le programme de la journée de clôture est disponible ici

 

 

 

 


ESCOUBAS E. (18/06/2011)

 

LA NOTION D’ANALYSE – HEIDEGGER, BOSS, FREUD.

 

Il est évident que la notion d’analyse est une notion centrale dans le débat entre « psychanalyse » et « analytique du Dasein » qui se joue dans les Séminaires de Zürich.

Je m’attacherai particulièrement au « Séminaire » du 23 au 26 novembre 1965 (pp. 173-184 de la traduction de Caroline Gros) et aux « Entretiens de Taormine » du 24 avril au 3 mai 1963 (pp. 221-249 de la traduction).

Et j’opérerai en deux étapes : I) la notion d’analyse en débat, II) le statut de l’expérience qui en résulte chez Heidegger et chez Freud.

Auparavant, je voudrais mettre l’accent sur la formulation des deux « socles » terminologiques, c’est-à-dire  des deux notions qui sont la base du débat : la notion de Dasein chez Heidegger et la notion d’inconscient chez Freud.

Le Dasein heideggerien :

Citation ( Sein und Zeit, § 4) : « Le Dasein est un étant qui ne se borne pas à apparaître au sein de l’étant. Il possède bien plutôt le privilège ontique suivant : pour cet étant il y va en son être de cet être même. Par suite, il appartient à la constitution d’être du Dasein d’avoir en son être un rapport d’être à cet être. Ce qui signifie derechef que le Dasein se comprend d’une manière ou d’une autre et plus ou moins expressément en son être. A cet étant il échoit ceci que, avec et par son être, cet être lui est ouvert à lui-même. La compréhension de l’être est elle-même une déterminité d’être du Dasein. Le privilège ontique du Dasein consiste en ce qu’il est ontologique ».

L’inconscient freudien (je donne ici la 1ère détermination – il y aura une évolution que j’indiquerai plus tard) :

Citation (La science des rêves, 1899) : « Pour bien comprendre la vie psychique, il est indispensable de cesser de surestimer la conscience. Il faut, comme l’a dit Lipps, voir dans l’inconscient le fond de toute vie psychique. L’inconscient est pareil à un grand cercle qui enfermerait le conscient comme un cercle plus petit. Il ne peut y avoir de fait conscient sans stade antérieur inconscient, tandis que l’inconscient peut se passer de stade conscient et avoir cependant une valeur psychique. L’inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d’une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur ».

 

I)      La notion d’analyse en débat entre Heidegger et Freud.    

Lors du séminaire du 23 novembre 1965, Heidegger s’affronte à la notion freudienne d’analyse – dans un dialogue avec un participant (P) :

« H :    Qu’est-ce que Freud entend par là, lorsqu’il parle d’analyse ?

P : Freud veut dire : le ré-duction (Zurückfuhrung) des symptômes à leur origine.

H : Pourquoi nomme-t-il analyse une ré-duction ?

P : Par analogie avec l’analyse chimique qui, elle, régresse (zurükgeht) aux éléments.

H : il s’agirait alors ici aussi d’une ré-duction aux éléments, au sens où le donné, les symptômes, est décomposé (aufgelöst) en éléments, dans l’intention d’expliquer les symptômes par les éléments ainsi obtenus.. Une analyse au sens freudien serait donc une ré-duction au sens d’une décomposition au service de l’explication » (Séminaires, p. 174-175). Fin de citation.

La dernière phrase de Heidegger résume parfaitement les choses : il s’agit chez Freud d’une réduction-régression (le Zurück – implique un retour amont), qui est une décomposition (Auflösung), laquelle constitue l’explication par la remontée aux causes, causes qui sont les éléments premiers.

Ce que confirme le rappel que Heidegger fait de l’emploi du mot grec « analuein » chez Homère, dans l’Odyssée : Pénélope, attendant Ulysse, malgré l’insistance des prétendants, défait (aufgelöst) la nuit le tissu qu’elle a tissé le jour. (Ibidem, p.174).

La patience de Pénélope n’a donc d’égale que la patience de Freud dans la recherche de l’origine, entendue par lui comme recherche de la cause, qu’il tient pour l’explication ultime de la psyché. Pour  parvenir à l’origine et à la cause, il faut remonter aux éléments, c’est-à-dire opérer une décomposition, c’est-à-dire encore une « division » en parties.

Par là, Heidegger nous fait découvrir que Freud opère de façon cartésienne ; en effet, l’analyse freudienne, telle que Heidegger l’explicite ici, correspond parfaitement à la 2ème règle de la méthode que Descartes établit dans le Discours de la méthode : « diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait pour les mieux résoudre » (Pléiade, p. 138).

Je propose donc pour l’instant de rassembler la thèse freudienne de l’analyse, telle que Heidegger la détermine, comme « régression aux éléments » et la règle cartésienne de la « division en parties » sous la thématique générale de la spatialité). Une spatialité de l’inconscient que d’ailleurs Boss reprochera à Freud tout au long des Séminaires de Zürich. (En revanche voir le Séminaire du 6 au 9 juillet 1964 sur l’espace – et le Séminaire du 11 mai 1965 sur le corps – qui sont très intéressants)

         Au contraire, c’est à Kant et à la notion d’Analytique transcendantale que Heidegger s’adresse pour promouvoir une  notion d’analyse tout autre que celle de Freud.

Citation (Séminaires, p. 175-176) : « Du concept kantien de l’analytique il ressort que celle-ci est une déconstruction (Zergliederung) de la faculté d’entendement. Le caractère fondamental d’une déconstruction n’est pas la décomposition en éléments, mais la réduction (Zurückführung) à une unité (Synthese) de la possibilité ontologique de l’être de l’étant au sens de Kant : l’objectivité des objets de l’expérience. C’est pourquoi il ne peut nullement être question ici d’une causalité, laquelle concerne toujours un rapport ontique entre un étant-cause et un étant-effet. Le but de l’Analytique est de faire apparaître l’unité originaire de la fonction de la faculté de l’entendement. Il s’agit donc dans l’Analytique du retour vers une « connexion dans un système ». L’analytique a la tâche de porter au regard le tout d’une unité des conditions ontologiques. L’analytique, en tant qu’ontologique, n’est pas une décomposition en éléments, mais l’articulation de l’unité d’un assemblage structural (die Artikulation der Einheit eines Structurgefüges (ibid) ». (Fin de citation).

Ce qui est remarquable ici, c’est que Heidegger exprime  ce qu’il en est de l’analyse, en termes de liaison, de visée d’unité , c’est-à-dire de synthèse - et qu’il s’agit ici non seulement de l’Analytique kantienne de la Critique de la raison pure, mais aussi de l’Analytique du Dasein de Sein und Zeit !

 A la décomposition freudienne s’opposent  explicitement l’analytique kantienne et l’analytique heideggerienne, qui sont toutes deux une « fonction d’unité », une fonction de liaison - c’est-à-dire de synthèse. Quelle est cette « unité » chez Kant et chez Heidegger ? Chez Kant, l’unité est à la fois « l’unité transcendantale de l’aperception pure » qui procède par  liaison et « l’objectivité des objets de l’expérience » qui en résulte. Chez Heidegger, c’est « le sens de l’être ». Qu’est-ce à dire, sinon d’abord, comme Heidegger le dit lui-même dans les Séminaires, qu’il y a  équivalence entre le « transcendantal » kantien et « l’ontologique » (« Transcendantal = ontologique »). C’est-à-dire la nécessité de l’élaboration d’une ontologie fondamentale, qui est strictement l’analytique existentiale de Sein und Zeit, donc l’analytique du Dasein – dont la détermination fondamentale est « la compréhension de l’être » (j’en ai parlé ci-dessus).

Je voudrais seulement ajouter que cette thématique de l’analytique heideggerienne coïncide aussi, et de façon très intéressante, avec le thème de la « réduction » (Reduktion) phénoménologique husserlienne, que Heidegger reprend dans le cours de 1927,  Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie. Heidegger explicite ici son accord avec ce thème husserlien, et ajoute : « Pour nous la réduction ontologique désigne la reconduction du regard phénoménologique de l’appréhension de l’étant – quelle qu’en soit la détermination – à la compréhension de l’être de cet étant » (p. 39-40). Reconduction du regard de l’appréhension de l’étant à la compréhension de l’être de cet étant, c’est dans ce Cours de 1927 ce que Heidegger va désigner du terme de « différence ontologique » - expression qui n’est pas employée dans Sein und Zeit, mais seulement pour la 1ère fois dans ce Cours. Ainsi la réduction transcendantale husserlienne est en connexion évidente avec l’Analytique heideggerienne du Dasein. Ainsi Kant, Husserl et Heidegger font-ils, d’une certaine manière, cause commune dans l’expression de la notion d’ « analytique ».

 

II) J’en viens à la seconde étape de mon exposé : la notion d’expérience.

Je voudrais maintenant mettre en exergue de mon investigation une formulation lapidaire exprimée par Boss : Boss en effet oppose ce qui est « expérimentable » « qui est donné dans l’expérience » (erfahbar) et ce qui est « inventé » (erfunden) – en ceci que, dit-il,  les investigations heideggeriennes  sont « expérimentables », alors que les investigations freudiennes sont « inventées ».

Donc « erfahrbar/ erfunden », telle est l’opposition, que je voudrais expliciter et qui implique une notion tout à fait différente de l’expérience.

C’est pourquoi je veux interroger la notion « d’expérience » telle qu’elle est entendue - ou sous-entendue - par Freud et par Heidegger. Freud et Heidegger partagent-ils une même notion d’ « expérience » ? Non ! Où s’écartent-ils l’un de l’autre ? Par où diffèrent-ils ? Autrement dit encore : à quoi l’expérience donne-t-elle accès chez l’un et chez l’autre différemment ? Ou encore : quelles sont  les conditions de possibilité de l’expérience au sens heideggerien et qu’est-ce qu’on pourrait désigner comme  des conditions de possibilité de l’expérience au sens freudien ?

 

Je reviens à Freud et à la notion freudienne d’inconscient.

La 1ère notion d’inconscient que Freud a définie est celle énoncée dans « La science des rêves », en 1899,  comme je l’ai mentionnée dans ma 1èreétape ci-dessus. C’est là ce que Freud, et d’autres avant et après lui, désignent comme le régime « descriptif » de l’inconscient. Pourtant, précisément en tant que tel, l’inconscient n’est pas descriptible : il est la couche cachée, non perçue,  du conscient et, puisqu’ il est plus vaste que le « conscient », il enferme et renferme en lui le conscient. Mais est-il pour autant  imperceptible ? Si le système de cette première définition est le système de la perception( de la conscience-perception), il ne peut qu’être absolument imperceptible. Mais est-il pour autant inaccessible ? car il se manifeste dans les rêves notamment, ou les actes manqués par exemple : tout ce que Freud appelle des « symptômes ». Les symptômes sont des manifestations (ce qui ne coïncide pas avec des effets). Mais quelle est leur provenance ? Où cet inconscient se tient-il ?

Cette question de la localisation de l’inconscient rend nécessaire pour Freud un deuxième régime de l’inconscient, celui qui s’inscrit dans la découverte des pulsions (Triebe) – décrites dans la 1ère topique, celle de la Métapsychologie de 1915 et qui fondent l’aspect dynamique de l’inconscient. L’inconscient est donc maintenant « pulsionnel », il est la manifestation de « forces vitales » et les symptômes sont précisément ce qui  manifeste les pulsions. Cela suppose de remonter chez l’homme, à une énergie primordiale, celle de la « vie ». Il faut donc convenir que la vie humaine est dotée d’une pulsion à s’entretenir elle-même ou à se détruire elle-même. C’est cela la vie : auto-conservation/auto-destruction. La vie n’est rien d ‘autre que cette lutte entre deux aspects d’une même pulsion et qui sont pourtant deux aspects contradictoires : la vie comme pulsion de conservation ou de destruction d’elle-même. Tous les symptômes accessibles à l’observation, donc perceptibles , sont issus de cette contradiction vitale. Et c’est là le lieu opératoire du refoulement.

Pourtant, en 1923, dans la conférence sur  « le moi et le ça » (das Ich und das Es), Freud devra dépasser le point de  vue dynamique pour mettre en œuvre ce qu’il va appeler un point de vue « structural », qui constitue la 2ème topique. Deux instances cloisonnées sont élaborées : le « Ça » qui est le lieu obscur de la vie psychique, et le « moi », qui effectue aussi bien le refoulement et le transfert. A quoi s’ajoute une 3ème instance dont on ne sait pas très bien si elle partie prenante de l’inconscient ou si elle n’est pas au contraire partiellement consciente : le « Surmoi ». Et ce Surmoi « dans le moi », est particulièrement mis en valeur dans les Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1932) (fausses conférences , qui n’étaient pas prononcées, mais écrites). Je citerai le début de la 3ème conférence :

« La psychanalyse s’adressait au symptôme, ce corps étranger au moi et ce fait eut une grande répercussion sur l’accueil qu’on fit à la nouvelle science et sur le développement qu’elle put prendre. Le symptôme provient de ce qui a été refoulé et le représente pour ainsi dire devant le moi. Mais le refoulé est pour le moi un pays étranger situé au-dedans de lui, de même que la réalité est, si vous me permettez de me servir ici d’une expression inusitée, un pays étranger extérieur. A partir du symptôme nous fûmes conduits vers l’inconscient, vers la vie pulsionnelle, vers la sexualité… Pas un instant, nous n’avons oublié cette instance qui résiste, rejette et refoule et que nous nous figurions armée de pouvoirs particuliers : les pulsions du moi » Fin de citation (p. 78-79).

Comme on le voit désormais, le lieu des pulsions est déterminé : elles sont « les pulsions du moi ». Reste le Ça : n’est-il pas alors l’ensemble des pulsions du moi refoulées ? Mais alors, le moi et les pulsions du moi susceptibles de refoulement ou de réalisation constituent le tout de la psychanalyse freudienne.

Un peu plus loin, dans la même conférence, Freud écrit : « C’est notre moi que nous allons disséquer, notre moi le plus intime. Mais la chose est-elle possible ? Le moi étant le sujet proprement dit, pourra-t-il devenir objet ? Il n’y a pas à en douter, le moi peut se prendre pour objet, se comporter vis-à-vis de lui-même comme vis-à-vis d’autres objets, s’observer, se critiquer. En même temps une partie du moi s’oppose à l’autre. Le moi est donc susceptible de se scinder et il se scinde en effet temporairement. Là où la pathologie nous montre une brèche ou une fêlure, il y a peut-être normalement un clivage…. (p. 80). L’auto-observation, indispensable à l’activité critique de la conscience est alors une autre fonction. J’appellerai désormais cette instance dans le moi : le surmoi » (p. 82).

La structure essentielle de cet inconscient structural est donc le « moi », souvent ou même toujours scindé ou fêlé, clivé, et portant très étrangement en lui de « l’étranger » : le Ça, « étranger »  qui est toujours dedans - et le surmoi, étranger aussi, et qui vient du dehors. La seule expérience possible que l’on peut avoir de ce « moi » scindé, fêlé, et qui ne s’appartient pas et est pour ainsi dire étranger à lui-même, est l’expérience du symptôme qui manifeste le clivage ou la scission. Je pense que cette expérience de « l’étranger » n’aurait peut-être pas déplu à Heidegger, si Boss lui en avait fait part (Voir par exemple, les conférences de Heidegger sur la poésie de Trakl). Mais Boss n’en a rien dit à Heidegger. Boss, et par suite Heidegger, estime de la 2ème topique freudienne n’est en rien différente de la 1ère topique.

Ainsi se justifie aux yeux de Boss l’opposition de ce qui est « erfahrbar » (expérimentable et donc descriptible) et de ce qui est « erfunden » (inventé et donc que hypothétique et qui n’est donc, selon Heidegger et Boss, qu’une « fiction » et non une expérience. (Notons que Freud revendique pour sa propre théorie cette qualification de « fiction » - par ex. il dit ; « la doctrine des pulsions est notre mythologie »).

 

En conclusion je voudrais poser trois questions :

 

- Ma 1ère question serait alors : Boss et Heidegger ont beau élaborer une critique serrée de la dynamique freudienne des pulsions, comme aussi de la structure freudienne de cet inconscient du « moi » quasiment enfermé en lui-même, j’en viens à me demander s’il n’y a pas une proximité théorique entre cette structure freudienne et la structure des existentiaux du Dasein. La « régression à la cause » que Heidegger et Boss reprochent fortement à Freud ne saurait occulter cette sorte de proximité. Car, si les symptômes freudiens sont des « manifestations », sont-ils pour autant des « effets », comme on l’entend dans une investigation causale ? Ne sont-ils pas plutôt assez proches des « phénomènes » au sens phénoménologique ? Ne pourrait-on les comparer aux « phénomènes » dont Heidegger et Boss revendiquent l’entente ? Il faudrait alors marquer fermement la différence entre symptôme et phénomène – et selon moi, Binswanger l’a fait mieux que Boss. Et cela nécessiterait l’investigation de la différence entre la 1ère topique et la 2ème topique freudiennes – et non leur confusion.

- D’autre part, une seconde question s’impose à moi, et là je ne m’oppose pas au thème de Heidegger/Boss : la circularité propre au Dasein heideggerien, inscrite dans la détermination du Dasein au § 4 de Sein und Zeit et qui est aussi décrite au sein des existentiaux, est-elle ou non comparable à la clôture  sur soi du moi freudien ? Il faudrait reprendre les différents textes sous ce rapport, mais je ne peux pas le faire ici ; je soulignerai seulement que, en effet, chez Heidegger, le « monde » ne fait pas défaut, et le Dasein n’est pas une instance de clôture, puisque, au contraire, son statut propre est « l’ouverture ». C’est probablement là la véritable différence entre Heidegger et Freud.

- Et, enfin, 3ème question, un autre point aussi, me semble-t-il, oppose Heidegger et Freud : on pourrait dire, leur notion du « monde », ou plutôt leur régime de pensée. Leur différence est claire et précise dans la façon dont chacun d’eux désigne le refoulement : le terme employé par Freud est : « wegdrängen » (repousser, écarter), celui employé par Boss et Heidegger est « wegsehen » (ne pas voir ou éviter de voir). Avec Freud le régime de pensée est et reste celui de la « force », avec Heidegger et Boss, c’est celui de la vue ou de la bévue.

 

                                                                                     Eliane ESCOUBAS