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Lettre 2 - janvier 1994

 

Mélancolie et Manie

 

La description traditionnelle de la mélancolie parle "d'humeur inhibée", de "tristesse", de dépression", de "ralentissement psycho-moteur", voire de "trouble de l'appareil psychique", la manie étant décrite comme humeur "exaltée". Binswanger, dans son ouvrage "Mélancolie et manie" (PUF), tente une description en terme de perturbation de la temporalité et de l'intersubjectivité (relation à autrui).

 

Le temps mélancolique

Le futur ne contient pas d'évidence. Le passé ne contient pas de possibilités. Ces deux propositions ne sont plus valables dans le cas de la mélancolie. Pour reprendre l'exemple de Szilasi cité par Binswanger "pendant que je parle, j'ai des protentions, sinon je ne pourrais pas terminer la phrase; de même je dispose dans le "pendant" de la présentation, également des rétentions, sinon je ne saurais à propos de quoi je parle."(page 31). Ces deux moments intentionnels, protention et rétention, me permettent de constituer la structure du "à propos de quoi" je parle, du thème actuel. De même, ma présence, mon identité repose sur un certain nombre de certitudes appartenant à mon passé. Ma présence au monde s'appuie sur ces certitudes passées pour envisager un avenir dont l'intérêt est précisément qu'il ne contient aucune certitude. C'est au contraire l'infinité des possibilités de l'avenir qui en font toute la richesse.

 

Le passé ne contient pas de possibilités

Le mélancolique, plutôt que de s'appuyer sur les certitudes passées, passe au contraire une partie de son temps à les remettre en question. II se lamente continuellement sur les possibilités ratées. C'est la faute, la perte mélancolique. L'auto-reproche mélancolique est de la forme "si seulement j'avais..", "si je n'avais pas..." ou "j'aurais dû..." "je n'aurais pas dû...". (p. 33). "Si seulement je n'avais pas proposé l'excursion ce dimanche là, mon mari serait encore en vie", "Si seulement j'avais appelé le médecin plus tôt, alors l'enfant. aurait pu être sauvé" (p.35). "j'aurais dû organiser ma vie différemment", "tout aurait été mieux si ma conscience s'était éveillée plus tôt". D'autre exemples concernent les "circonstances" du type surmenage et maladies corporelles dont on s'attribue la responsabilité. Citons encore les entreprises ratées (commerciales, politique, sportive, ou simplement examen raté). Les possibilités, au lieu de peupler l'avenir, se retirent dans le passé. La rétention est envahie de protentions. "Ce qui est possibilité se retire dans le passé" (p. 33) laissant une protention "vide"'. (p. 33) Comme l'écrit l'écrivain mélancolique Reto Ross (p. 57) "La vie vous est passée devant". L'intention rétentive est vide. On ne revendique plus rien de son passé qui puisse contribuer à fonder l'identité et la présence au monde.

 

Le futur ne contient pas d'évidence

Si le passé ne contient pas de possibilités, le futur ne contient pas d'évidences. Or, la perte mélancolique tournée vers le futur est ici du domaine de l'évidence, du fait accompli. Mais malheureusement, ce futur concerne la perte ou le préjudice. C'est l'effroi mélancolique : "je le sais, demain dans le journal apparaîtra mon déshonneur, mon méfait, ma faillite", "demain je serai arrêté, mis au pilori", "demain je serai exclu de ma famille, de ma corporation, de mon pays", "j'entends déjà le crépitement du feu dans lequel on fait rougir les pieux auxquels je serai attachée.", "bientôt la catastrophe va arriver, je sais pourquoi les cloches sonnent", "je vois à votre visage que vous allez m'annoncer que ma femme est morte" (pp. 50-51). Comme l'écrit Rousseau dans les Confessions "La prévoyance a toujours gâté chez moi la jouissance. J’ai vu l'avenir à pure perte". On assiste à une perte de la plénitude, de la puissance, de la richesse des possibilités de l'avenir. Les possibilités sont réduites à un petit nombre, voire à une seule (p. 57). Pour citer à nouveau Reto Ross : "On était immobile et on ne peut plus rattraper la vie". L'intention protentive est également vide. Ici, c'est la protention qui est envahie de moments rétentifs. Symétriquement au manque de confiance dans la certitude du passé, l'impuissance des possibilités de l'avenir s'accompagne d’une puissance d'autant plus grande quant au préjudice futur. Ce préjudice futur est d'une certitude aussi inébranlable que devrait l'être la rétention du passé. Contrairement au pessimiste, le mélancolique sait que la perte pressentie dans l'avenir est déjà réalisée. Le mélancolique ne se laisse pas "instruire par les faits". Troisième moment intentionnel après la rétention et la protention, la présentation est également altérée. L'expérience ne s'effectue plus dans le sens du plaisir (ou du gain) mais dans le sens de la perte.

 

Le temps maniaque

"Elle passa devant une église où on célébrait un office religieux. Elle alla vers l'organiste pendant qu'il jouait, le félicita pour son jeu et le sollicita pour des leçons d'orgue. Elle quitta ensuite l'église puis passa devant un stade où des jeunes gens jouaient au football. Elle s'immisça dans le jeu et s'attira les moqueries des jeunes gens. Là-dessus, elle déclara qu'elle voulait se plaindre auprès d'une certaine Mme X... à Berlin. Elle retourna ensuite à la clinique où elle reçu une injection de scopolamine avant d'être transférée à la clinique Bellevue à Kreuzlingen" (p.81) "La malade est d'une spontanéité excessive; elle oublie tout de suite le passé, elle ne pense pas à l'avenir". (p. 82) "Depuis cinq jours, le patient a commencé un système de billets qui consistait, la nuit quand il déambulait, à placer partout des billets contenant des ordres comme par exemple : "Ces chaussures doivent être nettoyées, cette nappe doit être changée, ce verre ne doit pas être déplacé", etc." (p. 88). La décision est totalement indépendante de toute rétention comme de toute protention. Tous les moments rétentifs sur lesquels le maniaque pourrait construire font défaut. "Mais en conséquence, le "à propos de quoi" tout entier est également suspendu en l'air, en d'autres termes, on n'aboutit pas à un "résultat de pensée" (...) mais seulement à une idée "dépourvue de sens" car dénuée de tout fondement dans la "constitution du temps" et donc "momentanée" (p. 102). Husserl écrit en effet "Si la rétention vivante était sans valeur, on n'en viendrait jamais à un résultat de pensée." (Logique formelle et logique transcendantale p. 288). "Il avait eu aussi le sentiment de devoir éduquer les servantes. Leur tenait des discours de deux à trois heures sur la bienséance, la bonne conduite, etc. Quand l'une des servantes voulait aller faire la cuisine, le patient disait que son exposé était bien plus important. Un jour où 30 kg de cerises devaient être mises en conserve, il dit que celles-ci pouvaient bien pourrir mais que les servantes devaient l'écouter, cela seul était important!" (p. 88) Ce médecin consciencieux est devenu un conférencier tyrannique sans qu'il n'existe aucune relation entre les deux états. "La décision de faire une conférence n'a aucune "genèse temporelle", en d'autres termes, elle n'est pas motivée par l'histoire de la vie, par la biographie, et n'a pas non plus de conséquences biographiques" (dans le futur) "Elle n'est pas fondée sur une série de rétentions et n'est que très vaguement déterminée par un horizon de protentions, elle ne doit son émergence qu'à la pure présence d'une idée purement présente, située en dehors de tout contexte biographique, étayée par aucune expérience temporelle (...)" (p. 95) Le maniaque "n'est plus maintenant le maître mais le valet des présences en jeu". C'est ce que Husserl nomme "l'unité immanente de la temporalité du Vivre" qui trouve en elle son histoire, de sorte qu'ainsi chaque vécu de conscience".

 

L'échec de la constitution du monde commun

"Elle gronde contre le laisser-aller, les économies hors de propos, le personnel mal éduqué, les bouillottes qui fuient et surtout l'inintelligence de son entourage qui n'arrive pas à penser un peu plus vite, "avant tout contre l'imbécillité générale au plus haut degré"." (p. 108). Si pour le mélancolique, l'autre est avant tout "le destinataire de ses plaintes infatigablement répétées, l'auditeur passif de ses auto-reproches, de ses craintes et de ses angoisses ou dans le meilleur des cas un dispensateur de consolation et d'espoir" (p. 71), l'autre disparaît chez le maniaque en tant qu'alter ego. L'alter ego est cette notion d'un autre que je peux reconstruire par raisonnement analogique et qui m'est à la constitution du monde commun comme monde objectif. Si cette notion me manque, je ne peux harmoniser mes expériences du monde avec celles des autres, et donc je ne peux constituer l'unité de mon ego en tant que sujet. L'autre n'est plus qu'un "simple objet d'usage ou d'utilisation" (p. 86). L'autre n'est plus qu'un obstacle devant le despotisme du maniaque qui est rebelle à toute contestation, de son flot de paroles, de ses désirs, de ses instances, de ses ordres, de ses paperasseries sans fin, de son irritabilité, de son opposition, de sa susceptibilité, de sa curiosité insatiable, "en raison de son immixtion en tout et en chacun" (p. 86) On est loin de l'élaboration qui prend en compte la douleur du monde pour créer et se constituer en tant que sujet.

 

La perte de la capacité d'expérience

Contrairement à la mélancolie où "les fils de la structure intentionnelle temporelle" étaient relâchés, retissés en quelque sorte à l'envers, mais toutefois "dans le sens d'un nouage bien défini" (p. 96), dans la manie, c'est un déchirement complet de la temporalité auquel on assiste qui deviennent "d'innombrables fragments séparés ou isolés". (p. 96) Ces moments "mettent en question la conséquence ou la continuité de l'expérience, dans la mesure où ils aboutissent à des contradictions, des alternatives stériles et par là à un déchirement du monde, à l'absence d'issues et à l'irréalisabilité du cours de la vie." (p. 21) Or, cette perturbation de l'expérience remet en question la notion de monde réel. En effet, selon Husserl : "Le monde réel ne réside que dans la présomption constamment prescrite que l'expérience continuera de se dérouler selon le même style constitutif' (Logique formelle et logique transcendantale, p. 222) De même que dans l’exemple de la parole, "C'est dans ce â propos de quoi nous parlons, dans la thématique, que l'unité des actes intentionnels rétentifs et protentifs se réalise" (p. 38), c'est cette capacité d'expérience qui permet à la conscience la constitution de ce qui lui est précisément étranger, à savoir le monde.

 

D'autres axes de description

Outre la temporalité et l'intersubjectivité, des axes supplémentaires sont esquissés pour tenter de rendre compte de la présence maniaque et mélancolique. Par exemple : la perception des objets du monde. "Le maniaque se laisse, sans exercer de choix, impressionner, voire fasciner, par toute chose et par chacun, devenant pour ainsi dire la proie de chaque impression, par opposition au mélancolique qui est entièrement sollicité par un seul ou quelques problèmes. Au lieu d'une expérience unilatéralement accrochée à des problèmes, ici apparaît une expérience largement improblématique. (p.125) "Tandis que le maniaque (...) est devant tout, le mélancolique est devant la totale "absence d'objet", devant rien. (...) Là, le bonheur fou de la prise de possession de tout, ici, le désespoir "fou" par l'enfoncement dans le rien, dans la perte de tout" (p. 127). Enfin, on trouve présent à l'état d'esquisse l'un des axes les plus prometteurs quant à cette nouvelle école de l'expérience qu'est la phénoménologie : à savoir la causalité. Un commerçant à qui son argent fut confisqué pendant la guerre pour suspicion d'espionnage (...) fit un état dépressif persécutoire avec des idées de ruine. L'épouse déclare littéralement dans l'observation : "Quand l'argent lui fut restitué, ce fait n'eut aucune action apaisante". (p. 36) De même le cas de David Bürge qui se plaignit continuellement devant ses médecins de s'être porté caution d'une somme considérable, mais ne justifiant nullement le délire de ruine auquel il était soumis. Le jour où la caution lui fut rendue "en un tour de main" la caution ne joua plus aucun rôle mais perdit toute importance et fit tout de suite place à un autre thème mélancolique" (p. 37).

 

 

Le Conseil de l'École Française de Daseinsanalyse

 

Jean Michel AZORIN est Professeur de psychiatrie. II travaille à la Clinique de Psychiatrie de l'Hopital La Timone à Marseille dans le service du Professeur TATOSSIAN.

Françoise DASTUR est Maître de Conférences en philosophie détachée au CNRS. Elle travaille dans le laboratoire de Phénoménologie d’Herméneutique (Archives Husserl de Paris) à l'Ecole Normale Supérieure avec le Professeur COURTINE.

Emmanuel MONOD est chercheur doctorant à l'ENST et ingénieur IBM. II commence un doctorat de philosophie à fUniversité de Paris I en phénoménologie.

Bernard PACHOUD est Psychiatre. Il termine un doctorat de psychologie à l'Université de Paris VII,

 

Le séminaire "Phénoménologie et Psychiatrie " 1993-94

 

Ce séminaire à lieu à l'Ecole Normale Supérieure (ENS), 45 rue d'Ulm, 75005 Paris, Salle Beckett (18h30-20h30) (couloir de droite puis à gauche au RdC).

 

jeudi

3 février 1994

Binswanger : Mélancolie et Manie PUF

jeudi

17 mars 1994

Binswanger : Le Cas Suzan Urban Champ vallon

jeudi

7 avril 1994

Médard Boss : Il m'est venu en rêve (PUF) Binswanger : Le rêve et

l'existence in Introduction à l'analyse existentielle (éditions de minuit)

jeudi

19 mai 1994

Heidegger / Médard Boss : le Séminaire de Zollikon

Une journée en juin

thème : "Pratiques thérapeutiques, Phénoménologie et Daseinsanalvse"

Le séminaire "Phénoménologie et Psychanalyse" 1993-94

 

Ce séminaire est centré sur Binswanger "Analyse existentielle (Daseinsanalyse) et Psychanalyse freudienne, (Discours, parcours et Freud)" TEL, Gallimard. II a lieu de 18h30 à 20h30. à l'Université Paris I, 17 rue de la Sorbonne, UFR de Philosophie, couloir de gauche, ler étage à droite, Salle Cuzin.