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ALRIVIE (7/1/2017)

Henri Michaux et sa Connaissance par les gouffres.

 

L’ouvrage intitulé Connaissance par les gouffres, nous livre, par son titre, de façon presque trop claire, l’objectif visé par l’auteur : une recherche de savoir ; l’exergue précise de façon tranchée ce que ne veut pas et ce que veut l’auteur:

              

Les drogues nous ennuient avec leur paradis.

               Qu’elles nous donnent plutôt un peu de savoir,

               Nous ne sommes pas un siècle à paradis.

On voit par là que les gouffres dont il s’agit, sont ceux où risquent de nous précipiter les drogues et qu’il n’est pas alors question d’y rechercher ces paradis artificiels que le XIXème siècle a célébrés : le paradis est mort avec le romantisme. Notre siècle est celui de la lucidité, serait-on tenté de dire, mais une bien étrange lucidité, puisque celle-ci, sans abandonner la raison, la fait passer par les hallucinations : en effet, les seules drogues dont il s’agit ici, les drogues hallucinogènes, nous déstabilisent au sens le plus littéral, et nous font côtoyer dans ce voyage, des abimes, ou y tomber; le voyageur n’est pas assuré d’en revenir, quelles que précautions qu’il ait pu prendre, en s’y faisant accompagner, de plus ou moins près, par médecins et amis. car il ne s’agit pas ici du spectre de la dépendance, mais bien de la folie. Cet ouvrage, de 1961auquel il faut adjoindre Misérable miracle(56) et L’infini turbulent (57)qui font alterner les récits et les dessins, sans explicitation de leurs rapports[1] nous relate ces expériences de prise de drogue auxquelles se livre Michaux, suivant des modalités diverses, mais c’est dans le livre intitulé Les grandes épreuves de l’esprit(67), que sont révélés le mieux, par une analogie avec la médecine, le « comment » et le « pourquoi » de la démarche de Michaux: c’est par le pathologique qu’on accède à la connaissance du normal et du sain : la santé a pour caractéristique de nous faire croire que « tout va de soi », la maladie seule va nous révéler que ça ne va pas du tout de soi et nous permettre ainsi de connaître ou tout au moins de partir à la recherche des véritables opérations de l’esprit, qui sont sans cesse à l’œuvre mais demeurent cachées, dans son fonctionnement habituel. C’est grâce à l’usage de la drogue qui, en détraquant le processus ordinaire du rapport de l’esprit (corps compris) au monde, que nous allons comprendre- en un sens que nous préciserons plus loin - nos frères les « fous » et paradoxalement, les vrais mystiques, mais aussi, quant à notre esprit lorsqu’il se situe « normalement » dans son être-au-monde, les capacités étonnantes qu’il déploie alors, dans ses opérations : « … on pourrait presque dire que le penser est inconscient.. Il l’est sans doute à 99% » ; en effet notre adaptation au monde naturel et humain, nous fait constituer des montages dont la finalité est justement l’action dans le monde et celle-ci exige, comme l’a, de son côté, montré Bergson, la relégation dans l’oubli de tout ce qui ne sert pas le but consciemment visé, aussi bien les processus que les choses .C’est dire que l’inconscient selon Michaux, est beaucoup plus proche de celui de Bergson que de celui de Freud (constitué avant tout par le refoulement et /ou la forclusion, qui sont, eux, les effets d’une censure, touchant principalement à la vie sexuelle). L’accès à tous ces processus par la conscience n’est pas naturel, puisque dans l’action et même dans la réflexion scientifique nous sommes tout entiers à ce que vise notre conscience d’être-au-monde ; la connaissance intellectuelle fait partie de cette adaptation au monde chez Michaux comme chez Bergson. On peut dès lors deviner la difficulté majeure que la tentative d’accès à cet inconscient par une expérience de la drogue va rencontrer, et sur laquelle Michaux insiste à bien des reprises : la quasi impossibilité d’être à la fois, à moins d’un dédoublement difficile à cerner, celui qui subit une déviation mentale comparable au délire du psychotique et aux états mystiques et celui qui, de sang froid, l’observe, puisque ce même individu sous l’effet de la drogue est devenu autre, et qu’ensuite, l’effet de la drogue dissipé, il est redevenu l’homme de sang froid, et que l’esprit s’est retrouvé dans son assiette : toute une mise au point de manœuvres, avec jeu d’alternances entre les deux états ( avec tentative de prise de notes pendant l’expérience, de mémoire du commencement de l’expérience et de la fin progressive de l’effet de la drogue, « l’aussitôt après »), nous est révélée dans ces ouvrages, avec ce « grand écart » qui s’y tente, dont nous ne pourrons qu’en fin de parcours déchiffrer le sens véritable et qui nous rend, pour commencer, sensible la patiente et ingénieuse obstination méthodique dont Michaux fait preuve pour mettre au jour des possibilités et des processus de l’esprit, qu’on n’aurait peut-être jamais soupçonnés sans l’extraordinaire voyage dans cet espace du dedans, où Michaux nous sert de guide, dans une exploration active que retiennent l’écriture et la peinture. Dans la mesure où « l’après-coup » ne dénature pas complètement ce qui a été éprouvé lors de l’expérience, Michaux juge digne d’en faire œuvre publiable, tout en prévenant le lecteur, « comme » Thérèse d’Avila quand elle entreprend la relation de ses expériences mystiques, à la demande expresse de ses Supérieurs : elle nous avertit, dans Sa vie, à propos de ce qu’on lui demande de relater : « il me fut représenté comment toutes choses se voient en Dieu… mais les puissances ( = les facultés) sont ravies et ne peuvent reconstituer ce que le Seigneur leur a montré. » Les  « Supérieurs » de Michaux étaient des médecins et des pharmaciens (dont les laboratoires Sandoz), à une époque où la psychiatrie tentait d’obtenir dans et par la drogue une voie d’accès et des soins aux processus mentaux des psychoses hallucinatoires et les pharmaciens une occasion de produire et de vendre.

Si nous voulons avancer davantage dans la compréhension de ce que tentait alors Michaux et qu’il a tenté toute sa vie, il faut, mais nous nous bornerons aujourd’hui à le signaler, situer parmi les autres ce moment de la drogue, dans un parcours global, où , justement, par d’autres « moyens » que celle-ci, notamment d’abord le voyage réel, et la fréquentation des fous et des textes mystique, il est en quête de ce qu’il appelle le Grand Secret, dont l’écriture « poétique » et la peinture (ou, plus fondamentalement, le dessin) font trace concrète. Ainsi ce poème, intitulé Le grand combat , publié dès 1927, donc avant la prise de drogues, peut être considéré comme l’emblème de l’ultime « pourquoi » et, littérairement parlant, d’un des « comment » les plus provoquants, de l’œuvre de Michaux.

Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;

Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;

Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;

Il le tocarde et le marmine ,

Le manage rape à ri et ripe à ra.

Enfin il l’écobalisse.

L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.

C’en sera bientôt fini de lui ;

Il se reprise et s’emmargine… mais en vain

Le cerceau tombe qui a tant roulé.

Abrah ! Abrah ! Abrah !

Le pied a failli !

Le bras a cassé !

Le sang a coulé !

Fouille, fouille, fouille,

Dans la marmite de son ventre est un grand secret

Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;

On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne

Et on vous regarde

On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

Vous avez noté qu’avant des mots aisément reconnaissables et compréhensibles par l’homme de sang froid, il est tout un passage où l’écriture fait subir à ceux-ci une torsion qui vise au moins à indiquer, si ce n’est à manifester pleinement, car la rigidité même de la langue s’y oppose, et Michaux n’ a jamais tenté de s’affranchir des bornes de la syntaxe, la richesse de ce penser auquel ce dérèglement, analogue au « dérèglement de tous les sens » appelé par Rimbaud, nous donne accès.

A l’issue du grand parcours de et par la drogue, on en saura un peu plus sur ce grand secret, dans les dernières pages des Grandes épreuves de l’Esprit, où Michaux reprenant quelque chose d’esquissé précédemment, fait état de ce que serait une conscience seconde, qui, grâce à l’apport de la drogue, de la folie et de la mystique, serait plus au fait de tous ces pouvoirs insoupçonnés de l’esprit que la conscience rationaliste de l’homme ordinaire ( à quoi il faut joindre l’homme de science, Freud compris, et l’homo philosophicus de la tradition occidentale) qui, selon lui, en occulte la plus grande part .

De ce parcours, nous regrettons de laisse de côté celui du dessinateur et du peintre, qui, pourtant ont leur mot à dire (mais précisément, ce ne sont pas des mots !) sur la question.

               Une mise en garde préalable est nécessaire, que les pages précédentes ont pu faire deviner : on ne peut espérer d’entendre Michaux avec une oreille naïve, celle-ci n’existant pas, car fruit de toute une série de montages dont le bébé, dès son apparition en ce monde est le théâtre et la victime inconsciente, nécessaire à son adaptation à la vie avec ses « semblables ». Michaux travaille à tout instant à déconstruire cette prétendue naïveté et à désorienter le lecteur, même en prenant appui sur la syntaxe ordinaire et en usant de la « méthode expérimentale », cautionné qu’il est par nombre des plus grands médecins de l’époque ( le plus célèbre étant Jean Delay)et des publications scientifiques de l’époque : il faut regarder à deux fois ce que Michaux, en fait. Un exemple suffira : il se réfère à plusieurs reprises à une expérience faite sur les araignées Zilla et consignée dans une revue scientifique : il nous est dit que cette araignée, sous l’influence de la drogue, ne tisse pas sa toile de façon habituelle ; de même, ajoute Michaux, quand on lui fait ingérer de l’urine de schizophrène. Le très savant Raymond Bellour, est allé chercher l’article en question, cité pour une fois, correctement quant à son titre : aucune mention n’y est faite de l’ingestion de l’urine de schizophrène, pure invention de la part de Michaux, hanté à cette époque par la proximité de l’homme et de l’animal. Ce qui ne signifie pas que Michaux écrit n’importe quoi : ces « inexactitudes » mêmes ont du sens. Je vous propose donc de le lire en usant de la distinction que Heidegger aimait faire, et pour cause, entre exactitude et vérité. L’exactitude est l’adéquation rigoureuse de l’intellect à la chose et s’exprime logiquement dans la proposition : S est P ; ceci est une chaise . Mais il y a une autre vérité, première, celle-là, qui ouvre une éclaircie dans l’étant et qui nous donne ainsi la capacité d’apercevoir ce qui, sans cela, serait resté celé et n’aurait pas permis à l’homme rationnel de commencer son travail d’exactitude. Heidegger sait bien que cette façon toute d’ouverture, de vivre et concevoir la vérité l’expose à bien des erreurs, qu’un examen borné à l’exactitude la plus scrupuleuse n’aurait pas commis ! Eh bien, essayons de faire la même chose avec Michaux : lisons-le à la lettre, mais pas au pied de la lettre, et laissons nous porter par ce qu’un autre célèbre poète, pourtant peu goûté de Michaux, Mallarmé, nommait ses Divagations. Avec Mallarmé, qui met à la torture la syntaxe, on est tout de suite prévenu ; avec Michaux, la correction syntaxique et l’appareil scientifique et expérimental brouille les pistes ; non pas pour nous tromper et nous refiler en douce de la fausse science, mais parce que Michaux, peut-être pour ne pas devenir fou- une de ses plus grandes hantises - a besoin de cette caution de la syntaxe et de la science et cherche bien ce qu’il appelle une connaissance et non pas seulement des visions. Cette particularité remarquable, mais peu remarquée de la langue de Michaux, : son respect absolu pour la syntaxe de la langue française lui est un garde-fou; autant, nous l’avons vu avec Grand Combat, les mots français subissent la désarticulation la plus libre, autant la construction des phrases, avec son usage des subordonnées, de la concordance des temps est des plus régulières. Le plus qu’il se permette, ce sont des phrases qu’on dit parfois nominales (peut-être à tort), où le verbe ne se trouve pas explicitement présent, mais dont le sens ne fait pas doute - possibilité de la langue reconnue par les grammairiens.

               Nous voici désormais en mesure d’entrer dans l’étude des rapports de Michaux et de la drogue, en adjoignant à ses textes quelques faits et dates biographiques qui ne sont pas sans intérêt pour mesurer la portée de son entreprise. Si la composition des quatre grands textes précités va de 1955 à 1967 et relatent pour les trois premiers au moins des expériences à peu près contemporaines, l’intérêt de Michaux pour la drogue et la prise de drogue remonte bien plus loin : en 1935, dans La nuit remue, un texte, qui se présente comme une sorte d’essai en prose, avec une introduction, intitulé l’Ether, fait état de prises réitérées de ce produit et relate ses effets, différents d’ailleurs suivant l’écoulement du temps entre deux prises, expérience non pas solitaire mais menée à deux en amoureuse compagnie. Quelles que soient les différences avec les grands textes de la maturité, on y trouve déjà le souci de relater de façon très précise les effets de la substance dès qu’elle est ingérée (par tampon d’ouate) et pendant sa durée, la diversité des effets selon les prises et les espaces de temps écoulés entre les prises ; de même, la relation des effets est accompagnée de réflexions soutenues sur ce qu’on peut en conclure ou au moins en retirer, quant à l’être de l’homme ; bref, on trouve déjà dans cet Ether ce qui constituera l’essentiel de la démarche de Michaux dans ses essais ultérieurs, dont seul le dernier livre revêtira un aspect plus conclusif

               C’est en 1954, au milieu de l’été qu’une lettre de Paulhan à Michaux nous révèle pour la première fois l’existence d’un projet d’expérimentation de mescaline à plusieurs mais ici non érotique : H. Michaux, Jean Paulhan, qui semble l’initiateur du projet, en compagnie d’Edith Boissonas. Ce qui eut lieu, De grands médecins, dont le neurologue Alajouanine donne les directives ; Michaux, semble-t-il, préférera par la suite la surveillance de la crème de la psychiatrie, nommément du fameux professeur Jean Delay et de Juan de Ajuriaguerra,( élu au Collège de France en 1975, à la chaire de neuropsychologie du développement) qui fournira la drogue et continuera une relation assez longue et amicale avec Michaux, lui ouvrant l’accès à sa clinique de Genève pour qu’il puisse à loisir s’entretenir avec ceux qui y sont internés à titre d’insensés, et envers lesquels Michaux témoigne d’une dilection si marquée qu’il déclarera par moments ne pas tolérer d’autres relations que celles des « insensés ». ( Se faire le frère de ceux qui n’ont pas de frères, comme il ressort de l’Incipit de la cinquième partie de Connaissancs par les gouffres )

               Le détail de la documentation que les interprètes patentés de Michaux peuvent nous fournir sur les faits et, au premier chef, Raymond Bellour, auteur d’une biographie de Michaux, directeur et rédacteur des trois volumes de la Pléiade consacrés aux Oeuvres Complètes de celui-ci, ne peut trouver place dans cette courte communication, pas même sous forme d’un résumé qui nécessiterait des heures de parole. On va donc se restreindre aux œuvres même de Michaux, avec d’autant plus de bonne conscience que ce n’est pas l’exactitude historico-scientifique qui est la marque dominante de ses écrits, mais cette quête de soi, dans sa fraternité, non avec les drogués (dont il s’exclut expressément) mais avec les fous dont la maladie le hante et les mystiques ,notamment hindous, dont il se rapproche au soir de sa vie. Notons que sous l’influence de sa seconde femme, il renonce dès le début des années 60, sauf exceptions, à la prise de drogues relativement dures (mescaline, LSD, psilocybine- car il n’a jamais expérimenté la cocaïne et l’héroïne par crainte de la dépendance), pour ne conserver qu’un usage modéré du haschich, ce qui pourra en effet le rapprocher des Hindous. Le dernier des quatre ouvrages où nous aurons à puiser, écrit en 1967, se situe donc après la fin des expériences médicales dont nous parlent les trois premiers, d’où l’aspect relativement conclusif de ces Grandes épreuves de l’esprit. Rappelons les dates des trois premiers : Misérable Miracle paraît en 1956, L’infini turbulent en 1957, année qui marque la rencontre (et l’amitié) de Michaux avec M-Thérèse Wilhelm, dont la thèse soutenue en 1955, Intérêt de l’épreuve mescalinienne dans les maladies mentales avait retenu l’attention de Michaux, et qui, comme Ajuriaguerra, lui ouvrira les portes de sa clinique d’aliénés à Colmar et de son domicile où elle recevait Michaux avec ses malades . Le troisième texte , c’est la Connaissance par les Gouffres paru en 1961, avec sa partie V intitulée Situations –gouffres où le rapport entre la drogue et la folie est le plus exploré.

              

               C/G [2]commence par une première partie sur les effets de la drogue, principalement de la mescaline et continue par une seconde partie, intitulée La Psilocybine, expérience et autocritique, qui se veut la relation d’abord d’une expérience faite en 1958 à Ste-Anne, où « grâce à l’obligeance du professeur Roger Heim, directeur du Museum et du professeur Jean Delay, je pus essayer sur moi la psilocybine, tirée d’un champignon mexicain … identifié rapporté essayé et cultivé au Museum par le professeur Heim et isolé par le Dr Hoffman, de Bâle… », puis d’une seconde expérience «  faite seul chez moi, avec une dose moindre : 4mg, au lieu de la normale[3] qui est de 10mg, et le matin au lieu de l’après-midi.

« Les champignons sacrés du Mexique (il en existe plusieurs variétés) y sont l’objet d’un culte. A consulter : Les champignons hallucinogènes du Mexique, par Roger Heim et R. Gordon Wasson, avec de nombreux collaborateurs (Ed. du Museum, Paris, 1958 ». J’ai cité si longuement cette note de Michaux, insérée au début de cette seconde partie, pour bien vous faire sentir le climat scientifique et expérimental dans lequel Michaux, avec l’aide (ou si vous préférez, la complicité) de savants et médecins reconnus de son temps, entendait situer son entreprise. Mais attention ! Si dans cette note, les renseignements donnés semblent exacts, cela ne signifie pas que cette exactitude soit constante, je vous en ai donné déjà un exemple (et il y en a bien d’autres). Et surtout, deux remarques : d’abord, rien n’indique que les réactions de Michaux soient identiques à celles d’un autre sujet supposé en bonne santé psychique et soumis au même protocole : Jean Paulhan qui partagea les premiers essais de mescaline, se borne à dire, en 1957 qu’il a vécu « une expérience à tout prendre agréable et curieuse », mais qu’il n’a pas l’intention de recommencer parce qu’il lui semble qu’il n’ a plus rien à apprendre d’une seconde expérience, car « dès le second jour, la mescaline ne faisait guère que répéter le premier …elle ne m’a pas un instant débarrassé de moi, mais a simplement donné plus de couleur ou de relief en les isolants à des pensées ou à des vues que je formais en moi ». Rien à voir avec cette modification de nos appuis qui « cèdent » dont nous parle d’entrée de jeu Michaux dans C/G, de cette « foudre blanche » qui nous « frappe », de cette « multitude continue. Vibratoire, zigzagante, en transformation continuelle ». Or Paulhan le remarque, si Michaux observe scrupuleusement ce qu’on lui a dit de faire pendant l’expérience, quant à la lumière, notamment se voiler les yeux, il ne cesse de prendre des notes. Sur les 150 pages prises par Michaux, celui-ci en a publié une vingtaine, qui se présentent comme quelques bouts de phrase, écrits, au sens propre, tout de travers, dont on peut à peine déchiffrer quelques mots. En outre, nous possédons de Maurice Saillait un texte se rapportant à la quatrième expérience de mescaline relatée dans Misérable miracle, où Michaux, à la suite d’une prise de six fois plus de drogue que la normale croit devenir fou. Les notes de Saillait, qui assistait en témoin et non en participant à l’expérience, semblent avoir été dictées par Michaux lui- même ; je vous en donne un échantillon : « Je suis là : le repli ( ou reste) infiniment plus violent que tout ce que j’amassais

folie : si je lui prépare quelque chose d’intelligent, manœuvre contre l’intelligence(organe) et non idée et images (fonction) toute résistance de l’intelligence : ridiculisée, anéantie, se laisse coincer. » Ceux qui ont lu les textes que nous livre Michaux à la publication, savent, et lui-même le reconnaît volontiers, que ceux-ci sont le fruit d’une réécriture, certes en relation avec ces notes, mais dans une forme parfaitement claire et accessible à la compréhension, comme ceux que nous avons cités plus haut , ou comme celui-ci « L’orchestre de l’immense vie intérieure magnifiée est à présent un prodige .» Ce qui pose le problème de la distance entre ce qui se passe pendant l’expérience elle-même et ce qui en est relaté dans les ouvrages publiés. La volonté expresse de Michaux, précisément absente chez Paulhan de ne pas se laisser aller à ses visions pour en jouir mais à garder une conscience critique de celles-ci, à lutter contre elles et contre la menace d’en devenir la proie, soit de devenir fou, fait de ces expériences non pas quelque chose de « à tout prendre agréable », mais un combat qui est quasiment une torture, d’où la formule même de misérable miracle, retenue pour titre du premier ouvrage consacré à la drogue. Cette expérience est-elle généralisable ? Ce qui repose la question, déjà évoquée, de la possibilité de se dédoubler en observé et en observant. De deux psychiatres par moi interrogés et qui sont des nôtres, j’ai obtenu deux réponses différentes. L’un affirmait l’impossibilité absolue de la chose, analogue selon lui, à celle de se voir s’endormir ou s’éveiller ; l’autre, reconnaissait qu’au tout début et à la toute fin de l’expérience, il pouvait y avoir une conscience concomitante, rejoignant la façon dont Michaux, porte, dans sa relation, la plus grande attention à ces deux moments de l’expérience. Ce qui reste certain, c’est que le paradis artificiel que Paulhan a obtenu en se laissant aller, est à l’opposé de cette recherche de savoir que Michaux entend arracher à la drogue, en refusant justement de se laisser aller à subir ses effets .

               Mais alors, savoir de quoi ?

Nous pouvons, je crois, répondre à la question, en indiquant trois directions de réponse :

1) L’examen des textes qui nous décrivent ce qui se apparait dans le corps et l’esprit pendant ces prises de drogue hallucinogènes. Autrement dit, l’approche phénoménologique.

2) Le caractère négatif et angoissant des effets de la drogue (surtout de la mescaline), avec l’irruption de forces mécaniques et répétitives irrépressibles dont le vertige de la folie fait l’horizon, ce qui mène au rapprochement que Michaux ne cesse de travailler entre la situation du « fou » et celle que produit la drogue.

3) Le caractère positif de l’expérience, beaucoup plus rare, quantitativement, dans les textes, qui rejoint l’extase et l’union dont nous parlent les mystiques (les Hindous, d’ailleurs, plus que les Chrétiens, qui eux sont toujours hantés par l’idée de péché). Avec enfin, ce que nous avons indiqué, dès l’introduction, dans le dernier livre pleinement consacré à la drogue, Les grandes épreuves de l’esprit, une sorte de gain, au sortir de toute ces épreuves, d’une conscience seconde ou élargie, qui n’est pas, une fois encore, éloignée de ce que Bergson attendait de la philosophie, telle qu’il entendait la pratiquer, ou tout au moins de l’intuition, échappant aux bornes de ce que les exigences de l’action et de la science, dont l’organe est l’intelligence, imposait à ce qu’il nommait « l’énergie spirituelle ».

1) La phénoménologie des états du corps et de l’esprit pendant l’action de la drogue. Remarque préalable : ce que Michaux en dit est souvent corroboré par des expériences faites par d’autres et, notamment, dans ces années cinquante, par des médecins, sur eux-mêmes et/ou sur des patients[4] . En ce sens l’apport de Michaux ‘est pas très original et c’est plutôt sa plume d’écrivain qui donne un relief tout à fait prenant à ce qu’il décrit.

Si nous parlons de phénoménologie, c’est parce que Michaux prétend nous rendre au plus près possible ce qu’il ressent après l’absorption de la drogue (nous nous bornons ici principalement à la mescaline, alcaloïde tiré d’un cactus qui pousse au Mexique .) Misérable miracle et la C/G., dans les premiers chapitres, nous livrent une forêt si dense et si diverse des impressions recueillies, qu’il est trop long de les décrire et même de les classer : mieux vaut, peut-être en faire ressortir le caractère dominant : ce qui, me semble-t-il, est le plus essentiel est une modification du sens du réel : la drogue hallucinogène impose (de quelqu’ordre que soit la sensation hallucinatoire), que ce qu’on voit ou entend soit doué d’une réalité beaucoup plus forte que ce que la perception réelle, qui n’a pas toujours disparu totalement dans l’expérience, essaie en vain d’imposer. Michaux a beau entendre dans le fond une musique jouée à la radio, celle-ci pâlit à l’extrême face à la voix hallucinatoire qui s‘empare de son oreille  et qui devient la seule véritable réalité qu’il entend, même si ce quelle dit ne cesse de varier. Remarquons encore une fois, car nous aurons à y revenir par rapport à ce que dit Michaux de la folie, que M. est alors un patient furieusement actif, qui ne cesse de lutter contre les effets déréalisants de la drogue, mais en vain. Il faut peut-être en partie rattacher à cela, ce qu’observe M., comme d’autres l’ont fait, mais sur quoi, il insiste avec une plus grande force : l’accélération de toutes les sensations ou mêmes des idées (ou simplement des mots) qui se présentent aux yeux et à l’esprit : accélération d’apparitions et de disparitions, qui se succèdent sans arrêt et qui ne permettent pas de se tenir à quoi que ce soit. Nous retrouvons ici, la phrase-clé sur la perte des appuis que nous avons signalée plus haut, appuis que M. voudrait conserver dans sa tentative d’être ensemble l’observé et l’observateur ; va encore dans ce sens sa propension à dessiner et à prendre des notes, même peu utilisables après coup et de dessiner pendant qu’il est sous influence ; va aussi dans ce sens sa préférence à expérimenter, mais seul ou avec des amis et avec un médecin (le fameux Ajuriaguerre) à proximité seulement téléphonique, et non en présence de médecins qui l’observent, comme ce fut le cas lors de sa première expérience d’une autre drogue, la psilocybine, dont il fait état dans la deuxième partie de C/G : il se sent gêné par ces autres totalement extérieurs. Il ne téléphonera à son médecin pendant l’expérience que lorsqu’il sent que celle-ci lui devient intolérable . impression finalement dominante dans ce premier ouvrage l’extrême fin de l’avant-propos de Misérable miracle nous dit : « Intolérable. Insupportable.

Tel est le prix de ce paradis ( !) »

               Vous comprenez pourquoi je ne dirai rien de ces descriptions innombrables des visions qui se sont succédées sans relâche pendant ces expériences. Parce que ce serait faire fausse route de les croire essentielles: pour M. au contraire, comme pour Thérèse d’Avila faisant le point sur ses visions, il dit expressément, que ce n’est que de «  l’imagerie »  et que ce n’est pas cela qui importe. Mais qu’est-ce qui importe alors ? Et nous voilà engagés dans notre seconde recherche et peut-être déjà dans la troisième.

               2)La seconde préoccupation qui détermine le cheminement de Michaux est ce rapprochement entre l’état du drogué volontaire et l’insensé, qui lui importe en effet, au plus haut point et par lequel il lui faudra passer pour arriver peut-être à un autre stade, qui rapprochera drogue et mystique. Michaux connaît Cervantès et fait allusion à une formation délirante, assez courante au XVIIème siècle : l’insensé croit avoir un corps de verre ; or dans celle des Nouvelles exemplaires de Cervantès intitulée Le licencié de verre, le jeune licencié est investi, à un moment donné, par cette conviction délirante à la suite de l’absorption d’un coing de Tolède, qu’une dame, de lui très amoureuse, lui fit tenir, après y avoir fait mettre «  de ces choses qu’on appelle charmes, se flattant de l’amener à composition… » . Cervantès ajoute qu’on nomme ces philtres « vénéfiques » » car ils «  ne font pas autre chose que donner du venin ».Suit une longue description de la maladie physique du malheureux ( avec crises ressemblant à l’épilepsie)qu’on parvint à guérir au bout de six mois, mais sans rien pouvoir sur « l’infirmité de son entendement », qui fit que « le malheureux s’imagina qu’il était tout de verre…suppliant avec mille paroles qu’on ne l’approchât point pour ne pas le briser ». Nous sommes contraints (par le temps) de laisser de côté le rapport au désir qui se trouve dans la nouvelle de Cervantès et qui nous aurait conduit à parler de la façon dont Michaux s’est situé par rapport à Freud. Observons en revanche combien l’intuition du poète espagnol, par ailleurs auteur du célèbre Don Quichotte, associe drogue et délire. Or, bien souvent, Michaux use du mot savant de « toxique » et même du terme commun de « poison » pour désigner la drogue et ses effets déréglants. L’intérêt de M. n’est pas principalement celui des psychiatres de l’époque pour les psychoses dites expérimentales, ce qui l’intéresse, c’est que la drogue peut conduire à la folie, la vraie, c’est à dire pour lui, celle dont on ne sort pas, alors que l’effet de la drogue ordinaire se dissipe au bout de quelque temps. Le texte essentiel de Michaux, à ce sujet, se situe dans.la partie V de Misérable miracle, intitulée Expérience de la folie. Et c’est en souvenir de cette expérience que M. pourra, dans la Vème partie de C/G, intitulée Situations –gouffres, s’autoriser à parler de la folie et de ce que les fous éprouvent réellement car il y est, croit-il, passé, à la différence de ceux qui restent à l’extérieur de celle-ci et qui s’autorisent à en parler.

               On a dit que pour sa quatrième expérience de la mescaline, il prend une dose sextuple de la dose ordinaire. Il invoque une « erreur de calcul, » mais cela reste bien difficile à admettre quand on sait que cela suppose d’ingérer six ampoules au lieu d’une. Que cherchait-il ? En tout cas, le résultat ne se fait pas attendre : après quelques secondes où il peut reconnaître quelque chose des visions de ses expériences antérieures, « tout à coup, plus rien. Je ne vis plus rien. J’avais glissé dans un fond. Une porte jusque là ouverte venait de se fermer d’un coup dans un silence absolu. » Puis, soudain, « les vagues de l’océan mescalinien avaient fondu sur moi, me bousculant me culbutant comme menu gravier…Les mouvements étaient maintenant sur moi. J’étais perdu, »

               « mais pas si vite. Le supplice doit durer des heures. Il n’a pas encore commencé … Je ne sais pas encore que je vais aborder la grande épreuve de l’esprit » Vous notez que c’est la formule même , au pluriel, qui fournira le titre du dernier ouvrage de Michaux consacré à la drogue.

               Cette épreuve, on peut la résumer ainsi : Michaux s’est cru devenu fou, ce qui signifiait pour lui, devenu fou à jamais. La différence de cette expérience avec celles faites à dose ordinaire ne consistait pas seulement en une intensifications des hallucinations, donc à quelque chose de quantitatif, mais à quelque chose de qualitatif qui peut se résumer par une sorte de coïncidence de soi à soi, qui ne laissait plus aucune distance entre lui (observé) et lui (observateur). Au lieu d’avoir des visions il était entièrement traversé par ces visions ou ces pensées, avec crainte de passage à l’acte meurtrier, auxquelles il ne pouvait plus rien opposer et qui le déchirait dans toutes ses tentatives pour y parvenir : « Plongeant, je m’étais rejoint, je crois en mon fond et coïncidais avec moi, non plus observateur-voyeur, mais moi revenu à moi et, là-dessus en plein sur nous, le typhon. » Il est alors saisi de quelque chose qu’il n’identifie pas comme tel, d’un délire d’interprétation et de persécution : en dépit des paroles rassurantes et réitérées du médecin, appelé plusieurs fois, il se croit devenu fou, croit que le médecin va le faire interner, il ruse avec lui et avec son ami S. qui l’assiste, prononçant des paroles calmes pour tromper le médecin et l’empêcher d’effectuer cette décision d’internement dont il est persuadé qu’on la lui cache ; et lui faudra des heures et le contact chaud et rassurant avec sa couverture de voyage, pour qu’il sente à nouveau son corps, car la drogue, je ne l’ai pas assez dit, comme la folie, prive l’homme de son corps et réduit toute sensation à une « essence » où la réalité y est purement et exclusivement mentale ; alors seulement, il consente à s’endormir et entrevoie la fin de cette folie crue éternelle . Je demanderai tout à l’heure à nos amis psychiatres de me dire si mon interprétation est juste : Michaux a effectivement été victime d’une bouffée délirante, mais non pas à cause de la dose de mescaline ; à l’occasion de cette surdose de mescaline, il a manifesté un trait psychotique de son « caractère ».

Si Misérable miracle culmine sur cette Vème partie, c’est , à mon sens, parce que la fraternité de Michaux et peut-être de tout homme, avec les fous, y a, en quelque sorte reçu, aux yeux de l’auteur au moins, son authentification. Et c’est cela qui lui permettra d’écrire par la suite et notamment dans les Situations-gouffres de C/G qu’il connait en vérité, ce qu’éprouve le fou. La première phrase du second sous-chapitre ne laisse aucun doute là-dessus : « Celui qui a pris une drogue hallucinogène, et celui qui n’est victime que de la drogue secrétée en son corps par ses organes mêmes, l’un comme l’autre, il ne sait quoi de mouvant le traverse etc. » (Notez au passage combien Michaux est éloignée de Freud : il fait intervenir dans la genèse de la folie, non pas une histoire et un désir, mais seulement des organes , donc en ce sens , le seul biologique.)

De même, le titre du huitième sous chapitre nous révèle un Michaux parlant de plein droit des aliénés. Jugez-vous-mêmes : « Difficultés et pièges que rencontrent les aliénés. » C’est d’ailleurs dans ce sous- chapitre qu’il va associer les mystiques à sa recherche ( et, pourrait-on dire, à son identité) : il le commence en effet par ceci : « dans certains moments…  il est arrivé à des chercheurs du Spirituel,…qu’en pleine lucidité ils rencontrent- envers de la mystique – la Force, le monstre de force », soit le démoniaque en terme chrétiens, mais ici plutôt, vu la référence à Jacques Masui[5], une puissance d’opposition sans nom, qui chez les fous, se traduit par le passage à l’acte et notamment par le meurtre.

               Il est m’est impossible, toujours le temps, d’entrer dans le détail des riches déterminations que Michaux développe en son propos. Il me paraît plus urgent d’en venir, grâce à la transition des chercheurs du Spirituel, au dernier aspect envisagé par l’auteur, celui d’une expérience positive de la drogue et de l’accès qu’elle donne à l’Absolu, à l’Infini, à la présence du divin, et où la fraternité recherchée et éprouvée n’est plus celle des fous, mais des mystiques.

3) La drogue comme expérience du divin.

Vous vous souvenez que Michaux note scrupuleusement, lorsqu ‘il parle du cactus, dont est extrait la mescaline , que le peyotl, est utilisée au Mexique à des fins initiatiques : il précise que les champignons hallucinogènes y sont l’objet d’un culte .Or, dans l’Infini Turbulent, on trouve au milieu du chap. Expérience III, soudainement, une relation de quelque chose qui commence ainsi : « L’incroyable, le désiré désespérément depuis l’enfance, l’exclu apparemment que moi, je pensais que je ne verrais jamais, l’inouï, l’inaccessible, le trop beau, le sublime interdit à moi, est arrivé .

               « J’AI VU LES MILLIERS DE DIEUX. J’ai reçu le cadeau émerveillant etc.» Ce qui continue pendant quatre pages, dont le caractère dominant est celui de la présence : « ILS ETAIENT LÀ ». A la fin de ce passage, on lit : « Traversant pour aller jusqu’à l’infini ma chambre ou ma tête, ce qui était permanent, ineffaçable, c’était leur présence, et de moi à eux un lien inouï, inouï…par son naturel » Et nous devons remarquer, c’est essentiel, à mon sens, que par opposition à ces récits d’un combat acharné contre les effets de la drogue, pour garder les distances d’avec elle, nous lisons au contraire : «  cette fois j’adhérais » et juste auparavant : « j’aurais été fou de me livrer à des investigations[6], et ainsi de me détacher ». Par rapport à ce que nous venons de voir de la coïncidence comme signe même de la folie aux yeux de Michaux, que faut-il penser de ces phrases ? Cette fois, il se donne, au lieu de se refuser : « Dans ce don était ma joie. » Je n’ai pas la prétention – ces textes ne m’y autorisant pas- de décider si c’est la même coïncidence, mais retournée ou s’il s’agit d’une autre unité, qui, cette fois, ne met pas le moi en danger . Heureusement, dans le dernier chapitre (IX) de Les grandes épreuves de l’esprit, on lit ceci, qui semble montrer à quoi Michaux est parvenu, tout au moins à ce stade sa pensée, quant aux effets inverses que l’absorption de drogues peut provoquer : «  Au cours de ces pages il a été beaucoup parlé d’aliénation. Il s’en présente en effet dès que l’on a absorbé certaines substances qui mènent à la folie, mais peuvent mener à tout autre chose.

« Il vaut…la peine de savoir que le même flux forcené qui déborde de toutes parts…qui vous affole…peut devenir à qui sait s’y prendre[7], le tremplin de la transcendance… L’absolue non unité, le détraquage présent peut, en quelques secondes, être effacé et inversé comme un signe – se change en signe+.

               « Non pas en revenant au normal, absolument impossible … mais en créant une super, monstrueuse, magnifique unité, aussi excessive que la dislocation d’il y a quelques instants était excessive.

«  Unifiant les petits courants qui paraissaient divergents, mais qui appelaient secrètement à la convergence, votre royaume divisé va se trouver dans une unité, dans une splendeur d’unité, telle que si on vous l’avait prédite, vous l’eussiez déclarée, absurde impossible, inhumaine. Pourtant, c’est fait, elle est là ».Suit l’évocation des Quatre Mondes, inspirée des grands textes mystiques hindous, dont chacun est une figure de cette unité retrouvée et dont le quatrième est bien le summum de la « félicité ». L’unité est devenue l’unité d’une pluralité et non plus la coïncidence de soi à soi, contre laquelle on essaie de lutter dans le déchirement le plus terrible.

              

Je reviens pour terminer à la formule « à qui sait s’y prendre ». Ce que nous livre ce texte sur le comment s’y prendre tourne toujours de l’abandon, de la renonciation, du « se laisser porter », autrement dit du contraire de cette volonté de maitrise que nous avons soulignée à plusieurs reprises et qui faisait des premières expériences par Michaux de la drogue, des combats déchirants, qui le rendaient fou. Là sans doute est le secret de l’inversion assez stupéfiante du supplice de la folie à la félicité de celui qui s’est laissé lier au divin . Et c’est sans doute là le savoir-sagesse qu’apporte enfin pour Michaux l’expérience de la drogue, donc le fin mot de la connaissance par les gouffres. N’oublions pas cependant que l’extrême phrase de ce dernier livre, datant de 1967, sur la drogue, et laissant encore à Michaux dix-sept ans à vivre, à écrire et à peindre, est : « Evolution en cours … »

 

 



Il convient d’adjoindre encore un autre texte, intitulé Paix dans les Brisements : il commence par des dessins qui, quoique faits après que la mescaline ait cessé son effet, se veulent l’écho de celui-ci ; il continue par une sorte d’ explication de ces dessins, nommée « signification des dessins » et se termine en poème : il est écrit entre les deux textes précités et la Connaissance par les gouffre et conjoint donc explicitement  l’écriture et l’image, seulement juxtaposées dans les deux précédents, alors que dans la Connaissance par les gouffres (puis les Grandes épreuves de l’esprit), les dessins auront disparu.

Nous userons désormais de cette abréviation pour Connaissance par les gouffres.

Nous conjecturons que le normal ici, se réfère aux expériences en usage à l’époque, de la drogue sur les aliénés mentaux, dont la thèse de M-Th Wilhem, citée plus haut, fait état.

on peut de reporter à l’édition des O. C. de la Pléiade, qui fournit une quantité de renseignements bien suffisants pour ce qui nous occupe à ce sujet.

Il s’agit de pages de Jacques Masui, lié d’amitié avec M., publiées, après sa mort, en 1977, au numéro 4 de la Revue Port des Singes.

Pour savoir si ce sont des hallucinations ou non.

C’est moi qui souligne.