter.

              En tous cas, pour lui, la phénoménologie a pour objet l’étude des états d’âme tels que les malades les éprouvent : « on doit, dit-il, représenter ce qui est réellement dans la conscience, tout le reste n’existe pas. Il faut laisser de côté les théories traditionnelles, les constructions psychologiques, les « mythologies » matérialistes des phénomènes cérébraux, tout ce qui est pure interprétation et appréciation. » Par conséquent, il s’agit de se représenter sous une forme concrète les vécus des malades, de les délimiter avec le plus de précision possible et de les nommer en termes fixes. Cela offre une série de fragments de la vie psychique réellement vécue, sorte de coupe transversale du psychisme.  Il s’agit donc d’une description statique, qui ne montre pas le passage d’un fait à un autre et leur enchaînement génétique. Cependant, c’est ce type de phénoménologie qui nous vaut les descriptions fameuses de Jaspers des « expériences délirantes primaires », qui sont des bouleversements du sujet à son monde vécu dans la vividité, l’acuité, l’immédiateté de significations incoercibles et incompréhensibles. Notion capitale, car c’est sur ce terrain, ou de ce tremblement de terre, que naissent les grandes psychoses au long cours ; elle fonde aussi toute la véritable différence entre idée délirante et idée fausse, la simple erreur et le Délire. Par exemple : « Subitement les choses prennent des significations tout autres. Une malade voit dans la rue des hommes en uniformes : ce sont des soldats espagnols. Elle voit un autre uniforme : ce sont des soldats turcs. Tous les soldats sont concentrés ici. C’est la guerre universelle. »

               A côté de cela, on trouve dans cette étude phénoménologique, longue de 88 pages, toute une suite d’exposés  extrêmement détaillés concernant des troubles des perceptions, de la conscience, de l’attention,  d’illusions, d’hallucinations, d’impulsions etc. dont on peut se demander si leurs descriptions et délimitations en termes fixes, et donc un peu figées, ne se rapprochent pas, pour beaucoup, des descriptions de type naturaliste telles qu’on les trouve dans les ouvrages classiques ?

              Dilthey  a exercé sur Jaspers  une influence aussi grande que celle de Husserl,  sinon plus. On pourrait schématiser la pensée de Dilthey, et pour le dire vite : « nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique. » Les sciences de la  nature expliquent : ce qui veut dire par là, qu’elles saisissent des rapports extérieurs et replacent un phénomène particulier dans une loi générale ; les sciences de l’esprit comprennent en se situant dans une réalité vivante, en pénétrant dans la complexité d’une vie aux richesses inépuisables. On comprend un homme en suivant son développement spirituel, en le situant dans un ensemble vital, culturel et social. N’a de réalité concrète que l’homme historique.

             Transposé en psychopathologie, comprendre signifie se placer du point de vue de l’enchaînement psychique, de la genèse du psychique par du psychique, ce qui fait que nous comprenons avec évidence que des faits psychiques puissent en engendrer d’autres. Psychopathologie génétique et compréhensive qui contraste avec la phénoménologie statique qui ne livre qu’une section transversale du psychique. Jaspers dérive de la conception diltheyenne de compréhension deux concepts majeurs, dont la psychopathologie lui est  redevable, à savoir : les troubles par développements et les troubles par processus.

               Le développement s’oppose au processus. Il a seulement pour origine les dispositions individuelles qui évoluent à travers les époques de la vie sans discontinuité incompréhensible. Ces dispositions individuelles sont à chaque instant en action réciproque avec le milieu, et sont compréhensibles si nous en connaissons suffisamment leurs évènements.

                Le processus est un changement psychique durable et tout à fait nouveau, qui crée un nouvel état de la personnalité. Jaspers distingue des processus dus à des maladies cérébrales organiques, et d’autres processus non cérébraux. Les premiers aboutissent à une désagrégation de la vie mentale, non les seconds. L’intelligibilité d’un processus relève, ainsi, d’une dérivation non psychologique, mais d’une explication naturaliste. Au bout du compte, le processus serait ce qui définit, peut-être, le mieux ce qu’est la fait psychiatrique à proprement parler ; la compréhensibilité circonscrivant le champ de la psychologie, et de la normativité psychique.

 

                En cela, l’œuvre de Jaspers  fut fondatrice. En France quel fut son impact ? Selon l’étude de Eduardo Tomas Mathieu, à laquelle je me réfère ici, ( « Lacan, Aimée, Jaspers »  -  Cahiers Henri Ey, octobre 2009) il semble que ce soit la Thèse de Lacan, en 1932, soit dix neuf ans après la première édition allemande, qui constitue la première référence française aux conceptions de Jaspers. A juste titre, Eduardo T.  Mathieu  fait remarquer que la notion de compréhension apparaît massivement dès les premières pages. Le fil conducteur méthodologique de la Thèse repose sur le binôme jaspersien : comprendre/expliquer,  ainsi que sur la triade : développement/réaction/processus. Il fait remarquer que, si Lacan s’inspire grandement de la notion de développement, ce n’est pas tout à fait sans réserve : « comprendre, dit Lacan, nous entendons par là donner un sens  humain aux conduites que nous observons chez nos malades, aux phénomènes qui se présentent. Certes, c’est là une méthode d’analyse qui en elle est trop tentante pour ne point présenter de graves dangers d’illusion. » Il adopte, certes, la notion de compréhension, mais exprime ses réserves quant à la notion d’ « Einfühlung », d’identification affective, qui lui parait être une illusion. Or, pour Jaspers, «  la compréhension affective – je cite – est la véritable compréhension de la vie psychique elle- même. » Par conséquent, l’idée de compréhension n’est pas tout à fait la même – déjà à cette époque -  de celle de Jaspers.

              Mais, pour Lacan, le concept majeur est celui de processus. Il s’intéresse, essentiellement, au processus psychique, à l’idée de  discontinuité, sans référence aucune à une étiologie organique. Il assimile la notion de discontinuité à celle de cause, ce qui l’amène, de fil en aiguille, à lui donner un sens. C’est ce qui deviendra par la suite, chez lui, le  « point fécond. »   « Moment fécond » hétérogène à la compréhension, mais, bel et bien, déterminé, si on fait appel à la théorie freudienne. Causalité processuelle qui, chez Lacan, est à verser au dossier des hypothèses psychanalytiques : fixation, régression, etc. Peut-être peut-on concevoir la notion de forclusion comme une discontinuité symbolique, un trou, un vide ? Lacan s’éloigne ainsi de  Jaspers, mais Jaspers demeure à son horizon. Dans les années 50 la critique devient acerbe. On lit dans les « Ecrits » : « Mais quel besoin peut avoir l’analyste d’une oreille de surcroît, quand il semble qu’il en ait trop de deux parfois à  s’engager à pleine voile dans le malentendu fondamental de la relation de compréhension ? Nous répétons à nos élèves : « Gardez –vous de comprendre ! » et laissez cette catégorie nauséeuse à MM. Jaspers et consorts. Qu’une de vos oreilles s’assourdisse, autant que l’autre doit être aiguë. Et c’est celle que vous devez tendre à l’écoute des sons, et des phonèmes, des mots, des locutions, des sentences, sans y omettre pauses, scansions, coupes, périodes et parallélisme car c’est là que se prépare le mot à mot de la version, faute de quoi l’intuition analytique est sans rapport avec son objet. »

             Pour sa part, Lagache, dans son grand ouvrage sur la jalousie amoureuse, semble adopter pleinement, et se réfère, en tous cas continuellement, aux concepts jaspersiens de développement et de processus.

            Lors des journées de Bonneval de 1946 sur le « problème de la psychogenèse des névroses et des psychoses », Julien Rouard déclarait : « la relation que fait le sens commun entre un évènement et une réaction psychique est loin de définir ce que nous pouvons entendre par psychogenèse. La compréhensibilité, caractère de la phénoménologie jaspersienne et sa limitation comme limite de la psychogenèse avec, au-delà, le seul recours à l’explication biologique, ne peut plus avoir de sens aujourd’hui. Cette compréhensibilité semble bien se réduire à la relation du sens commun, à celle que fait le malade lui-même. Or ce n’est pas le sens commun, mais ce sont de longues et minutieuses recherches qui ont pu établir des relations entre des faits psychiques, qui paraissaient n’avoir aucun rapport entre eux ou un rapport incompréhensible. » Et il poursuit : « Quelle relation compréhensible y a t il, pour ceux qui ignorent tout de la psychanalyse entre (…) la paranoïa  et l’homosexualité (…) l’obsession et l’agressivité (…) La méthode d’investigation psychanalytique, la psychologie génétique ont déjà permis de faire remonter infiniment plus loin que ne le fait toute compréhension humaine courante de la causalité psychique. »

             Racamier, pour sa part, estimait que : « l’incompréhensibilité, qui marque depuis Jaspers, le seuil des états franchement psychotiques, est un critère extrêmement mouvant et gravement subjectif. Et citant Rouart, il rappelait que la ligne de partage entre le compréhensible et l’absurde se déplace de jour en jour comme, disait-il en 1956, la phénoménologie et plus encore la recherche psychanalytique l’on bien prouvé. »

               Et que pensait Henri Ey ?  Son sentiment est partagé. Dans le premier tome des « Etudes psychiatriques », il salue Jaspers pour avoir remis en honneur l’analyse psychologique et concrète des maladies mentales, qui paraissait définitivement compromise aux yeux d’une psychiatrie purement formaliste et abstraite ; dans le tome deux il se réfère, à différentes reprises, dans son étude sur la jalousie morbide, aux concepts de  développement et de processus. Dans le tome III l’étude  relative aux bouffées délirantes aiguës lui donne l’occasion d’en faire quelques rapprochements avec les « expériences délirantes primaires », la plus large place étant toutefois accordée à Mayer Gross, son collègue de Heidelberg. Dans le chapitre consacré à la structure et à la déstructuration de la conscience, il écrit ceci : « Jaspers  est l’auteur auquel se réfèrent presque tous les autres, et malgré la déception – déception que partageait avec lui Lantéri-Laura – que  nous avons éprouvé à la lecture de sa Psychopathologie ( même et peut-être surtout de ses dernières éditions qui ont aggravé plutôt que corrigé l’impression chaotique qui se dégage de ce polypier d’idées) il faut bien convenir que cet ouvrage est riche en intuitions fécondes pour le problème qui nous préoccupe » (i.e. les troubles de la conscience) ». Néanmoins, il lui reproche de se faire de la conscience une conception qu’il qualifie d’étriquée. Gardons-nous, cependant, d’en rester à une idée caricaturale. Dans le « Traité des hallucinations », de 1973, Jaspers y est cité une cinquantaine de fois, discuté avec la plus grande attention, et fréquemment approuvé.

              Actuellement, la « Psychopathologie générale » est connue de tous. En France elle est peu lue. En France, la psychopathologie psychanalytique domine du fait de son incontestable valeur heuristique. Et aussi, du fait de la vive aversion que suscite, dans les milieux psychanalytiques, la vive hostilité de Jaspers à l’égard de la psychanalyse. Sur un plan théorique, Jaspers reproche à Freud d’avoir élaboré une construction abstraite généralisable à tous les domaines de la psychologie et de la  psychopathologie, à partir d’une théorie à valeur limitée. Il lui reproche d’opérer une confusion entre la compréhension et les explications causales. L’erreur de Freud serait de faire, à partir de rapports compréhensibles, des théories sur les causes de l’évolution psychique, alors que la compréhension, par sa nature même, ne peut jamais conduire à une théorie. Elle ne le peut parce que toute compréhension dépend d’une infinie diversité, et relève d’une certaine subjectivité. A ce titre, une théorie causaliste enferme l’homme – cet homme « inachevable » - dans une conception simplificatrice et réductrice, dont le cadre théorique rappelle les sciences naturelles. Enfin, la foi de Freud dans le déterminisme psychique heurte de plein front celle de Jaspers dans la liberté. Bien plus, il reproche à la psychanalyse, non sans véhémence, d’avoir, dit-il, « complètement dénaturé la réflexion de l’homme sur lui-même (…) par une méthode qui consiste à dévoiler le rôle des désirs sexuels et à retrouver les expériences spécifiques de l’enfance. » Quant aux écrits de certains élèves de  Freud ils  sont, je le cite : « ennuyeux au point d’être insupportables » à force de ramener à peu près toute la vie psychique à la sexualité au sens large. Il n’hésite pas à dire que l’interprétation « peut  devenir méchante, peut se changer en lutte pour la prédominance et la supériorité. »  Tout ceci a aboutit à une sorte d’ostracisme, de la part des milieux analytiques, à l’égard de Jaspers. Ainsi Elisabeth Roudinesco, dans sa volumineuse « Histoire de la psychanalyse en France » en deux volumes, riches en détails et anecdotes, ne cite pourtant Jaspers qu’une seule fois pour en dire l’intérêt que jadis Lacan avait eu à sa lecture.

            Dans les Traités de psychiatrie il est cité, mais accessoirement en passant, ou dans les chapitres historiques. Cependant les notions de troubles par développement et par processus son devenues classiques, et connue de tous.

En Allemagne au contraire, la Psychiatrie a toujours été caractérisée par un recours à des courants philosophiques, dont l’impulsion donnée par Jaspers  a compté pour beaucoup. Actuellement il y est bien présent, fréquemment discuté, sinon toujours approuvé. Par exemple, son collègue  de  la Clinique Mayer-Gross a vivement critiqué, lui aussi, la notion de compréhension jugée éminemment flexible. Pensons par exemple à la place que lui accorde Pauleikoff ou Tellenbach quant à sa notion de « situation », aux références fréquentes  que lui accorde Blankenburg  ou encore – tout récemment -  au « Congrès Jaspers », qui s’est tenu à l’Université de Heidelberg les 15 et 16 septembre derniers ; y participèrent de nombreux intervenants internationaux – sauf les Français, soit dit en passant…, les uns abordant la pertinence contemporaine de sa méthodologie, d’autres ses conceptions de la vie subjective à la lumière des débats contemporains de la conscience ; tel Américain de la Tuft Université -  celle-là même où enseigne le philosophe physicaliste Daniel C Dennett - veut  montrer son « existentialisme biologique » c'est-à-dire sa non opposition à une approche biologique, ainsi qu’on le croit d’habitude ; d’autres enfin comme Alfred Kraus soulignent l’influence « évidente » (sic) de Jaspers  sur la C.I.M.10 et les D.S.M., compte tenu de leurs orientations athéoriques. Etc. etc...

La « Psychopathologie générale » n’a été traduite, en langue anglaise, que très tardivement, en 1963, et demeure largement méconnue aux  Etats-Unis. En tous cas, dans beaucoup de pays étrangers – aux U.S.A notamment - les recherches en neurosciences cognitives battent leur plein, et se situent sur un tout autre plan épistémologique, où Jaspers n’a pas sa place, en dehors du chapitre consacré à la psychopathologie explicative des relations causales.

 

Ce qui nous amène à nous demander : que vaut la pensée de Jaspers  face à l’évolution scientifique contemporaine ?

 

Après les chapitres consacrés à la phénoménologie, puis à la psychopathologie compréhensive, il aborde celui de la psychopathologie explicative consacrée à l’étude des relations causales entre processus cérébraux et les états psychiques. A cet égard, on peut se demander s’il ne reste pas prisonnier d’un certain dualisme, lui qui (p.29) proclamait que « le corps et l’âme forment jusque dans le moindre phénomène particulier une unité indissoluble. » En tous cas la critique de Jaspers de la « mythologie cérébrale » réductrice s’adressait principalement aux théories de Wernicke. En l’occurrence, à l’extrapolation, à l’ensemble de la psychiatrie, du modèle neurologique des aphasies  -  et de leurs grossières lésions anatomiques  -  fondée sur de pures spéculations totalement dépourvues de pertinence scientifique et expérimentale ; ce qui méritait bien, en effet, le qualificatif de « mythologique. »

Depuis lors, le climat scientifique a évolué. Nombre de chercheurs en neurosciences adoptent aujourd’hui une position physicaliste, pour laquelle l’idée d’une telle causalité est dénuée de sens, puisqu’il y aurait isomorphisme  entre  chaque type d’état ou de processus mental et des états physiques du cerveau.

Un tel radicalisme physicaliste, plus qu’une adhésion à un système métaphysique, peut être considéré, aussi bien, comme un parti pris de rigueur méthodologique et scientifique, à la recherche d’une exploration systématique de toutes les possibilités expérimentales, et de toutes leurs conséquences, laissant de côté, une fois pour toute, l’âme, l’esprit, le sujet, le spiritualisme, à la manière des Sages de l’Antiquité grecque, qui s’efforçaient de penser tout ce qui pouvait l’être, en laissant résolument les dieux à la porte. 

Pour Jaspers l’idée de sujet est essentielle. «  Le trait fondamental de notre vie pensante nous l’appelons – et, il le répète tout au long de ses œuvres -  « Subject-Objekt- Spaltung », dissociation sujet-objet (…). Nous aurons beau tourner et retourner notre pensée sur elle-même, nous n’en resterons pas moins toujours dans cette scission entre le sujet et l’objet, et le sujet braqué sur l’objet. » Or, avec la percée fulgurante des neurosciences s’amorce d’autres horizons de pensée concernant la notion de sujet. Soit un exemple très simple, limité à la perception visuelle. Demandons-nous : qui est celui qui voit ce véhicule rouge qui file dans la rue ?  On sait, maintenant, que le cortex visuel est subdivisé en un grand nombre d’aires, étroitement interconnectées : V1, V2, V3, V4, etc.  les unes sensibles à des informations concernant le mouvements, d’autres aux formes, d’autres encore aux couleurs, à leurs variations, et ainsi de suite. Bref, il se réalise ainsi, à partir de cette division du travail, toute une stratégie d’intégration de l’information en concepts reconnaissables. Dans ces conditions, suis-je mon âme ? Où est le sujet ? Y a t il même un sujet ? N’y aurait-il rien d’autre qu’un processus émergent à partir de réseaux d’unités neuronales interconnectées ? On est loin de Jaspers.

            Jaspers constate les répercussions neuropsychiatriques évidentes des altérations lésionnelles et le rôle des localisations cérébrales, mais précise-t-il : « nous ne connaissons aucun phénomène organique qui soit la condition spéciale d’un état de conscience déterminé (…) jamais nous ne trouverons de réalité psychique pouvant être interprétée directement du point de vue physiologique. » Ceci n’est plus vrai. Par exemple Kolb, dans son Traité « Cerveau et comportement », fait remarquer que les recherches modernes, en neurosciences, portent à croire que, lorsque nous cherchons à comprendre la manière dont le système nerveux génère du comportement, il n’est pas nécessaire d’expliquer le comportement par l’action de l’esprit. Ainsi, la recherche démontre avec de plus en plus de précision, le rôle des structures neuronales. Pour prendre un exemple, on sait, maintenant, que le cortex préfrontal ventro-médian et le cortex cingulaire antérieur sont des systèmes permettant à des l’informations stockées dans les régions postérieures du cortex de faciliter des comportements vers un but. Le système cingulaire antérieur est un système attentionnel nécessaire à la flexibilité de nos comportements. De même, on sait le rôle joué par les structures nerveuses intervenant dans la production des comportements motivés et qui sont : l’hypothalamus, l’hypophyse, l’amygdale, le lobe frontal, ainsi que les voies dopaminergiques et noradrénergiques localisées dans la partie inférieure du tronc cérébral, etc. 

            Abordant la question des mécanismes  extra-conscients,  Jaspers pensait que : « la vie psychique directement abordable, réellement vécue est  semblable à l’écume qui  flotte sur les profondeurs de l’océan. Ces profondeurs sont insondables, elles ne peuvent être explorées qu’indirectement, grâce à des détours théoriques et d’une façon fort imparfaite. »  Le paysage scientifique a bien changé de nos jours. Actuellement, la recherche neuroscientifique cerne, avec de plus en plus d’exactitude, preuves expérimentales à l’appui, l’existence de processus perceptifs et même moteurs qui agissent à l’insu de notre conscience ; par exemple, ces résultats stupéfiants  où l’on voit l’amygdale qui continue à être activée par des visages effrayés, même lorsque ceux-ci sont présentés dans la partie aveugle du champ visuel d’un malade hémianopsique. On peut citer aussi le cas de l’information provenant d’un stimulus externe et qui peut atteindre l’amygdale  -  laquelle joue un rôle essentiel dans l’émotion et l’affectivité  -   de deux façons différentes : par une voie courte, plus directe, rapide mais imprécise, en provenance directement du thalamus, et par une voie longue précise qui passe par le cortex. C’est la route courte, plus directe, qui nous permet de nous préparer à faire face à un danger de manière extra-consciente. L’amygdale sonne l’alerte par une angoisse sans objet. Ce n’est qu’ensuite  -  via la voie longue  -  que le cortex précise la nature de l’objet.

            Evoquons aussi le rôle des « neurones miroirs », dits encore « neurones de l’empathie », découverts en 1990, et dont l’existence a été confirmée chez l’homme en 2010, par des procédés d’imagerie. Ils posent la question de savoir : jouent-ils un rôle dans la compréhension d’autrui ? Par exemple, Jaspers fait remarquer qu’ « une compréhension des autres est un fait immédiat, non raisonné », et il cite l’observation des enfants qui ne savent pas parler et comprennent déjà l’expression et la mimique des autres. « On a voulu, dit-il, expliquer la compréhension par un processus d’interpénétration affective. » Or les recherches en neurosciences apportent un éclairage particulier en ce domaine. On a découvert dans le cortex pré-moteur F5 ventral, et le lobule pariétal inférieur des groupes de neurones qui entrent en activité devant l’expression d’un visage, ou d’un geste d’autrui, comme si ils mimaient en écho les expressions de joie, de tristesse etc., et nous y faisaient participer.

            Evidemment, ces quelques notions neurophysiologiques sont sommaires, et ne peuvent être présentées ici, que de façon résumées à l’extrême. Elle n’ont d’autre but que de montrer comment le succès des neurosciences contemporaines suggère, en bonne logique, que pour tous les états physiques, il ne faut jamais chercher une cause en dehors du domaine physique, et que l’on ne peut pas considérer que des états mentaux causent des états physiques, si l’on suppose que les états mentaux sont distincts des états physiques. Le problème est donc bien celui de l’isomorphisme. Au scepticisme de Ricœur concernant la correspondance terme à terme entre le plan physique et mental, et sa critique de la confusion entre corrélation et identification, J.-P Changeux répond, avec un enthousiasme conquérant, qu’il n’y a pas d’objection de principe, qu’avec l’émergence des sciences cognitives on est amené à réexaminer la question fondamentale corps/esprit, du cerveau et de la pensée. Autrement dit à une révision plus unitaire de ce qui était autrefois le domaine réservé de la philosophie. « Une physique de l’introspection devient même possible », pense-t-il, de même qu’apparaît, à ses yeux, «  la possibilité d’examiner les faits psychologiques comme des faits physiques. »

            Et l’âme ? demandait la petite écolière Brigitte  au Professeur Jean Bernard. L’âme et l’activité du cerveau sont une seule et même chose : c’est le point de vue que j’adopterai jusqu’à preuve du contraire, répond le neurobiologiste Jean-Didier Vincent. Il n’est pas le seul à le penser. Par exemple, dans un texte récent, le neuroscientifique Gérald Edelman, Prix Nobel de Médecine, affiche sa conviction que la conscience se prête à l’étude scientifique  - conviction, fait-il remarquer - corroborée par la forte augmentation du nombre de publications et de colloques scientifiques à ce sujet. Il est des philosophes américains, comme Paul M. Churchland, qui n’hésitent pas à proclamer que : « le cerveau n’est pas au service de l’âme à la façon d’une machine au service d’un calcul. Il est l’âme, que cela nous plaise ou non. » Un autre philosophe américain, Daniel C. Dennett, dans un livre au titre évocateur : « La conscience expliquée », se propose de montrer que les divers phénomènes qui composent la conscience sont tous des effets physiques des activités du cerveau. « Il est très difficile, déclare-t-il, d’imaginer comment notre esprit pourrait être notre cerveau, mais ce n’est pas impossible. » Déjà Jacques Monod prédisait en 1970 : « Les développements de ces vingt dernières années en biologie moléculaire ont singulièrement rétréci le domaine des mystères [en biologie], ne laissant plus guère, grand ouvert aux spéculations vitalistes, que le champ de la subjectivité : celui de la conscience elle-même. On ne court pas grand risque à prévoir que, dans ce domaine encore « réservé », ces spéculations s’avèreront aussi stériles que dans tous ceux où elles se sont exercées jusqu’à présent. » La même année François Jacob affirmait : « ce qu’a démontré la biologie, c’est qu’il n’y a pas d’entité métaphysique pour se cacher derrière le mot de vie. »

   On voit donc le chemin parcouru depuis le temps où Jaspers pouvait écrire : « jamais nous ne trouverons de réalité [psychique] pouvant être interprétée directement au point de  vue physiologique. »

   Telle est la situation spirituelle de notre époque.

 

 

 

                Cette scientificité n’était pas celle de son temps. Mais, rendons grâce à Jaspers  de nous avoir appris à regarder l’univers morbide de l’Esprit là où il est, comme il est, et non pas à côté, ni ailleurs. Rendons grâce à Jaspers de l’entendre répéter que l’homme est « inachevable », « que tout individu est un infini inépuisable », qu’il est toujours plus que ce que la science peut connaître de lui. « L’insatisfaction, écrit-il, s’empare de moi lorsque j’admets en théorie ou en pratique que le monde empirique est tout. » Tant il est vrai qu’il n’embrasse pas la totalité du réel. La philosophie, à l’aube de sa pensée, à la question «   Qu’est –ce qui est ? » « Qu’est-ce que l’être ? » répondait : c’est de l’eau, du feu ou de l’air, faisant un choix dans le monde et prenant la partie pour le tout. Il en serait quelque peu de même, aujourd’hui encore, si l’on considérait l’existence comme une conscience et rien d’autre qu’une conscience régie par des conditions psychologiques et sociologiques générales. C’est alors que l’insatisfaction s’emparerait de moi, car je me trouverais, ainsi, sujet déchiré, engagé au sein de la dispersion des choses, dans des perspectives discontinues, irrémédiablement inachevés, multiples et partielles. C’est que, « la vérité des sciences n’est pas toute la  vérité », dit Jaspers, tandis qu’en écho, dans les «  Nouvelles Conférences », Freud , tout au contraire , écrit : « l’esprit et l’âme peuvent devenir, aussi bien que toute autre chose étrangère à l’homme, objet d’investigation scientifique. » Pour Jaspers, « la science ne me montrera pas le sens de la vie », « la connaissance de ce qui est ne comporte pas de jugement sur ce qui devrait être, assister à, n’est pas exister (…) Les faits, ajoute-t-il, ne nous fournissent pas de normes obligatoires (…) il ne faut pas confondre jugement de fait et jugement de valeur. » Pour Freud, toujours dans les « Nouvelles Conférences » : « il est inadmissible de prétendre que la science n’est que l’une des branches de l’activité humaine et que  la religion, la philosophie en sont d’autres aussi importantes. » ---« La science doit renoncer à ce qu’elle ne peut faire », reprend Jaspers.

            En tous cas, c’est bien la question qui nous concerne nous psychopathologues, l’homme est-il ou n’est-il pas plus que ce que la science peut connaître de lui ?

            Pour Jaspers, l’existence c’est la liberté. Pour lui, l’erreur serait de prendre  l’être objectif pour l’être tout simplement. Comme pour d’autres penseurs, appartenant au même courant d’idées que le sien,  l’homme est essor, bondissement, être-en-avant-de soi : l’existence est projet. Elle est devenir, transcendance et liberté. Et, Jaspers appelle transcendance ce qui se situe au-delà de toute objectivité. En cela l’existant humain est plus que ce qu’il est sur la champ, quoiqu’il ne soit pas encore ce qu’il sera ; Exister ce n’est pas être, comme l’est, une fois pour toute, la substance inerte et déterminée. L’homme n’est jamais fait, mais il a toujours encore à être. « Il ne se satisfait pas, écrit  Jaspers, de n’être, dans la quiétude refermée sur lui-même, que le retour perpétuel de l’existant. » La liberté tient une place centrale dans la pensée de Jaspers. Pour lui, exister c’est sans arrêt qu’il faut choisir. L’existence est mon histoire, et mon histoire est héritière de mes choix. Si je laisse le cours des choses disposer de moi, fait-il remarquer, je disparais en tant qu’être-moi-même, si on décide pour moi, je suis transformé en matériau de l’autre et je suis sans existence : être libre, être soi-même, exister, être, c’est au fond la même chose.

            Ainsi, existence et liberté sont liées l’une à l’autre, jusqu’à se confondre. Avec elles, on atteint l’être de l’homme  qui échappe à la science et aux sciences humaines, dont l’objet est pourtant l’homme lui-même. Paradoxe des sciences humaines, qui fait écrire à Jaspers : « une phrase suffit à exprimer la difficulté qu’il y a à donner un fondement aux sciences humaines : elles ont pour objet la liberté de l’homme ; or, pour une science, il n’y a pas de liberté. Les sciences humaines sont des sciences empiriques. Comme il est impossible de prouver empiriquement la liberté, les sciences humaines, dans la mesure où elles sont des sciences, sont privées de l’élément grâce auquel elles nous concernent, et qui est présent d’une façon seulement indirecte, mais en tant qu’élément essentiel. Toutes les fois où nous avons affaire à l’homme non seulement naturel, mais historique, nous avons  affaire à la liberté ; au contraire, quand nous nous connaissons scientifiquement, nous ne pouvons utiliser la notion de liberté, car elle ne concerne aucune situation empirique, et nous n’avons pas le droit de l’utiliser si nous ne voulons pas franchir les limites de la science. »  Pour Jaspers, « éclairer l’existence », n’est pas acquérir un savoir, c’est accroître ses chances, appeler l’existence à une situation authentique, c’est susciter la liberté : philosophie de la transcendance pour laquelle le monde empirique n’est pas tout.

            Mais, revenons à la psychopathologie. En tant que science, la psychopathologie requiert toujours plus de technique, toujours plus de science, toujours plus d’objectivité et de procédures d’évaluation.

            Mais la « suprême relation » du psychiatre avec son malade est, nous dit Jaspers, « une communication existentielle qui dépasse toute scientificité, c’est-à-dire « tout ce qui peut être organisé ou méthodiquement mis en scène (…) Ni technicien pur, ni autorité pure, le médecin est un être humain, éphémère avec son semblable. Il n’est donc plus de solution définitive. »

 

             Et, c’est ainsi que nous quittons, peu à peu, la psychopathologie pour entrer dans le domaine de la philosophie existentielle,   -  si tant est, que l’on puisse dissocier l’une de l’autre.                                                                      Paris, été 2011