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RISBEC G. (14/10/2017)

LE CAS ELLEN WEST :

OCCASIONS MANQUÉES, PERSPECTIVES ACTUELLES

C’est en 1944 que Ludwig Binswanger publia pour la première fois Der Fall Ellen West, Schizophreniestudie, dans les numéros 53, 54 et 55 de la revue Schweizer Archiv für Neurologie und Psychiatrie. La deuxième fois, ce fut treize ans plus tard, en 1957, dans son recueil regroupant cinq cas de schizophrénie, tous prépubliés en revue. Le cas Ellen West, historiquement le premier à être publié, y occupe la seconde place, précédé du cas Ilse (1945) et suivi respectivement des cas Jürg Zünd (parution de 1945 à 1947), Lola Voss (1949) et Suzanne Urban (1952-1953). Quatre études sont disponibles en langue française. Seul le cas Jürg Zünd n’est pas traduit. L’importante préface de ce recueil, dans laquelle il est quelquefois fait mention de Ellen West, est également disponible en français dans une traduction que nous devons à Camille Abettan.

Afin de resituer ces travaux dans l’œuvre de Binswanger et pour en souligner l’arrière-plan théorique qui les sous-tend et les précède, signalons juste deux publications. En 1942, deux ans avant Le cas Ellen West, paraît son maître-ouvrage Grundformen und Erkenntnis menschlichen Daseins dans lequel il juge insuffisante la question du Souci (Sorge) de Heidegger, introduisant la notion très controversée de l’amour (Liebe). Cet ouvrage n’est pas traduit en français mais est disponible chez Vrin le livre de Cargnello, Les formes fondamentales de la Présence humaine chez Binswanger, synthèse des Grundformen qu’il est intéressant de lire en même temps que Le cas Ellen West. On ne peut alors s’empêcher de voir dans le cas Ellen West une description existentielle d’une forme manquée de l’accomplissement du Dasein dans l’amour.

Un an avant la compilation des cinq cas cliniques, en 1956, paraît son essai Drei Formen missglückten Daseins (Trois formes manquées de la Présence humaine). Citons en premier la présomption (Verstiegenheit), dont l’article original date de 1949. Il nous intéresse au premier chef car le terme apparaît pour la première fois, sauf erreur de ma part, précisément dans Le cas Ellen West (p. 84).

Les deux autres formes manquées sont la distorsion (Verschrobenheit, prépublié entre 1952 et 1954) et enfin le maniérisme (Manieriertheit), inédit jusqu’alors. Ces trois formes manquées seront en quelque sorte l’aboutissement de sa vision de la schizophrénie.

Nous sommes donc dans une continuité de pensée : le fourvoiement présomptueux est déjà nommé en 1944, et le concept d’amour est toujours présent en 1957. Trois notions-clés apparaissent dès le début des années quarante et perdurent jusqu’à la fin des années cinquante : l’amour, la présomption, et la forme – d’abord les formes fondamentales, œuvre du philosophe Binswanger, puis les formes dévoyées du Dasein (ou de la Présence humaine), œuvre du psychiatre-phénoménologue. Pour ce qui est de la présomption, c’est paradoxalement le texte le plus court des trois essais, mais en même temps, cette direction de sens qu’elle implique, la verticalité, est un thème majeur dans la recherche de Binswanger.

On le voit, tout ce corpus fait bloc, œuvre d’ensemble cohérente qui débute en 1942 par une mise au point théorique sur l’être de l’homme, le Dasein, pour se poursuivre sur ses formes pathologiques. Dans une première approche – qui se précisera ultérieurement – nous sommes en droit, au vu de cette chronologie des écrits, de nous poser une première question sur la pertinence de la démarche phénoménologique qui consisterait à vouloir inscrire un cas particulier dans une théorie pré-élaborée. Est-ce la meilleure façon d’aller droit aux choses elles-mêmes ?

Nous diviserons notre intervention en trois parties. La première reprendra l’histoire de vie de Ellen West. La seconde abordera le point faible de Binswanger, la question du diagnostic, et la troisième la question de l’analyse phénoménologique proprement dite. Cet exposé s’inscrit dans une double démarche qui consiste d’abord à questionner le cas Ellen West, mais aussi à survoler l’approche phénoménologique de Binswanger au fil des décennies pour tenter de mieux comprendre sa démarche.

1) Histoire de vie de Ellen West

Ellen West est née aux USA en 1888, dans une famille juive aisée qui émigra en Europe quand elle eut 10 ans. Ces notions de date et lieu de naissance sont masquées par Binswanger. Leur découverte en est postérieure. C’est la seconde d’une fratrie de trois (deux frères). Il y a de nombreux antécédents familiaux de troubles de l’humeur du côté paternel. À neuf mois, elle refuse le lait, ce qui est interprété comme un acte de résistance. Curieusement, hormis cela, on ne sait rien de ses premières années. L’anamnèse de la prime enfance est très pauvre. Tout juste figurent quelques indications sur son caractère. Elle est décrite comme une enfant très vive, entêtée et violente, bonne élève et ambitieuse mais « déjà, enfant, elle aurait eu des jours où tout lui paraissait vide (p.21) ». On sait qu’elle préfère les jeux de garçon.

En revanche, à partir de 16 ans, Binswanger nous livre un compte-rendu année par année de son adolescence et de ses années ultérieures. Ses poèmes de jeunesse montrent déjà les thèmes qui se dégageront ultérieurement, l’opposition entre la tombe et l’espace aérien signe de liberté, l’humeur sombre, la préoccupation sociale, la survalorisation du travail. Le souhait d’être délicate et éthérée apparaît déjà à 18 ans. Lors d’un voyage, il est noté qu’elle ne peut jamais être seule, loin de ses parents. Binswanger souligne une instabilité thymique prononcée.

La vingtième année est apparemment une année charnière. Elle se fiance lors d’un voyage mais « laisse reposer le sort des fiançailles sur le bon vouloir de son père ». Elle prend du poids, puis apparaissent une angoisse de grossir et les premières manifestations d’un comportement anorexique. Elle se sent « petite et abandonnée dans un monde qu’elle ne peut comprendre ».

La vingt-et-unième année est marquée par un trouble dépressif sans idées suicidaires suivi d’un idéalisme et d’un sentiment de révolte qui débouchent sur des actions sociales.

Une aggravation se dessine à l’âge de vingt-trois ans. La préoccupation alimentaire devient de plus en plus forte. Elle ne peut plus manger avec plaisir en compagnie, seulement quand elle est seule. Car elle aime manger mais ne supporte pas la prise de poids qui en résulte. Elle traverse une période satisfaisante en reprenant des études et se fiançant avec un étudiant, mais la rupture temporaire exigée par ses parents la fait de nouveau plonger dans une sévère dépression associée à une aggravation des conduites anorexiques dont elle sort avec la satisfaction d’être mince. Quelques périodes d’aggravation et de rémission vont se succéder. Ses histoires sentimentales la conduisent à rompre avec l’étudiant pour épouser son cousin à vingt-huit ans. Au fil du temps, avec des hauts et des bas, l’amaigrissement gagne en puissance alors que la dépression s’améliore. En quelques années va s’installer une anorexie mentale avec ses caractéristiques habituelles d’hyperactivité, de dissimulation, de stratégies d’évitement, d’usage de laxatifs et extraits thyroïdiens. Le physique se dégrade bien entendu et, sous pression d’autrui, Ellen West consulte.

C’est à l’âge de trente-deux ans qu’elle entame une première psychanalyse qui prend fin au bout de quelques mois pour des raisons extérieures, nous dit Binswanger. Elle entreprend une seconde analyse. Elle fait deux tentatives de suicide pendant cette seconde analyse. Son état s’aggrave. En décembre 1920, Kraepelin, consulté, diagnostique une mélancolie. Elle entre à la clinique Bellevue le 14 janvier 1921, après un séjour en clinique pour soins somatiques. Elle y restera un mois et demi. Lors de son séjour, Binswanger est frappé par l’impression de vide qu’elle dégage (p. 59), ce qui, à mon sens, est le point central à partir duquel toute la phénoménologie descriptive va se faire. Il note que le tableau clinique est fait d’oscillations thymiques rapides, d’une permanente lutte entre le désir d’être mince et l’envie de manger, et que ses idées de suicide deviennent de plus en plus prégnantes, ce qui l’amène à consulter Bleuler et à tenir un conseil médical avec un troisième médecin. L’alternative de savoir s’il convient de la laisser sortir et de pratiquer un internement est tranchée en faveur de la première solution. Elle quitte donc l’établissement le 30 mars et se suicide trois jours plus tard.

Pour situer à nouveau cette histoire dans le mouvement phénoménologique, notons que l’hospitalisation et le suicide de Ellen West ont lieu un an avant la naissance officielle de la psychiatrie phénoménologique, un an avant le premier texte sur la phénoménologie de Binswanger et, bien entendu, six avant la parution de Sein und Zeit. Ce n’est donc pas une analyse phénoménologique faite sur le vif, étant donné la nette influence heideggerienne revisitée par lui-même dans les Grundformen, mais avec vingt-trois ans de recul, ce qui est considérable (comme si je reprenais un cas clinique de 1994) et ce qui marque la lente et longue maturation de la pensée de Binswanger. Mais il faut se méfier des dates de parution qui ne nous renseignent pas sur la genèse, l’élaboration du texte. On peut légitimement supposer que Binswanger était déjà en pleine mutation phénoménologique quand il soigna Ellen West. Sans doute Ellen West est-elle la première patiente pour laquelle Binswanger utilise la méthode phénoménologique qu’il décrit dans son article-princeps de 1922, De la phénoménologie. Sa seule référence est alors Husserl, et Binswanger y reprend avec insistance le concept de vue intuitive des essences, et c’est dans cette démarche intuitive qu’il faut comprendre sa description phénoménologique qui s’articule autour de la question du vide perçu de façon intuitive. Minkowski parle de diagnostic par pénétration, Rümke, de façon similaire, de praecox Gefühl.

2) Diagnostic.

C’est, nous l’avons dit, le point le plus délicat, le plus sensible. Le diagnostic de schizophrénie a été posé dès 1921, maintenu en 1944 et réaffirmé en 1957 bien que tout laisse à penser, au vu de la préface de 1957, que ce diagnostic ait été contesté par ses pairs dès la publication en revue de 1944.

Nul doute que Binswanger ait été très embarrassé par ce cas clinique qu’il avait du mal à faire entrer dans les classifications de son époque. Emil Kraepelin avait diagnostiqué une mélancolie, le second analyste une névrose obsessionnelle associée à une cyclothymie, lui-même une schizophrénie simple, mais il éprouve le besoin de tenir conseil avec son compatriote – né dans une localité que nous connaissons bien, Zollikon – Eugen Bleuler, qui diagnostique une schizophrénie, et un autre psychiatre, ni kraepelinien ni bleulerien, qui opte pour une constitution psychopathique évolutive. Que faire ? Sans trop de surprises pour qui connaît Binswanger, qui se proclamera toujours fidèle disciple de Bleuler, il suit l’avis de celui-ci, valide donc le diagnostic de schizophrenia simplex.

Or, il suffit de lire les quelques pages du traité de Bleuler consacré à la schizophrénie simple pour faire le constat que ce diagnostic est inapproprié. Comment comprendre ceci ? Il s’avère que nous sommes là, malheureusement, dans ce que l’on nomme une vision extensive du concept de schizophrénie dont le premier responsable fut Bleuler lui-même, et nous en avons un bon exemple avec le cas Ellen West. Sa conception de la schizophrénie simple, avec peu d’éléments vraiment fiables en faveur de la schizophrénie, – ce qui, par contrecoup, a pu induire les psychiatres américains à élaborer un système de classification doté, a priori, d’une bonne fiabilité inter-juges, le DSM – était la porte ouverte à un élargissement de ce concept. Ultérieurement, cette extension du concept a eu très mauvaise presse auprès de générations de psychiatres quand on s’est rendu compte que non seulement cela manquait de rigueur sur un plan purement psychiatrique, mais encore que c’était récupéré par des puissances totalitaires à seule fin de psychiatriser tout opposant au régime. C’était l’époque de la sismothérapie et des neuroleptiques comme alternatives au goulag.

Donc, Binswanger s’inscrit clairement dans ce courant, allant jusqu’à écrire, dans un article de 1957, que certaines névroses graves relèvent en fait de la schizophrénie. Néanmoins, tout porte à croire qu’il ait bien perçu toutes les difficultés que posait ce cas d’Ellen West qui ne rentrait pas vraiment dans les cases ni de la classification en général puisque le diagnostic que je vais proposer n’existait pas, ni de l’entité schizophrénie fût-elle dite simple, puisqu’il propose une nouvelle terminologie que, en hommage à son maître, il nomme morbus Bleuler, ce qui n’est pas sans nous faire sourire un peu, mais ce qui est révélateur tout à la fois de son embarras diagnostic et de sa clairvoyance quant à cette particularité séméiologique inédite.

Mais alors, si ce n’est pas une schizophrénie, de quelle entité clinique s’agit-il ?

On peut y voir deux niveaux :

- sur un plan purement symptomatologique, sans beaucoup de risques de se tromper, disons simplement qu’il y a une comorbidité entre des troubles de l’humeur et des troubles du comportement alimentaire. Diagnostic descriptif qui a l’avantage de laisser ouverte toute interprétation psychopathologique.

- à un autre niveau, sans entrer dans le détail de l’argumentaire, on pourrait se risquer à poser le diagnostic d’état limite. Si pour le premier diagnostic, la symptomatologie se suffit à elle-même, pour ce qui est du second étage, il est bon d’avoir recours à une analyse plus approfondie. Pour faire simple, sans se noyer dans différents travaux de multiples auteurs, et à l’attention des auditeurs qui ne sont pas psychiatres ou psychologues, je dirai, en suivant Bergeret, que l’état limite est une troisième voie, au même titre que la voie névrotique et psychotique, qui peut emprunter des traits à l’une et à l’autre de ces deux dernières mais qui possède ses propres spécificités. C’est, pour reprendre les propres termes de Bergeret, une maladie du narcissisme. La question centrale d’une personnalité limite, c’est la question de l’étayage, de l’appui sur autrui et de son opposé, le vide, parce que quand on ne s’appuie plus sur quelque chose ou quelqu’un, on rencontre le vide. Le risque majeur, c’est la dépression de type anaclitique, qui n’a rien à voir avec la dépression basée sur la notion de faute. Répétons qu’un tel diagnostic n’avait pas cours à l’époque où Binswanger travaillait.

Quoiqu’il en soit, la question de savoir s’il faut poser un diagnostic en phénoménologie est ici soulevée. Je renvoie à la lecture de l’œuvre de Tatossian pour approfondir la question. En ce qui nous concerne, le diagnostic d’état limite n’est pas à prendre comme un absolu. On peut l’ignorer puisque nous ne sommes pas là pour classer mais pour comprendre. Par contre, pour la compréhension de l’analyse phénoménologique, il est bon de retenir cette comorbidité entre troubles de l’humeur et troubles du comportement alimentaire.

L’impression que l’on retire à la lecture du cas Ellen West et des commentaires qui ont suivi est malgré tout que le diagnostic, d’une façon générale, parasite quelque peu l’étude phénoménologique, dans laquelle nous pénétrons maintenant avec notre troisième partie.

3) Analyse phénoménologique

Il est assez habituel, dans la littérature phénoménologique de langue française, de considérer le cas Ellen West sous l’angle de l’anorexie mentale et de l’éthérisation, du fourvoiement présomptueux qui la caractérise, au point d’en devenir un cliché que j’ai d’ailleurs utilisé moi-même il n’y a guère. En soi, ce n’est pas inapproprié, mais ce n’est que partiellement vrai. C’est insuffisant pour caractériser le cas Ellen West. Telle ne sera donc pas notre analyse qui visera au contraire à déconstruire ce cliché. Notre lecture – toute personnelle – nous conduira à récuser le diagnostic d’anorexie mentale comme nous avons récusé le diagnostic de schizophrénie, et à minimiser le fourvoiement présomptueux – tout en en reconnaissant sa pertinence – pour revaloriser le vide, qui nous semble avoir été oublié par nombre de commentateurs alors qu’il constitue l’axe central de l’étude phénoménologique. De plus, nous opérerons un second recentrage. Binswanger divise son étude phénoménologique en deux parties, l’une consacrée au monde et l’autre à la temporalité. L’analyse de la temporalité est restée dans l’ombre de celle consacrée au monde. Nous souhaitons la mettre en lumière.

Binswanger définit son approche comme une herméneutique ontique-anthropologique destinée à décrire les formes d’un Dasein singulier, la distinguant clairement de l’herméneutique ontologique de Heidegger. Mais sur ce point, Binswanger n’est pas très clair malgré tout dans la mesure où, certes, il se distingue de l’herméneutique ontologique de Heidegger, mais pas trop de sa propre herméneutique basée non sur le souci mais sur l’amour.

Dès les premières pages de son analyse phénoménologique, il est question du vide. Binswanger fait remonter l'origine de la schizophrénie à la prime enfance. Il voit dans le refus obstiné du lait à neuf mois non seulement se forger un trait de caractère mais encore l'émergence d'un être-au-monde fermé sur soi, fermé à autrui, créateur d'une privation, d'un vide fondamental, dans un refus de « se faire porter, nourrir, remplir » (p. 74) par autrui. Il se situe dans une vision héraclitéenne qui oppose le koinos kosmos (monde commun) à l'idios kosmos (monde propre), surdéterminé par la jeune fille. L’appariement de ces trois verbes, porter, nourrir, remplir, est de Binswanger lui-même et résume tout à fait bien l’ensemble de la problématique d’étayage, de nourriture, de vide et remplissage, le tout étant fondamentalement intriqué. Nourrir un nourrisson nécessite un portage. On peut en effet donner toute son importance au mot « porter » et y voir un refus de la position anaclitique, de l’étayage, ce qui ne sera pas du tout développé par Binswanger qui privilégiera les deux autres verbes, nourrir et remplir. Cela se conçoit bien dans la mesure où la question de l’étayage n’était pas développée à cette époque. De surcroît, les troubles du comportement alimentaire, visibles et inquiétants, incitent fortement à se focaliser sur le nourrissage et le remplissage et à oublier le portage.

Première remarque, sous forme de question : est-il pertinent d’attribuer à un bébé de 9 mois un Dasein ? Cette question n’est pas posée en ces termes par Binswanger, mais c’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. Car il faut reconnaître que le Dasein est de nature adultomorphe. Les partisans d’une réponse affirmative à cette question trouveront donc dans le cas Ellen West un solide argument clinique à l’appui de leur proposition. Si l’on veut aller plus loin encore avec Paul Jonckheere qui voit dans la paralysie de l’Entschlossenheit (résolution) – à la suite de Binswanger lui-même – un phénomène majeur de l’anorexie mentale, est-il donc pertinent de penser qu’un bébé soit capable de résolution ? Ou bien est-il de fait entraîné malgré lui dans une paralysie de l’Entschlossenheit ?

Deuxième remarque : d'emblée est posée la question du lien entre psychose (au sens où l'entend Binswanger) et personnalité prémorbide, en rupture avec la pensée de Jaspers qui faisait de la psychose un processus incompréhensible. On peut en effet lire la trajectoire intellectuelle de Binswanger dans son rapport avec Jaspers, grande référence pour lui, dont il fut un fervent admirateur dans ses jeunes années pour en être en fin de carrière un critique sévère. La bascule, le tournant jaspersien si je puis m’exprimer ainsi, se situe dans ces années quarante. Pour Binswanger la psychose n’est plus un processus incompréhensible, mais un développement compréhensible. D’ailleurs, cela répond à une certaine logique, tout à fait en phase avec l’extension du concept de schizophrénie qui se rapproche dès lors de la névrose.

Mais revenons à notre thème central. Ce vide, nous dit-il, est également autogénéré par un refus d'assumer son rôle féminin dans lequel « le Dasein s'exhausse à sa propre pesanteur » (p.75).

Cette vacuité est renforcée vers l'âge de 19 ans quand s'installe un système d'individualisation ambitieuse que Binswanger analyse à partir des Grundformen et de cette question fondamentale de l'amour, qui ne vise plus la nostrité mais une ambition personnelle cause de souffrance profonde dans la mesure où Ellen n'est pas sans ignorer la sollicitude et l'amour qu'elle vise mais qu'elle est incapable d'atteindre de façon authentique.

Les mondes auxquels Ellen West a à faire sont au nombre de trois : le monde sur terre, qui est monde de la praxis, monde social, monde relationnel, le monde de l'air, monde des idéaux, et le monde dans et sous la terre, monde des envies. Pour se maintenir les deux pieds sur terre, Ellen West a recours au travail et à l'engagement social qui se révèlent vains et impuissants à combler ce sentiment de vacuité existentielle que Binswanger voit, en 1944, comme le phénomène central et primordial (p.83). L’échec dans le monde de la praxis est sans doute pour Binswanger un argument pour mettre en avant l’insuffisance du souci heideggerien, tel qu’il le comprend, c’est-à-dire dans une vision qui me paraît restrictive, et pour souligner la nécessité d’y adjoindre l’amour. Il y a une radicalisation du conflit entre deux mondes, le monde aérien, éthéré et immortel de l'amour (Grundformen) d'un côté et le monde sous-terrain et terrestre des envies, de la tombe, de la finitude. L'anorexie mentale qui débute à vingt ans n'est pas un commencement mais une fin (p.90). La fin d'un conflit entre ces deux mondes, aérien et souterrain, spirituel et charnel, clair et obscur, que le monde de la terre, de la praxis, n'a pu à lui seul solutionner. Mais c'est une mauvaise solution qui enferme le Dasein dans un fourvoiement solipsiste. Le refuge dans le monde éthéré sans pesanteur et sans finitude n'a pas d'appui terrestre et ne repose que sur un idéal présomptueux – et c'est à cette occasion que ce terme apparaît sous la plume de Binswanger (Verstiegenen Wunsch, p.84) – qui a perdu toute notion d'étendue terrestre. Nous sommes là dans une disproportion anthropologique. En réalité, il conviendrait de dire que l’anorexie qui se déclare à vingt ans n’est pas la fin d’un conflit, puisque la souffrance persiste et que l’anorexie n’est pas chronique, qu’il y a de nombreuses rechutes de boulimie et de dépressions.

Remarquons que Ellen West ne pourrait pas sortir de son fourvoiement présomptueux sans aide d'autrui, comme il est stipulé dans les Trois formes manquées de la Présence humaine. Ce qui pose une question thérapeutique fort embarrassante : comment aider quelqu’un qui ne veut pas dépendre d’autrui ?

Ce positionnement dans le monde de l’air est profondément instable. Ellen West tente d'harmoniser le monde éthéré et le monde terrestre soit par l'engagement militant soit par le mariage, mais cela ne la satisfait pas. D'autre part, confrontée à ses envies pressantes, car elle aime manger (son désir étant de pouvoir manger sans grossir), « le monde éthéré perd de plus en plus son rôle directeur » (p.100) et elle cède à des crises de gloutonnerie, nous dit Binswanger. Nous parlerions bien sûr de boulimie. Elle est dans l'impossibilité de maintenir en équilibre ces trois mondes et « le Dasein se détourne par la fuite vers des régions éthérées » pour « échapper à cette menace qui pèse sur le Dasein en son fondement », à savoir « le vide existentiel et la pression existentielle, l'être-creux et l'être-trou existentiel, l'être limité ou l'être restreint, bref l'être-tombeau » (p.101). Binswanger précise d'ailleurs que « ce n'est un paradoxe qu'en apparence que justement l'estomac plein renforce le sentiment du vide » dans la mesure où « l'être-rempli et l'être-rond charnels [...] sont assurément, du point de vue du monde éthéré, une incarnation (vécue) du vide (spirituel) » (p. 104).

Or, il convient de ne pas donner trop l’importance à l’éthérisation. Certes indéniable, elle n’est pas l’élément central, Binswanger le signale lui-même. D’une part parce que ce positionnement ne dure pas. Il y a de nombreuses chutes, de nombreux accès de boulimie qui ne font pas de Ellen West une anorexie pure qui, elle est très durablement installée. Le fourvoiement présomptueux (Verstiegenheit) n’est pas ce qui caractérise le mieux Ellen West en tant que forme manquée de la Présence, pas davantage le monde de la terre d’ailleurs. Ce qui me paraît essentiel, c’est l’instabilité. Rien ne tient dans la durée. On peut parler d’une forme sans forme stable. C’est avant tout une forme de la Présence amorphe, au sens de sans forme – terme utilisé par Binswanger lui-même mais pour une autre raison.

D’ailleurs, en ce qui concerne la Verstiegenheit, il s’agit de ne pas la surdimensionner. Si on porte un regard sur l’ensemble de l’œuvre de Binswanger, on le voit fasciné par la verticalité. Depuis Rêve et existence jusqu’à Solness le constructeur en passant par Le cas Ellen West, le fourvoiement dans les Trois formes manquées de la Présence, le bondissement dans la fuite des idées et, bien entendu, les Grundformen et la question de l’amour, qui est une question d’élévation, on voit qu’il y a une production d’articles et de livres très importante consacrée à ce sujet qui lui donne un aspect de disproportion thématique que, en tant que lecteur, il convient de relativiser.

 À ces trois mondes ci-dessus décrits correspondent trois temporalités différentes, desquelles ils s’originent.

La temporalité du mode éthéré est caractérisée par une projection dans un futur vide, dans des possibilités vides. Le Dasein se projette dans un imaginaire, dans un à-dessein-de-soi inauthentique, dans un désir illimité, mais menacé en permanence par la dépression, la chute, l’angoisse.

Dans le monde sépulcral il n’y a pas d’avenir, mais un passé toujours présent. C’est un monde figé dans lequel rien ne peut advenir, monde de l’évidement (Entlleerung), du trou de la tombe. La temporalité est « un simple présentifier, un présentifier du pur maintenant, qui ne naît pas du futur ni ne laisse derrière lui rien de passé. » (p.133). L’envie de manger qui caractérise ce monde est assimilé à de l’angoisse. Cette angoisse est de même nature que celle que l’on retrouve dans le monde éthéré, angoisse de la Nullité du Dasein.           

La temporalité du monde de la praxis est caractérisée par un présent qui ne peut se réaliser de façon authentique, car seule la résolution (Entschlossenheit) authentique ouvre le là du Dasein comme situation. Ici apparaît l’Entschlossenheit que Paul Jonckheere reprendra à son compte dans l’analyse de l’anorexie mentale. Binswanger revient de nouveau sur le vide existentiel qui oblige Ellen West à remplir le temps, reprécisant que l’obligation de remplir l’estomac n’est que l’obligation de remplir ce vide existentiel, et que l’addiction, tout compte fait, est un besoin d’échapper au phénomène du vide. « Le plaisir devient désir de plaisir et avidité à travers le fait qu’en tant que satisfaction et apaisement purement momentanée il installe sans cesse à nouveau le Dasein dans le vide existentiel ». (p. 138), ce qui, précisons-le, entraîne la répétition.

Au total, « la temporalité se disloque plus ou moins dans des ekstases isolées les unes des autres » (p. 137), « l’ekstase du futur s’efface de plus en plus, l’ekstase du passé prédomine, et le présent devient un simple maintenant, ou, au mieux, un simple laps de temps » (p. 140)

J’en ferai un double commentaire :

1) Cette description de la temporalité préfigure celle que Binswanger fera dans Mélancolie et Manie, dans les années soixante, en s’appuyant cette fois-ci sur Husserl et non Heidegger, avec le vocabulaire que l’on connaît, rétention, protention et présentation. Car la temporalité décrite dans ces deux mondes que sont le monde céleste et le monde tellurique nous évoque sans ambiguïté aucune les troubles de l’humeur, un être-en-arrière-de-soi avec des protentions vides, ce qui nous oriente plus du côté de Kraepelin que du côté de Bleuler, en ce qui concerne le diagnostic, ce que Binswanger ne pouvait pas reconnaître sans se désavouer. Une particularité cependant : une temporalité liée à l’addiction, à l’envie de manger, s’y surajoute, avec cette notion d’instantanéité brève, de présent ponctuel, ce qui nous amène au second commentaire.

2) Ceci est à rapprocher de l’analyse de l’addiction faite par von Gebsattel, que j’ai précédemment utilisée d’ailleurs dans mon travail sur le jeu, raison pour laquelle ce rapprochement m’est apparu comme une évidence. Je fais référence à un article publié en 1939, tiré d’une conférence de 1938, traduit par Marc Géraud qui nous apprend, dans sa présentation, que von Gebsattel était le premier psychanalyste de Ellen West. On ne sait pas si Binswanger a lu cet article, s’il a été influencé par von Gebsattel, mais on ne peut qu’être intrigué par la similitude de pensée. Y a-t-il une influence non assumée ? Je ne peux pas répondre à cette question.

« Celui dont la résolution est inhibée dans sa mélancolie [qu’il ne peut supporter] fuit dans l’addiction – écrit von Gebsattel. »« La personne addictive, ayant perdu la continuité de son histoire de vie intérieure, n’existe de ce fait que ponctuellement, dans l’instant d’un emplissement apparent, donc de façon discontinue. Il vit de moment en moment, mais en fin de compte, il est dans chacun insatisfait. À peine a-t-il recouvert le vide du présent avec la jouissance, la sensation, l’anesthésie, l’ivresse, le gain, le succès, etc… qu’il est déjà saisi par l’irréalité de son vécu, sous la forme d’un être-insatisfait et d’une « gueule de bois », ce qui le contraint sur-le-champ à une répétition de son acte. La personne souffrant d’addiction fait toujours la même chose, vit toujours la même chose et ne change pas de place dans le médium du temps immanent vécu (ibid, p. 99) ». Ceci résume assez bien la problématique de Ellen West.

En revanche, Binswanger ne fait aucune analyse de la temporalité de l’anorexie. S’il fallait en faire une, disons brièvement que l’anorexique vit dans un temps qui méconnaît la mort, contrairement à Ellen West, dans une temporalité qui est celle que Binswanger décrit pour l’amour dans les Grundformen, c’est-à-dire l’éternité, l’infinitude.

Signalons que dans sa préface de 1957, il n’est fait mention ni du vide existentiel ni de la temporalité. C’est l’inconséquence de l’expérience naturelle – influence de Schilazi, – qui prend la place du vide et qui devient le facteur central explicatif duquel tout va dépendre. Ce préfixe privatif de l’inconséquence n’inscrit pas le schizophrène dans un mode d’être différent, mais déficient.

EN GUISE DE CONCLUSION

On a le sentiment, à la lecture du cas Ellen West, d’être devant une occasion ratée. La qualité de la vision phénoménologique initiale, cette vision des essences, ce vide perçu, est un peu gâchée par le double recouvrement qui pèse sur cette description, à savoir le diagnostic de schizophrénie d’une part, et d’autre part, l’omniprésence sous-jacente des Grundformen qui ferment au lieu d’ouvrir. Sur le plan diagnostic, nous l’avons vu, le diagnostic posé de schizophrénie, s’il se comprend d’un point de vue historique et contextuel, un siècle plus tard, n’est plus pertinent et doit être réenvisagé à l’aune de la nouvelle clinique.

Sur un plan phénoménologique, au travers de ce cas clinique, c’est tout le trajet intellectuel de Binswanger qui apparaît, par strates successives. La première strate, c’est celle de l’intuition phénoménologique de 1921 qui lui révèle le vide de Ellen West, ce que je tiens pour être le point central, le primum movens de cette étude, à partir de laquelle la description proprement dite s’organise. C’est, sans doute, l’essence même de la phénoménologie, ce qui nous amène à reprendre cette question posée au début de notre exposé concernant la démarche phénoménologique qui paraissait axée sur la théorie. En fait, la première démarche ne l’est pas, elle repose bien sur un précepte fondamental husserlien, et, à cette occasion, Binswanger se montre brillant. Sans doute fallait-il à Binswanger une théorisation secondaire passant par les Grundformen pour écrire l’histoire de Ellen West. En rester à cette intuition primordiale aurait pu par contre déboucher sur une phénoménologie du vide – proposition a priori étrange au vu du précepte de Husserl, « droit aux choses elles-mêmes », qui sous-entend que l’on rencontre toujours quelque chose.

La seconde strate, en 1944, montre un Binswanger ayant réinterprété Heidegger avec les Grundformen ; c’est l’aspect le plus connu de notre auteur, nous n’insistons pas. La troisième, en 1957, corrige cette dernière sous l’influence de Szilasi avec la thématique du cours de l’existence, de l’inconséquence de l’expérience. Enfin, dès 1944, on peut discerner l’esquisse de la quatrième strate à venir, le tournant phénoménologique du retour à Husserl des années soixante.

Ouvrir vers d’autres horizons, c’est le sens de ma démarche. Le cas Ellen West, qui semble finalement avoir accompagné Binswanger tout au long de sa carrière, loin d’avoir été épuisé, mérite au contraire d’être repris, réécrit, réinterprété, tel un palimpseste, ne serait-ce que parce que les archives sont maintenant disponibles et offrent de nouvelles perspectives. La lecture que j’en ai faite est une lecture parmi tant d’autres possibles. Il y en a déjà quelques-unes et il y en aura encore d’autres, fort heureusement. C’est la raison pour laquelle il faut se garder de toute conclusion.

BIBLIOGRAPHIE

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