Le programme de la journée de clôture est consultable ici

 

 

 

 


RAMON C. (10/2/2018)

Art et thérapie

Si la psychothérapie est passée dans les mœurs, ce n’est pas encore le cas pour l’art-thérapie, une pratique qui comme nous le verrons a pourtant au moins 75 ans d’existence.

Quand je me définis comme art-thérapeute, je fais face à des regards interrogatifs voire dubitatifs. Je l’explicite généralement en disant qu’il s’agit d’une forme d’accompagnement psychothérapique dans lequel la création artistique remplace la parole. Cette formule lapidaire présente l’avantage d’être compréhensible. D’autres définitions existent, qui se veulent exhaustives et reprennent des éléments de langage propres à chacune des écoles, pour finalement obtenir des définitions qui peuvent être contradictoires entre elles. En effet, au-delà des tenants et aboutissants de ma propre pratique, la fréquentation de mes collègues me montre bien souvent que les approches sont fondées sur des présupposés théoriques et philosophiques très divergents. Pour explorer ce monde complexe, je vous propose tout d’abord un rappel historique de l’art-thérapie, puis dans une démarche dont j’assume le côté subjectif et polémique, nous explorerons ce qui fait levier thérapeutique dans l’art-thérapie. Nous parlerons de sa dimension occupationnelle, de son effet ergothérapique, de sa dimension socialisante, narcissisante, de la thérapie par le beau, du transfert, de l’inconscient, de la symbolisation, de l’interprétation, de la mise à distance, tout en tentant de voir ce que pourrait en être la dimension existentielle.

Mais commençons par l’histoire de l’art-thérapie. Nous savons qu’à l’aube du 19ème siècle, le marquis de Sade croit fermement aux vertus thérapeutiques de la pratique théâtrale. Bien que lui-même interné à Charenton, il obtient du directeur la construction d’une salle de spectacle. Il y organisera des mises en scène impliquant les autres patients de l’institution, qu’ils soient comédiens ou non. Si nous avons trace de cette aventure, aucune conclusion probante ne nous permet de savoir si des personnes y ont trouvé un mieux-être. Nous pouvons en revanche supposer que le marquis y trouvait un bénéfice justifiant son implication dans cette expérience de création.

A la même époque, en 1801, le docteur Pinel affirme que la création peut être bénéfique. Quelques décennies plus tard, c’est le docteur Blanche qui expérimentera dans ce sens au sein de sa clinique, mettant en présence des malades avec des artistes et leurs créations, plutôt que de les inciter à créer.

Le psychiatre Paul Meunier en revanche va s’intéresser aux créations des personnes internées. Il ouvre la porte à la psychopathologie de l’expression. En 1901, il publie sous le nom de Marcel Réja le livre L’art malade : dessins de fous puis en 1907 L’art des fous. Il lui a cependant été reproché par la suite des rapprochements entre les créations des patients et les dessins d’enfants ou les œuvres traditionnelles des arts premiers. Ces différents domaines ne sont pas comparables et ne ressortissent pas aux mêmes présupposés. Suivront les travaux du médecin Walther Morgenthaler avec en 1921 A psychiatric patient as an artist, puis en 1922 une monographie consacrée à Adolf Wölfli. La même année Hans Prinzhorn publie Expression de la folie. Sous-titré Dessin, peinture, sculpture d’asile ouvrage dans lequel il étudie plus de 5000 dessins selon la Gestaltung, psychologie de la mise en forme.

Tous ces ouvrages suscitent l’intérêt de Jean Dubuffet qui crée l’expression Art Brut. Il contribue à faire connaître ces œuvres par de nombreuses expositions puis lègue sa collection à la ville de Lausanne. André Breton y voit l’expression d’un inconscient qu’il tentera d’explorer avec les surréalistes. C’est sur cette même idée d’une révélation de l’inconscient, donc d’un outil diagnostique que se créeront les Sociétés internationale et française de psychopathologie de l’expression. Il ne s’agit alors que de décrypter les productions des patients réalisées sans accompagnement. Quand dans le même esprit le Docteur Navratil crée une maison des artistes dans son hôpital psychiatrique de Gugging, il offre un espace de création libre à des personnes autonomes dans leur acte créateur. Il n’y pas d’accompagnement thérapeutique proprement dit.

Certains psychanalystes vont reprendre l’idée de l’expression de l’inconscient dans les œuvres. C’est notamment le cas des thérapeutes accueillant des enfants. En 1945, Anna Freud évoque le dessin comme un « moyen de communication privilégié capable de susciter chez l’enfant des associations d’idées ». Winnicott propose quant à lui son fameux Squiggle. Il dessine un gribouillis et propose à son jeune patient de le transformer. C’est ensuite au tour de l’enfant de proposer un gribouillis auquel s’attellera le thérapeute.

Le terme « art-thérapie » apparaît en 1941. Selon Jean-Pierre Klein, l’appellation serait due au peintre Adrian Hill. Ayant contracté la tuberculose en 1938, il part en sanatorium. Alité, il commence à dessiner son environnement proche, et notamment tous les objets qui l’entourent. Constatant les effets bénéfiques sur son vécu de l’hospitalisation, il décide de promouvoir une thérapeutique par l’art qu’il nomme art-thérapie. Il sera bientôt suivi dans son pays par les hôpitaux, la Croix-Rouge et le ministère de la santé britannique qui lui propose de prendre en charge les blessés de guerre.

L’art-thérapie, avec ses différentes mouvances, connait de nos jours un essor indéniable. Pourtant d’ores et déjà certains praticiens prennent leurs distances avec cette appellation. S’ils posent un cadre à leur accompagnement, ils ne prétendent pas toujours chercher un effet thérapeutique. Plusieurs se revendiquent uniquement de ce qu’ils nomment expression créatrice. Manière d’entrer en résistance contre des dérives psychanalysantes ou comportementalistes de l’art-thérapie.

Arno Stern en est un précurseur, avec son dispositif nommé « clos-lieu ». Avec des principes et des règles très précises, il y prône une non-directivité, pas d’apprentissage, pas de technique, tout en proposant un environnement favorisant l’expression optimale de la créativité.

Max Pagès revendique l’approche non directive de Carl Rogers en prônant l’implication émotionnelle de l’animateur. Vers 1970, Guy Lafargue forge la notion d’ « art cru ». Ses « ateliers de l’art cru » forment jusqu’en 2007 à l’animation d’ « ateliers thérapeutiques d’expression ».

Henri Saigre s’interroge sur la pertinence de la notion de thérapie. La recherche d’un retour à un état de santé antérieur supposé lui paraît incohérente d’un point de vue existentiel. Il propose « l’art transformationnel » qui se veut un accompagnement dans le déploiement d’être des personnes.

Tous se veulent en rupture avec une art-thérapie aux pratiques diverses. Il est vrai qu’on trouve en institutions des personnes plus ou moins formées. D’où la difficulté pour les associations ou fédérations de trouver un consensus concernant des critères communs qui définiraient l’art-thérapeute. Cependant, bien que les pratiques soient aussi variées que nous allons le voir, il me semble que l’acte créateur au cœur de tous ces accompagnements entraine nécessairement des bienfaits. Cependant les bénéfices ne sauraient être les mêmes selon les référents théoriques des art-thérapeutes. J’ai tenté ci-après une classification des différentes approches que je me propose d’analyser.

Des ateliers occupationnels éclosent dans de nombreuses institutions. Je dirais que cette dimension est le degré le plus bas de l’art-thérapie. J’ai éprouvé longtemps, je dois l’avouer, un certain dédain pour ce genre de pratique. Il s’agit généralement de rassembler des résidents ou des usagers pour un atelier créatif souvent nommé art-thérapie. Nul doute que, dans une maison de retraite, le fait de proposer des activités aux personnes âgées puisse les distraire. De plus les productions peuvent être exposées, montrant aux familles que l’on s’occupe des personnes. Cependant je fus surpris de voir dans un documentaire une animatrice annoncer aux personnes présentes dans un atelier qu’elles allaient découper dans des magazines tous les objets en lien avec Noël pour ensuite les coller sur une feuille. Ma conception de mon métier vise plutôt à l’expression de soi. Pour autant, je ne nie pas que l’occupationnel puisse faire sens. Toute activité proposant un but à atteindre permet de se détacher de ses soucis, de ses préoccupations ou de ses ruminations. Dans le temps de la séance, elle peut permettre de recontacter l’ici et maintenant cher aux gestalt-thérapeutes. La personne peut y vivre une parenthèse qui lui permettra de mieux supporter un quotidien difficile. J’ai l’image du nageur qui peut pratiquer l’apnée parce qu’il reprend son souffle. Je ne nierai pas que cette dimension occupationnelle existe dans ma pratique, mais elle ne saurait définir l’art-thérapie. Vous imaginez donc ce que je pense des cahiers de coloriage pour adultes intitulés « art-thérapie ».

Lors de mon premier emploi pour une maison de retraite, il était évident qu’une confusion existait entre l’art-thérapie et l’ergothérapie. L’ergothérapie est une profession évaluant et accompagnant les personnes afin de préserver et développer leur indépendance et leur autonomie dans leur environnement quotidien et social. Elle se caractérise par l’éducation, la rééducation, la réadaptation ou encore la réhabilitation, par l’activité (Ergon en grec). Les activités proposées peuvent être des loisirs créatifs, mais ce n’est pas de l’art-thérapie. Pourtant je voudrais évoquer le cas de Renée. Renée a plus de 80 ans. Elle est toujours heureuse de venir à l’atelier, mais elle se montre réticente à pratiquer l’art-thérapie. Elle se plaint de douleurs dans les mains et pour étayer son propos, elle active la pince pouce-index devant mes yeux. Un jour cependant, elle se montre intéressée par l’argile que manipule une autre personne. Je lui en propose alors un morceau qu’elle peut rouler sous sa paume. Elle s’exécute, puis en reprend un deuxième. Petit à petit c’est un personnage qui apparait, puis d’autres. Prise par l’activité, elle retrouve une finesse de mouvement dont elle ne se pensait pas capable. Sa douleur passant au second plan, elle évite ainsi d’ankyloser ses mains plus avant. Il s’agit certes d’un bénéfice secondaire mais qui ne relève pas de l’art-thérapie.

Après vous avoir parlé de ces deux niveaux de soins, j’aborde un autre bénéfice secondaire de ma pratique, mais qui a été théorisé en tant qu’art-thérapie, à savoir sa dimension socialisante. Nous ne sommes pas loin de l’ergothérapie. Il s’agit de l’utilisation des médiations artistiques pour faciliter la création du lien social. Ce n’est donc pas de l’art en tant que soin, mais comme levier pour obtenir un résultat.

L’ouvrage dirigé par Jean-Luc Sudres (psychologue) et Guy Roux (neuropsychiatre) a pour titre la personne âgée en art-thérapie, de l’expression au lien social. Il expose une des sources de souffrance de la personne âgée. Le plus souvent placée en établissement sans l’avoir voulu, elle se sent niée dans sa dimension d’être. Séparée de son environnement habituel, elle n’investit pas son nouveau milieu de vie et de cet isolement naît une souffrance. S’appuyant sur notre capacité créatrice potentielle, les auteurs font de l’acte créateur le support d’une resocialisation. L’objet créé devient sujet d’échange, d’abord entre le thérapeute et la personne, puis entre la personne et les usagers de l’atelier. Elle se trouve replacée dans le statut d’humain en tant qu’être social. Cette dimension qui nous est essentielle, « l’être en compagnie » d’Heidegger, se trouve peu à peu restaurée au plus profond de la personne, et pourra se propager aux relations qu’elle établira avec d’autres résidents. Aux yeux des proches et du personnel soignant, la personne âgée se recentre sur des relations humaines de qualité, et quitte un système de plaintes et de manipulations qui restaient son seul moyen d’avoir un semblant de contrôle sur son environnement.

Mon expérience avec des groupes de personnes âgées m’a montré le bien-fondé de cette analyse. S’y ajoute une dimension profondément narcissisante. Dans un groupe dont le cadre est pensé, et le thérapeute formé, bienveillant et au clair avec ses problématiques, l’ambiance est positive. L’écoute attentive, l’attention portée à chacun et l’absence de jugement ou de diagnostic suffit à établir un respect mutuel entre les participants. Dans les groupes que je peux animer, la séance se termine par une présentation à tous des œuvres de chacun. Le cadre posé est qu’aucun commentaire, fut-il élogieux, ne soit émis. Le regard entendu suffit à narcissiser les participants, là où un jugement prononcé place l’émetteur en situation dominante, dans une inégalité ontologique avec le créateur qui exposant son œuvre, s’expose.

Avec les personnes atteintes d’affection de type Alzheimer, j’étais dans l’incapacité de nommer des règles qui seraient aussitôt oubliées. Cependant j’ai pu constater que par projection, la majorité des patientes étaient bienveillantes les unes envers les autres. Ainsi Monique s’emparait d’une œuvre au hasard, et l’attribuait à n’importe quelle participante avec pléthore de compliments. Cette narcissisation, je l’entends au sens de restauration de l’estime de soi.

Je me dois donc d’aborder la thérapie par le beau. Certes, réaliser une œuvre belle peut être narcissisant. Encore faut-il être en mesure d’évaluer son propre travail. Pour beaucoup de personnes, l’estime d’elles-mêmes et de leurs capacités créatrices est tellement en défaut qu’aucune de leurs œuvres ne peut trouver grâce à leurs yeux. Etant à ce moment dans un mépris total de leurs capacités, il ne leur reste plus pour restaurer leur estime d’elles-mêmes que de se placer en juge impitoyable de leur propre production. Ici le déficit n’est pas compensé, mais exacerbé par un clivage de sauvegarde mis en place entre le soi-créant et le soi-critique.

On rencontre souvent des artistes qui considèrent que leurs compétences suffisent à faire art-thérapie. Ils guident les personnes qu’ils accompagnent, transformant ce qu’ils nomment thérapie en un cours de dessin, peinture ou sculpture. Cette approche rejoint selon moi l’occupationnel. Nous entrons alors dans le domaine de l’imagination reproductrice, qui peut aller jusqu’à proposer aux personnes de recopier des tableaux de maître. Que le patient s’applique à copier une œuvre ou qu’il applique les préceptes académiques qu’on lui inculque, il n’affirme pas sa présence au monde. On peut certes se sentir gratifié d’avoir copié la Joconde de manière acceptable, mais pas plus que d’avoir achevé un puzzle ou un canevas du tableau. L’œil de l’accompagnant en art-thérapie ira certes à la recherche de ce que les maladresses de reproduction y peuvent dire de l’être, mais le paradigme est tout autre. Pour autant, je crois que le beau soigne. C’est l’axe principal défendu par Richard Forestier. Ce penseur de l’art-thérapie s’est emparé de la notion platonicienne de vrai, beau, bien pour son cube harmonique. Les trois dimensions y deviennent beau, bon, bien. Il propose à ses patients d’évaluer eux-mêmes les trois notions. Si le cube est proportionné, il y a équilibre, si le cube augmente en taille, le patient va vers un mieux. Je ne sais si cette pratique fait sens mais elle permet de chiffrer. L’école dont je parle est affiliée à l’académie de médecine, dont nous connaissons la tendance actuelle qui donne plus d’importance aux chiffres qu’à l’être.

Je m’interroge sur le beau. J’avoue que la notion kantienne m’échappe. Vous pouvez préférer Vigée-Lebrun, et moi Caravage. Et qu’était le beau à l’époque de Bizet ou Van Gogh morts dans la misère ou Wagner sifflé de son vivant ? Jean-Pierre Klein introduit la notion de « joli-joli ». Il entend par là ce qui rassure l’œil sans le déranger, sans l’interroger. Dans ma pratique, je suis au contraire à l’affût de ce qui manifestera l’authenticité de l’être. L’œuvre belle sera celle qui me touche, qui vient me chercher là où je ne l’attends pas. Le plus souvent, quand une création m’atteint au plus intime, la personne est dans une expression authentique d’elle-même. A ce moment elle se narcissise par elle-même.

Pour autant, le regard de l’autre n’est pas anodin, car il parle d’autre chose. Les art-thérapeutes ne sont pas tous d’accord sur la question de l’exposition des œuvres au public. Arno Stern considère que les créations doivent rester dans le Lieu Clos. Si l’on regarde Aloïse Corbaz, on peut lui donner raison. Cette créatrice d’art brut a longtemps dessiné seule, puis avec le matériel fourni par sa psychiatre. Repérée par Jean Dubuffet, elle fut exposée et ses œuvres vendues. Cependant, comme le montrent des archives cinématographiques, l’exposition de ses œuvres ne lui fit ni chaud ni froid. Et pourtant l’exposition publique peut faire du bien en exposant le créateur à la reconnaissance du monde. Elle peut aussi avoir un autre effet. Marlène, patiente d’un groupe d’art-thérapie dans un samsah (service d’accompagnement médicosocial pour adulte handicapé) déclare lors d’une exposition à la MJC d’Auxerre : « Eh ben de le voir là ça veut dire qu’il restera quelque chose de moi quand je serai morte ». Cette assertion nous renvoie en plein à l’idée de l’être pour la mort heideggérienne. Non censurée par une quelconque névrose, elle m’a donné à voir l’expression humaine de l’angoisse. L’art-thérapie y offre une réponse par le fait de laisser quelque chose derrière soi qui nous survivra, ne serait-ce que quelque temps.

Pour revenir à Aloïse, et à la notion de la mort, elle nous propose un tableau édifiant : Le canton de Vaud, à la charge duquel elle était, apprit la vente de ses tableaux. Non content de percevoir le prix des œuvres vendues, il décida d’adjoindre à la patiente des ergothérapeutes afin qu’ils orientent ses productions vers ce qui plaisait aux acheteurs. Ils l’incitèrent à reproduire les formes et les couleurs des œuvres qui se vendent. Elle qui avait trouvé dans l’expression artistique un moyen de survie cessa définitivement de créer, et mourut dans les mois qui suivirent.

L’idée de médiation nous ramène en fait à la définition d’une thérapie dans laquelle la création artistique se substituerait à la parole. Il y a également de ça dans la relation entre un art-thérapeute et son patient. Toutes les formes de transfert et contre transfert sont à l’œuvre. Voilà pourquoi un travail approfondi sur soi-même ainsi qu’une supervision sont indispensables à toute personne souhaitant pratiquer. Ceci peut vous paraître une évidence, mais l’école citée plus haut professant le beau, le bon et le bien estime qu’un travail sur soi n’est pas nécessaire. Il y a deux mois, une jeune femme issue de cette formation prit contact avec moi pour m’exprimer les plus grands doutes concernant sa vocation. Ayant eu à travailler avec des publics sensibles, et notamment des enfants autistes, elle mentionnait sa difficulté à évacuer la charge émotionnelle après son temps de travail et se reprochait de ne pas savoir se distancier. Selon moi, nous sommes en art-thérapie dans une relation d’être à être et il ne saurait en être autrement, voilà pourquoi je considère qu’au contraire d’une distanciation émotionnelle, une présence pleine et entière à l’autre, étayée par une connaissance de soi suffisante est indispensable pour pratiquer.

Cette question de transfert et contre-transfert est un élément majeur d’une école d’art-thérapie dont la théorisation s’appuie sur la pensée de Jacques Lacan. Sur ce point précis je souscris totalement à ce qui y est enseigné. Il me paraît également de bon aloi d’y traiter des questions de réel, symbolique et imaginaire. Et pourtant, rencontrant régulièrement une personne formée à cette pensée, je l’entends souvent dire « tout fait sens ». Il me semble qu’elle oublie que le fondateur de la psychanalyse lui-même disait « parfois un cigare n’est rien d’autre qu’un cigare ». L’oubli de cet aphorisme amène cette thérapeute à affirmer qu’une personne qui porte un vêtement violet a été violée. Que cette hypothèse ne soit pas à exclure, j’en conviens, mais en faire une conclusion définitive me gêne. De plus mon expérience me laisse penser que les pensées non dites du thérapeute ne sont pas sans influence sur le patient. J’y reviendrai.

Quoiqu’il en soit, nous voici dans la psychanalyse, qui est sous-tend, parfois en creux, la majorité des thérapies. Dans cette visée, nous considérerons que l’acte créateur vient remplacer la parole dans le but d’une analyse de l’inconscient. Le dessin n’est alors rien d’autre que substitut du verbe, comme le laisse entendre le sous-titre de l’ouvrage de Christine Hof : Quand les couleurs remplacent les mots qui peinent à venir. C’est dans cet esprit qu’Anne Brun, Bernard Chouvier et René Roussillon explorent l’art-thérapie dans leur ouvrage « médiations thérapeutiques ». La création est alors un support pour une pratique thérapeutique sans être l’axe principal de l’accompagnement. Dans ce type d’approche, l’œuvre créée est prétexte à associations d’idées et à échange avec le thérapeute. Dans le cas d’un groupe, les autres participants sont parfois invités à nommer leur ressenti face à l’œuvre présentée. Libre ensuite à l’auteur de s’emparer ou non de ces retours.

Dans ce cadre, et selon leur avancement, certains tenteront l’expression volontaire d’une problématique qui les travaille. Cette symbolisation est déjà thérapeutique en ce qu’elle permet une mise à distance. Le problème posé n’est plus à l’intérieur de moi, il est déposé sur un support concret, menant sa vie propre si l’on peut dire. De plus, s’il s’agit d’un trauma subi, en faire œuvre c’est reprendre la position d’acteur et non plus de victime passive. Ce changement de posture existentielle est vital. C’est ce qu’a fait Barbara avec sa chanson l’aigle noir, ou encore Niki de Saint-Phalle avec ses Nanas. Ce qui est posé là permet de faire un pas de côté et grâce à cela de regarder ce qui fait souffrance d’un autre point de vue. Le groupe à ce moment est très utile en ce qu’il propose des regards différents selon la sensibilité de chacun. Ce dernier critère ne donne pas force de loi à ce qui est nommé. C’est la raison pour laquelle le thérapeute s’abstiendra de participer à ces retours. Le patient l’investissant du « supposé savoir » décrit par Lacan, il se retrouverait en position d’autorité, privant le patient de sa liberté ontologique.

La personne créant peut aussi se laisser aller au plaisir de la création sans intention précise. Dans une optique psychanalytique, le patient sera invité à élaborer à partir de sa création. Là encore le thérapeute tait ce qu’il perçoit. N’étant pas à l’abri d’une erreur d’interprétation, il risquerait d’entraîner le patient sur une voie qui n’est pas la sienne. Le patient qui s’opposerait à une remarque infondée ferait perdre à l’accompagnant la légitimité qu’il lui attribue et dont nous avons vu qu’elle constituait un levier thérapeutique. Si le thérapeute a vu juste mais que le patient n’est pas prêt à entendre, ce sont ses défenses que l’on renforce, retardant d’autant l’avancée dans le travail. Et dernier cas, si le patient est prêt à entendre, il en arrive de lui-même à la conclusion. D’où l’importance de se taire ou de se limiter à une reformulation. Cette approche neutre pour influencer le moins possible la personne accompagnée.

L’influence que peut avoir le thérapeute ne se limite pas à d’éventuelles projections. Il me semble que toute interprétation génère quelque chose dans la relation. D’où l’importance pour moi d’avoir de multiples outils d’analyse afin d’éviter de donner la préséance à l’un d’entre eux. Les théories d’interprétation de l’humain sont nombreuses, et toutes présentent un intérêt, à condition de garder à l’esprit ceci : quelle que soit l’apparente pertinence d’une grille de lecture face à un patient, elle sera réductrice, et toujours en deçà de la complexité du psychisme de la personne.

Car c’est bien de la personne que parle sa création. Si je vous demandais à vous tous de dessiner maintenant, j’obtiendrais autant de créations que de personnes présentes. Et quand bien même je vous proposerais de dessiner sur un thème imposé, comme une maison ou un arbre, les résultats seraient tous différents. Chacune de nos productions créatives est influencée par les éventuelles compétences acquises, certes, mais aussi par notre personnalité, notre vécu, les schèmes mentaux qui construisent notre manière de vivre au monde. Lorsqu’une personne arrivant en atelier pour la première fois donne dans le figuratif, il nous est généralement possible de savoir à quel âge elle a arrêté de dessiner.

C’est parfois très tôt, comme chez Renée dont je vous ai parlé plus haut. Souvenez-vous, elle a plus de 80 ans et avait modelé la terre en oubliant ses douleurs dans les mains. Avant d’en arriver là, et faisant partie du groupe que me confiait la maison de retraite dans laquelle elle vit, et comme j’ai pu vous le dire elle s’était montrée réticente à toute activité créatrice. Mais en débarrassant l’atelier à l’issue de sa deuxième séance, je me rendis compte qu’elle avait dessiné, dans la marge de la feuille de journal qui lui sert de sous-main, un petit oiseau. J’ai pu voir là un élément sur lequel m’appuyer. Cependant il serait illusoire d’y voir une forme de liberté d’expression. En effet et comme je le constaterai plus tard, lorsqu’elle dessine cet oiseau, son geste est totalement mécanique, comme le serait pour nous l’écriture. Ainsi par exemple, il regarde vers la gauche mais elle est dans l’incapacité totale de le tourner vers la droite. Il semble cependant avoir une grande importance pour elle. Ainsi, en mentionnant son oiseau, elle s’anime et me raconte que « ses parents étaient cultivateurs. Il y avait des hirondelles. Elles faisaient des saletés mais jamais on n’aurait tué une hirondelle. » Il semble que ces oiseaux étaient porteurs d’une dimension presque sacrée. Cette forme picturale étant la seule à lui apparaître, je décide d’explorer avec elle le monde de l’oiseau. Mais quand je lui propose de dessiner l’humain qui ne ferait pas de mal à une hirondelle, elle lui fait une tête ronde, un petit triangle en guise de nez, des bras sans articulations qui vont en s’évasant vers des doigts épais, et des jambes constituées d’un seul trait. Le tout ressemble à un oiseau. Elle semble ne pas du tout en avoir conscience. Son dessin n’est pas une représentation de la réalité mais une expression de son rapport personnel au monde. Un peu plus tard dans l’accompagnement, lorsque je proposerai de mettre en couleur les oiseaux, elle leur fera l’œil bleu. Elle-même a les yeux bleus, et elle ne peut imaginer leur faire des yeux d’une autre couleur. Pour elle, un œil c’est bleu. Le fait qu’il puisse en être autrement pour les hirondelles ne l’effleure pas. Nous sommes bien là dans sa vision du monde.

Les enfants construisent peu à peu leur perception du monde. Ils passent par des étapes successives qui ont été bien étudiées de longue date, dont le fameux bonhomme têtard, composé d’une tête à laquelle les bras et les jambes sont directement reliés. Déjà à ce moment, des différences peuvent naître. Le bonhomme en question n’a en général pas d’oreilles. Je me souviens d’une petite fille sujette à des otites récurrentes. Ses bonshommes ont été dotés d’oreilles bien plus tôt que chez les autres enfants.

En revanche, les enfants exposés trop longtemps aux écrans présentent en général un retard dans le dessin et notamment le dessin du corps. La représentation proposée par l’écran est en deux dimensions et ne permet pas d’appréhender la réalité du monde. Si nous, adultes, savons que la souris qui fuit le chat est en train de s’éloigner, l’enfant, lui, la verra simplement diminuer en taille. D’où un manque dans l’apprentissage du réel.

Dans les thérapies d’enfants, le dessin est un soutien précieux à condition de ne pas se précipiter sur des conclusions ou des clefs de lecture univoques. Il me semble cependant légitime de voir un sens aux dessins de la famille selon la disposition des personnages figurés, leur proximité ou éloignement sur la feuille, leurs tailles comparées. Tout ceci peut faire sens quant aux interactions qui ont lieu dans la cellule familiale. C’est ce qu’on observe également dans le travail des constellations familiales. En revanche, je suis beaucoup plus réservé quant aux vadémécums de lecture qui analysent la maison ou l’arbre comme représentation de soi. Il me paraît également simpliste de penser que la présence d’un soleil évoquerait le père ou laisserait supposer que l’enfant est bien dans sa peau.

En ce qui concerne les adultes, il est tentant de rapprocher l’interprétation des créations de l’interprétation du rêve. Dans une optique psychanalytique, l’œuvre comme le rêve donnent accès à l’inconscient. Cependant, là encore une grille de lecture seule ne saurait suffire. Si l’on s’en tient à une vision freudienne, nous y verrons une expression du refoulé. Jean-Pierre Klein évoque nettement le passé quand il dit : « la création des personnes âgées répond à une nécessité de reconstruction rétrospective de sa vie avant de la quitter ». Est-ce à mettre en lien avec ce que les traducteurs d’Heidegger ont proposé comme « je suis été » ? Ce n’est pourtant pas le vécu d’accompagnement que j’ai pu avoir avec les personnes âgées. Elles m’ont toujours semblé pleinement dans un présent vivant, dans lequel apparaissaient certes des éléments du passé, mais sans souci de laisser une autre trace que celle qu’elles étaient en train de créer ici et maintenant. Klein n’évacue pas totalement cette option semble-t-il puisqu’il rappelle que : « Les activités culturelles et sociales permettent à tout âge de continuer à fabriquer des neurones », ce que je traduirais par : « quel que soit l’âge, restons en lien avec notre élan vers l’avenir, quelle qu’en soit la durée ».

Plusieurs approches se réfèrent plutôt à Jung et notamment au concept d’imagination active. Selon cette méthode, il s’agit de donner une forme sensible aux images de l’inconscient afin d’élargir la conscience. Pour ce faire, il est fait appel à tous les moyens spontanés d’expression : peinture, écriture, modelage, jeu, danse, etc. Il s’agit de donner vie à ces images spontanées afin qu’elles entrent en interaction. La dimension symbolique parle alors directement à l’inconscient.

Dans le domaine de l’Art-thérapie, Jung est également sollicité pour sa notion d’archétypes qui peuvent être utiles dans l’idée d’interpréter les créations. Enfin l’application de son interprétation des rêves présente une différence majeure par rapport à Freud. Au lieu d’être tourné vers le passé refoulé, Jung considère que le rêve est l’expression des possibles de chacun. Ce paradigme permet au thérapeute de poser un regard radicalement différent et complémentaire sur les productions de la personne. Cependant je dois reconnaître que si l’interprétation des rêves peut faire sens pour un décryptage, l’approche de Tobie Nathan dans son ouvrage La nouvelle interprétation des rêves me paraît pertinente en ce qu’elle reprend les différentes propositions des psychanalystes mais ne se prive pas des apports des autres cultures que sa connaissance de l’ethnopsychiatrie lui a permis d’intégrer. Il considère ensuite que c’est au thérapeute d’accompagner la personne dans la direction qui lui convient le mieux. Je ne perds cependant pas de vue que son ouvrage parle du rêve et non d’art-thérapie.

Nombreuses sont les autres sources auxquelles l’art-thérapeute en quête d’interprétation peut s’abreuver, et il me semble que le praticien trouvera matière dans les grandes mythologies au premier rang desquelles les fabuleux récits gréco-romains. Il se doit aussi, je pense, d’avoir une connaissance des domaines de l’imaginaire de son temps. Ceci pour éviter ce qui me semble représenter un danger, qui consisterait à n’avoir qu’une grille de lecture unique, qui peut se révéler enfermante. Lors de mes débuts de travail avec les personnes atteintes de pathologies de type Alzheimer, j’ai lu les ouvrages relatant les expériences d’autres art-thérapeutes. Le livre Rire contre la démence m’interrogea. Son auteure Natalia Tauzia développe dans un premier temps une analyse psychanalytique très étayée de la démence. Elle relate ensuite son expérience avec un groupe de patients en maison de retraite. Elle avait choisi l’improvisation théâtrale comme médiation artistique. Elle constata que la majorité des jeux avaient une connotation sous-jacente érotique voire sexuelle. Fidèle à Freud, elle y vit une illustration de la troisième topique, l’opposition entre Eros et Thanatos. Face à l’approche de la mort, la libido se réveillerait. Or, lors de mon travail avec les personnes atteintes, aucune manifestation de ce type n’apparut. Je partage l’opinion de mon superviseur de l’époque qui me dit qu’à son sens il y avait ici à l’œuvre une communication d’inconscient à inconscient. L’opinion de la thérapeute influant sur le groupe. Je ne savais alors quoi en penser, mais j’y reviendrai.

Afin d’introduire la suite j’aimerais revenir à Monique dont j’ai déjà parlé. Monique est une femme de 75 ans atteinte de pathologie de type Alzheimer, elle est grande, bien campée sur ses jambes et se tient très droite. Toujours heureuse de venir à l’atelier d’art-thérapie, elle explore les propositions avec plaisir. Elle s’empare ainsi régulièrement de l’argile à modeler, dont elle fait souvent des boudins qu’elle positionne verticalement et qu’elle décore. Ses autres productions fréquentes sont des arches ou des anses qu’elle peut ou non adjoindre à ce qu’elle a créé. Un jour, elle fait un boudin un peu long qu’elle façonne en une arche arrondie. Elle commence ensuite à le décorer de différents éléments qui, pour la plupart se détachent bientôt. Un minuscule boudin reste en place au point le plus haut de l’arche. Quand elle passe à autre chose, le poids de l’argile fait que le centre de l’arche s’affaisse sans se briser. Monique n’en semble pas affectée. Et pourtant le résultat me saute aux yeux comme pouvant représenter deux jambes repliées au milieu desquelles se dresse un phallus. L’occasion est trop belle de faire référence à Freud. Mais, me direz-vous, elle n’a pas voulu obtenir ce résultat. Nous pouvons cependant penser qu’il s’agit d’une volonté inconsciente qui s’est manifestée. Nous voici donc avec une représentation explicite qui semble confirmer une interprétation phallique des autres productions verticales de la patiente. Cette interprétation univoque pourrait dès lors influencer mon attitude sans que j’en aie conscience. Et pourtant, ces formes tubulaires érigées ne parlent peut-être tout simplement que de verticalité. Je l’ai dit, Monique est de toutes les personnes du groupe la seule qui se tient droite. Lire ses créations comme illustration de sa manière d’être au monde semble dès lors tout aussi pertinent.

Comme je l’ai dit plus haut, toute grille de lecture élargissant le point de vue du thérapeute est bénéfique et libératoire pour le patient. Je vous ai proposé l’exemple de Monique pour introduire l’idée qu’au-delà d’une pensée inspirée de Freud qui interpréterait l’œuvre comme une expression du passé, et d’une approche plus jungienne qui y verrait les possibles d’un avenir, nous pouvons également nous centrer sur ce qu’est le présent de la personne au moment où elle crée. Pour ce faire, les directions de sens de Binswanger, et les existentiaux d’Heidegger, qui ont inspiré les premiers, nous offrent un outil conceptuel très utile. Dans le cas de Monique, c’est clairement la notion de verticalité qui est convoquée. Les directions de sens qui, vous le savez, sont à entendre comme directions signifiantes, ne sont pas en nombre défini. Elles évoquent tout ce qui fait sens chez l’être humain dans sa manière d’appréhender sa présence au monde. Ainsi l’ouvert et le fermé, le devant et l’arrière, le plat et le profond, etc. De la même manière qu’Heidegger, après avoir ouvert à la notion d’existential n’en a pas fait une liste exhaustive et définitive, Binswanger, qui s’en inspire, propose, sans en limiter le nombre, des directions de sens dont les art-thérapeutes peuvent s’emparer avec profit.

Ce qui manifestement apparaît chez Monique est donc la verticalité. Cette direction de sens semble être primordiale chez l’être humain, avec toutes les déclinaisons qu’elle entraîne. Ainsi la volonté d’élévation est-elle présente chez le bébé qui tend à se mettre debout. Les hautes aspirations de l’humain évoquent ce trait constitutif de notre nature. L’élévation et la chute qui s’opposent sont également un thème récurrent chez l’homme que ce soit de manière vécue ou symbolique (on se souvient du texte autour de l’expression « tomber des nues »). La verticalité peut également être mise en rapport avec l’horizontalité et c’est alors la juste proportion entre les deux qui fait que l’édifice tient debout. En ce qui concerne l’affaissement de l’arche de Monique cette question pourrait être évoquée. Cependant, et quelle que soit la référence, il ne s’agit là que d’un événement unique dans sa production. Il est toujours hasardeux de tirer des conclusions à la vue d’une seule création. En effet, de tous les modelages de Monique, seul celui-ci ne s’est pas tenu. Comme j’ai pu le dire, Monique est une femme droite dans sa posture. Ni elle ni personne n’est à l’abri d’une chute ou d’un affaissement, mais il me semble après trois années de suivi que ce n’est pas la caractéristique de sa présence.

Cette élaboration, je tente toujours de ne la faire qu’à posteriori. Mon but est pendant la séance d’être en pleine présence avec les personnes que j’accompagne. Lorsque des éléments interprétatifs semblent me sauter aux yeux, je m’efforce de les mettre de côté pour qu’ils n’interfèrent pas dans ma manière d’être là ; « être le là » pour faire référence à Heidegger. Une volonté d’être dans une observation phénoménologique m’est alors d’un grand secours. Elle me permet de me centrer sur ma perception et mon contact sensoriel au monde. Dès lors, sans l’écran que constitue un mental détourné, par ses interprétations, du moment à vivre, je puis tenter de me mettre à l’écoute de ce qui apparaît. C’est alors qu’il me semble être en mesure de contacter l’intuition dont parle Binswanger.

Concernant la notion d’intuition, j’ai longtemps été très réservé, ayant eu une formation scientifique et cartésienne. Il me semblait alors qu’évoquant une communication hors de la conscience, d’inconscient à inconscient, nous étions dans une forme de pensée magique. Mais un événement s’est passé avec une de mes toutes premières patientes qui m’a fait revoir mon jugement. Cette personne était en train de faire un dessin, j’avoue ne plus me rappeler lequel. Soudain m’est venu, comme une intuition, que j’allais lui proposer de poser la main et en faire le tour avec un crayon, comme on le fait faire aux enfants d’école maternelle. Mon mental reprit aussitôt le contrôle et je me suis demandé quel sens cela pouvait avoir. Dans l’incapacité de trouver une raison valable à l’exercice, je décidai de passer à autre chose et lui proposai de poursuivre par un dessin libre. Elle prit une feuille, posa sa main à plat et en fit le tour avec son crayon… J’ai appris ce jour-là que mon intuition pouvait être valable, mais j’ai surtout appris qu’il n’était pas nécessaire de nommer les choses. Quand c’est le moment, ce qui doit advenir arrive. Ceci m’a plongé dans un abîme de réflexion. Je décidai de ne pas chercher plus avant le sens de cette main, mais je me suis demandé si quelque chose en moi avait senti qu’elle en était là, ou si je lui avais manifesté quelque chose à mon insu.

Ce n’est que quelque temps plus tard que je mis en lien l’intuition avec ce que Leibniz appelle petites perceptions. Il évoque par cette locution l’ensemble des minuscules sensations qui nous atteignent en dehors de notre conscience. Il me semble donc qu’un faisceau d’indices se met en place au-delà du champ de ma conscience et que quelque chose s’impose à moi comme une intuition. Ceci pourrait être comparable à la solution d’un problème qui nous apparaît après une nuit de sommeil. La littérature regorge, dans le domaine scientifique, d’histoires de ce type. Les chercheurs n’ayant plus ensuite qu’à vérifier le bien-fondé de ce que leur esprit leur aura suggéré nuitamment ou non.

Ce n’est pas une volonté qui est à l’œuvre et elle serait contre-productive. De ce fait ma pratique ne se résume pas à l’intuition. Toutes les facettes de l’art-thérapie citées plus haut forment également ce que j’appelle ma boîte à outils. Je dois cependant reconnaître que cette dimension de mon travail me réjouit. J’en ai encore eu l’expérience la semaine dernière. Elisabeth a une cinquantaine d’années. Elle est bénéficiaire d’une pension d’adulte handicapée. Tout dans son apparence montre le poids qu’elle porte. Lors des premières séances, je lui propose de laisser faire sa main. Entre deux plaintes, elle s’efforce d’illustrer sa vision du monde en remplissant des feuilles de noir, gris sombre et violet sombre, bleu marine. Elle me précise à plusieurs reprises que ce sont les couleurs qu’elle aime. Lors de sa troisième séance, après sa première création, me vient une idée sans qu’aucun raisonnement ou référent théorique conscient n’en soit à l’origine. Je décide de suivre cette intuition et lui propose de prendre les couleurs qu’elle aime le moins. Après m’avoir expliqué que le marron lui évoque la saleté, elle s’empare d’un assortiment d’ocres plus ou moins sombres auquel elle adjoint un violet clair et se lance. Sa main, qui jusqu’alors s’efforçait d’exprimer peut-être de la colère, ou à tout le moins sa vision consciente du monde, sa main donc se met à faire des volutes avec une grande liberté. Une fois le dessin terminé, elle est agréablement surprise du résultat. Elle me dit ne pas avoir pensé, que ça lui a fait du bien et qu’elle a senti une boule chaude dans la poitrine. Je lui souris.

Il me semble qu’elle a recontacté quelque chose de vivant en elle, que je serais tenté de rapprocher de ce que certaines écoles de psychothérapie nomment élan vital. Je crois pouvoir formuler les choses de la manière suivante : le petit d’homme naît, nous le savons, non fini. De tous les animaux, il est celui dont l’accès à la maturité prend le plus de temps. Si une abeille ou un lion semblent savoir ce qu’est leur être au monde, le bébé arrive au monde en ayant tout à apprendre. Son existence précède son essence dirait Sartre. Il lui faut construire sa vision du monde en partant du chaos de sensations qui l’accueille. Pour ce faire, il s’empare de ce qu’il perçoit et en construit un sens. L’artiste fait de même. Notre mental, peut-être par un besoin de sécurité, se crispe petit à petit sur des constructions psychiques qui ne sauraient être parfaitement conformes à la réalité. Notre vérité personnelle, patiemment construite, s’y heurte. Il me semble qu’en retournant à l’acte créateur, nous nous remettons en lien avec ce que Jung nomme la zone psychoïde. Ce chaos originel à partir duquel tout est possible. Remontant en amont de tout formatage, la personne qui crée est en mesure d’appréhender un monde toujours nouveau, comme Héraclite nous rappelait que le soleil se lève chaque jour nouveau. Elle est pleinement dans l’existence, ne serait-ce que le temps de créer. Et petit à petit, qui sait, peut-être sera-t-elle en mesure sinon de devenir artiste, tout au moins d’habiter le monde en artiste.