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ABETTAN C. (18/11/2017)

Pourquoi continuer à traduire Binswanger ?

 

 

Il s'agit aujourd'hui de se demander quel intérêt il peut encore y avoir à continuer à traduire Binswanger en français, question que je me suis posé – de façon au moins implicite – lorsque je me suis mis à traduire ce qui est devenu le recueil Phénoménologie, psychologie psychiatrie paru chez Vrin en 2016. Tout d'abord, je dois dire que la réalisation de cette traduction m'a beaucoup amusé, et j'aimerais aujourd'hui rapidement partager avec vous quelques uns des aspects ludiques de ce travail. Le jeu consiste le plus souvent à arbitrer entre différentes façons de traduire des choses intraduisibles. A cet égard, le texte le plus intraduisible est celui « Sur la phrase de Hofmannsthal »[1], qui est celui qui exploite le plus les ressources propres de la langue allemande, sans équivalents en français. Cette difficulté se remarque à la lecture de la traduction par le nombre important de termes allemands figurant entre parenthèses, de façon à ce que le lecteur puisse se faire par lui-même sa propre idée. Je voudrais aborder deux autres exemples. Le premier concerne la façon appropriée de traduire le terme « real ». Le terme se traduit couramment par le français « réel ». Le problème vient du fait que Husserl a explicitement distingué la notion de « real » de celle de « reell ». « Real » se réfère chez lui à la res comme réalité mondaine, naturelle, existant dans le monde (qu'elle soit ou non actuellement donnée), tandis que « reell » se réfère à une « réalité » immanente au vécu, et concerne ainsi l'effectivement vécu, le contenu de conscience dans son immanence. Les traducteurs de Husserl ont donc pris l'habitude de traduire « real » par « réal », et « reell » par « réel ». Or, Binswanger, en particulier dans le premier texte relatif à l'explication et à la compréhension dans les sciences de l'esprit[2], utilise le terme « real ». Doit-on alors le traduire par le terme courant en français « réel », ou par le néologisme « réal » utilisé par les traducteurs de Husserl ? Question bien difficile à trancher, dont témoigne ma tendance à choisir parfois l'une et parfois l'autre solution ! Si je me suis parfois laisser aller à traduire par « réal », j'ai le plus souvent choisi le terme courant « réel » car Binswanger ne se réfère pas vraiment à la distinction husserlienne, et utilise le terme dans un sens qui me paraît être le sens courant[3]. Un autre exemple du jeu propre à la traduction concerne le titre même du texte « Psychotherapie als Beruf ». Je l'ai traduit par « La psychothérapie comme métier »[4]. Or, bien qu'à première vue cela puisse paraître aller de soi, il y a là en réalité un potentiel problème. Le choix que j'ai fait a le mérite de la fidélité : j'utilise un mot (métier) là où Binswanger utilise un mot (Beruf). Mais cette décision, défendable, masque le fait que le terme allemand joue sur l'ambiguïté du terme « Beruf », qui désigne à la fois le métier et la vocation. Cette plurivocité est constamment à l’œuvre dans le texte de Binswanger, dont le propos est de montrer que la psychothérapie est plus qu'une activité artisanale et recèle quelque chose de plus que le simple « métier », un plus qui est de l'ordre du sacerdoce, ou de la vocation. Les traducteurs du livre de Max Weber, Le savant et le politique, ont par exemple fait le choix inverse. Ce livre comporte en effet deux parties intitulées respectivement « Wissenschaft als Beruf » et « Politik als Beruf », qui ont été traduites par « Le métier et la vocation de savant », puis « Le métier et la vocation d'homme politique »[5], ce qui a le mérite de faire apparaître le jeu de mot mais l'inconvénient d'être moins littéralement fidèle et de prendre plus de liberté par rapport au texte original.

Venons-en maintenant plus précisément au « choix » des textes eux-mêmes. En toute honnêteté, il n'y a pas eu véritablement de choix à faire. Beaucoup de textes de Binswanger étaient déjà traduits en français, je n'avais pas envie de traduire les Grundformen (pour diverses raisons, qui ne tiennent pas seulement à l'ampleur de la tâche), et je savais que Philippe Veysset avait déjà réalisé les traductions des deux cas de schizophrénie encore inédits en français (les cas Ellen West et Jürg Zünd). C'est dans ce contexte que j'ai pris la décision de traduire la plupart des articles de Binswanger pour lesquels il n'existait pas encore de traduction[6]. Si certains d'entre eux avaient été, depuis leur publication originale, republiés en allemand, d'autres en revanche n'avaient jamais été republiés (c'est par exemple le cas du cas Mary de « Symptôme et temps », ou de « La psychothérapie comme métier »), et le simple fait d'y accéder a nécessité un petit travail archéologique dans les bas fonds de la bibliothèque de la faculté de médecine Paris-Descartes ! Les textes figurants dans le recueil sont assez divers et ne participent pas d'une unité évidente. Certains d'entre eux sont en effet plutôt anecdotiques, et ont un intérêt essentiellement biographique, comme celui sur Bleuler[7], sur Heidegger[8], et surtout celui sur Husserl[9], qui rapporte le petit mot que Husserl écrivit dans le livre d'or de la famille Binswanger lors de son unique visite à la clinique Bellevue. Pourtant, si à première vue on peut avoir l'impression d'un recueil « fourre-tout », je crois cependant que beaucoup des textes qui y figurent renouvellent (ou tout au moins enrichissent) l'approche que l'on peut avoir du corpus binswangérien, ou au moins de certains de ses aspects. Je voudrais donc maintenant examiner en quoi ces textes apportent quelque chose de nouveau, et pourquoi il me semblait, par-delà tout souci de systématicité, important de les traduire et de les rendre accessibles au public francophone non germanophone. Le potentiel intérêt de ces textes peut à mon sens se partager en trois thématiques.

Premièrement, ils permettent de mieux comprendre certains moments de l'itinéraire intellectuel de Binswanger, qui jusque là pouvaient paraître assez mystérieux à la lumière des textes jusqu'ici disponibles en français. Pour illustrer ce premier point, je prendrai deux exemples précis, situés aux deux extrêmes de l'itinéraire de Binswanger. Commençons par le début. Le plus souvent, on prend acte de l'existence de fait d'une psychiatrie phénoménologique, et l'on a tendance à considérer que cette existence va de soi, sans prendre conscience de son caractère étonnant, voire intempestif. En effet, à mon sens, on ne peut que s'étonner que la phénoménologie et la psychiatrie, qui représentent deux disciplines fort différentes se rattachant à des institutions n'ayant que très peu de liens, aient pu à un moment (dans les années 1910-1920), se rencontrer. De ce point de vue, le tout début de l'itinéraire de Binswanger est mal connu, et tout se passe comme si il nous apparaissait comme naturel que ce psychiatre suisse travaillant dans une clinique privée, c'est-à-dire hors de tout contexte universitaire, ait eu le désir de rapprocher phénoménologie et psychiatrie, et comme si ce rapprochement avait d’emblée pris la forme d'une description des projets de monde (Weltentwurf) des malades. En réalité, cette thématique du projet de monde n'apparaît que vers le milieu de l'itinéraire, et procède de la découverte du continent heideggérien. Et si l'on aborde Binswanger (et plus généralement la psychiatrie phénoménologique) directement par cette thématique, il me semble que le risque de mécompréhension (ou de méprise) n'est pas négligeable. Le recueil comporte deux textes assez précoces (« Quelles tâches les progrès de la nouvelle psychologie engendrent-ils pour la psychiatrie », de 1924, mais surtout « Comprendre et expliquer en psychologie », de 1927), qui me paraissent pouvoir éclairer les raisons qui ont poussé le psychiatre Binswanger à se tourner vers les travaux de Husserl. Le second texte me paraît de plus indispensable pour comprendre un texte figurant dans le recueil paru en 1970 chez Gallimard et intitulé « Apprendre par expérience, comprendre, interpréter en psychanalyse » (1926), qui, sinon, me paraît franchement obscur.

Le but de Binswanger est de clarifier ce que signifie « comprendre » en psychologie, et il part pour cela du constat que le mot « comprendre » renvoie à une pluralité de théories différentes (développées par Simmel, Rickert, Spranger, Litt, Erdmann, Max Weber, Jaspers, Scheler, Edith Stein, Häberlin, etc.). C'est ici qu'intervient la phénoménologie : le but qui lui est assigné, et qui justifie qu'on y ait recours, est d'éclairer ce que veut dire « comprendre », et de mettre de l'ordre dans la pluralité de ces théories. Et si la phénoménologie peut jouer ce rôle de clarification, c'est en vertu de sa capacité (réelle ou supposée) à se départir de tout préjugé[10], conformément à ce qu'affirmait Husserl dès l'introduction des Recherches logiques. La thèse de Binswanger est plutôt renversante : selon lui, ce que la quasi-totalité de ses contemporains évoque en parlant de « compréhension » n'a absolument rien à voir avec la compréhension. En effet, d'après lui, la plupart de ses contemporains, lorsqu'ils parlent du fait de « comprendre » quelqu'un, évoquent en réalité le fait que l'on a réussi à appréhender la vie psychique d'autrui. Or cela consiste à « revivre » (Nacherleben) ce qu'autrui vit, en une sorte de compréhension empathique. Et, pour Binswanger, cela n'a rien à voir avec une compréhension (Verstehen), mais est du domaine d'une simple « constatation » (Feststellen)[11] psychologique empirique d'une succession de vécu. Pour lui en effet, le domaine de la compréhension se distingue radicalement du domaine empirique et concerne exclusivement l'appréhension de relations idéales. Ce qui se trouve ici à l'arrière-plan, c'est l'idée développée par Husserl dans la troisième Recherche logique selon laquelle la configuration des vécus en un ensemble, constitutif de la vie psychique, obéit à des relations idéales déterminées par l'essence des vécus en question. La compréhension, pour Binswanger, est alors étroitement liée à ce qu'il appelle une « psychologie eidétique »[12] puisqu'elle consiste à progresser dans la connaissance des relations d'essence existant entre les vécus. En d'autres termes, les vécus ne peuvent pas se suivre dans n'importe quel ordre, leur enchaînement est subordonné à des « lois a priori de la raison », et la façon dont un vécu résulte d'un autre dépend de leur sens, de leur contenu (Gehalt)[13]. La compréhension psychologique concerne donc en réalité la saisie d'une « configuration idéale de sens »[14] relativement étrangère au fait que cette configuration soit réalisée chez tel ou tel individu particulier.

Bien évidemment, la thèse, plutôt radicale, est volontiers polémique, et Binswanger lui-même s'empresse de la tempérer. Il précise en effet qu'il faut distinguer ce que l'on peut comprendre conceptuellement (begreiflich), et qui est alors « verständlich », de ce qui est réellement compris psychologiquement (psychologisch) et qui est alors « verstehbar »[15]. En ce sens, la compréhension psychologique ne se résume finalement pas à l'appréhension des connexions idéales de sens entre les vécus en vertu de leur essence. En effet, si en droit la compréhension est dans son fondement totalement indépendante du domaine empirique, en fait elle s'édifie (aufbauen) sur des « actes d'expériences » ou « actes empiriques » (Erfahrungsakte) qui constituent alors la condition de son accomplissement[16]. La saisie des connexions idéales existant entre les vécus en vertu de leur essence ne contribue qu'a délimiter « les possibilités a l’intérieur desquelles quelque chose peut constituer pour la personne un motif de ses actions »[17]. Ainsi, quand je repère une certaine détermination (Bestimmtheit) ayant trait au caractère d'une personne déterminée, cela ne me permet que de savoir quelles autres déterminations seront conciliables versusinconciliables (vereinbar versus unvereinbar) avec elle, et ainsi d’appréhender ce qui peutou non constituer un motif d'action pour cet homme[18], sans me permettre pour autant de savoir quelles seront parmi ces vécus possibles ceux qui constitueront effectivement ses motifs, compris comme vécus réels. Ce qui permet de discriminer parmi l'ensemble des vécus dont la survenue était possible en vertu des relations idéales de sens qui les liaient a un vécu effectif de la personne, ceux qui sont effectivement devenus des motifs (réels) pour la personne, c'est bien la prise en compte d’éléments accessibles empiriquement. Et c'est a ce niveau qu'intervient pour Binswanger le fait de revivre pour soi les vécus d'autrui (Nacherleben) de façon empathique, ainsi que tout ce que l'on peut percevoir de la vie psychique d'autrui dans la confrontation avec la personne dans l’expérience (erfahren), ainsi que l’interprétation (deuten) de tout ce qu'elle manifeste empiriquement (Ausdrucksverstehen). C'est ainsi que l'on peut finalement différencier la « compréhension psychologique » (psychologische Verstehen) au sens étroit du terme (appréhension de relations idéales de sens entre les vécus), et la « compréhension en psychologie » (Verstehen in der Psychologie)[19].

Quel peut-être l'intérêt de ces considérations assez techniques ? Elles permettent de redonner du sens et une certaine consistance à l'approche phénoménologique en psychiatrie. Bien souvent, celle-ci est prise comme l'équivalent d'une sorte de souci humaniste qui viserait à vouloir se mettre à la place du malade en une sorte de geste empathique, afin de favoriser l'avènement d'une psychiatrie plus humaine, opposée à une psychiatrie « scientifique ». Cette façon d'aborder la phénoménologie en psychiatrie est largement prédominante dans la littérature psychiatrique internationale de langue anglaise, dans laquelle il existe actuellement une petite « mode » autour de la phénoménologie, ainsi que dans ce courant actuellement florissant de la « philosophie de la psychiatrie ». Or dans cette littérature ultra contemporaine, on observe un phénomène assez curieux. On peut distinguer, au sein de cette littérature, une double visée. Il s'agit d'un côté de s'interroger sur le soin psychiatrique et sa qualité (en vue peut-être de le faire évoluer), et de l'autre de tenter d'élaborer des concepts consistants capables d'assurer la validité du discours théorique de la psychiatrie et de servir ainsi les prétentions scientifiques de celle-ci. Or cette visée double se calque sur une séparation des méthodes d'approche. Les auteurs (plutôt cliniciens) revendiquant une filiation phénoménologique travaillent sur le premier aspect : améliorer le soin psychiatrique par la prise en compte du vécu des malades, tandis que les auteurs (plutôt philosophes de formation) visant à renforcer sur le plan théorique l'assise scientifique de la psychiatrie et de ses concepts mettent en œuvre une approche plutôt analytique[20]. On le voit, la phénoménologie se retrouve coupée de toute prétention à contribuer à répondre à l’exigence scientifique de validité normative du discours psychiatrique pour se retrouver de façon unilatérale cantonnée dans le rôle exclusif d'une écoute attentive des malades. Or, sous cette forme affadie, la phénoménologie prête facilement le flanc à une critique bien légitime[21]. C'est pourquoi il importe de retourner aux textes originaux, et en particulier aux premiers textes de Binswanger[22]. Dans ces textes, il apparaît clairement que toute volonté de mettre un peu trop rapidement au premier plan une approche « empathique » est dès le départ critiquée en raison de sa faiblesse méthodologique. Mais on s'aperçoit surtout que ce qui commande l'orientation vers la phénoménologie, c'est la capacité de celle-ci à servir ces deux buts. Il s'agit bien d’œuvrer à fournir à la psychiatrie un socle théorique stable capable de satisfaire une exigence scientifique de validité normative, et s'il s'agit bien de s'intéresser à la façon dont la relation que le malade entretient avec ce qui l'entoure se structure et à ses « vécus de conscience », c'est en tant qu'il s'agit là de la meilleur façon de remplir l'objectif premier. Il faut « fonder », mais tout en restant au plus près du concret, car une fondation qui conduirait à se perdre dans des arrières mondes métaphysiques grèverait cette fondation des concepts scientifiques qui est pourtant visée. A mon avis, c'est cette tension entre la volonté d'assurer une assise théorique stable à la psychiatrie et le souci pour cela de ne pas dire n'importe quoi et de se tenir au plus près de ce qui est réellement vécu par les malades qui donne à la phénoménologie psychiatrique tout son intérêt et toute sa richesse. Retourner à des textes comme « Expliquer et comprendre en psychologie » permet de mieux apercevoir le rôle que les pionniers du rapprochement des disciplines entendaient faire jouer à la phénoménologie, ce qui peut être des plus éclairant dans le débat international actuel sur la phénoménologie en psychiatrie.

Venons-en maintenant à un autre point plutôt obscur de l’itinéraire de Binswanger, susceptible d'être éclairé par certains de ces textes. Il est bien connu que, à la Daseinsanalyse proprement dite succède vers 1960 une phase dite de « retour à Husserl », manifeste dans Mélancolie et manie (1960), et dans Délire (1965). Pourtant, alors que cette évolution a suscité la perplexité de nombreux lecteurs, Binswanger reste assez laconique sur ses raisons et se contente de préciser :

mon travail sur la schizophrénie m'a montré que la recherche phénoménologique et daseinsanalytique ne pouvait se satisfaire de la caractérisation des « mondes » des malades mentaux et de la « structure anthropologique » des « formes d'existence » psychiatriques, comme je l'exprimais en son temps, mais qu'il était essentiel d'examiner la nature propre de ces mondes quant à leur constitution, en d'autres termes, d'étudier les moments structuraux (Aufbaumomente) constitutifs de ces mondes et d'en dégager les différences constitutives, déterminantes pour leur constitution[23].

Or les articles rédigés vers la fin des années 1950 et jusqu'ici non disponibles en français permettent de préciser les choses. Binswanger y confesse que :

Malgré des années d’effort, je ne suis, encore aujourd'hui, pas en mesure de vous présenter quelque chose de complet et de définitif à propos des flexions de l’ordre structurel du Dasein (die Abwandlungen der Gefügeordnung des Daseins) de ces hommes que cliniquement nous caractérisons comme schizophrènes. La Daseinsanalyse ne peut vous livrer ni une théorie, ni une étiologie, ni une technique psychothérapeutique concernant la schizophrénie[24].

Binswanger s'attache alors à deux points précis à propos des schizophrènes. Tout d'abord, il évoque l'« inconséquence de l'expérience » (Inkonsequenz der Erfahrung)[25] présentée comme « le concept fondamental pour la compréhension des parcours de Dasein (Daseinsverläufe) qualifiés de schizophrènes »[26]. Cette inconséquence se conçoit en opposition avec ce qu'il appelle « l'expérience naturelle » (natürlische Erfahrung). Ce que veut mettre en évidence Binswanger, c'est que l'être avec des objets (Sachen) ou des choses (Dingen) qui font encontre (begegnen) et avec lesquelles nous avons commerce (Umgang) ne va pas du tout de soi, et qu'il n'est ni évident (Selbstverständliche) ni facile (Bequeme)[27].

La schizophrénie donne à voir une « menace de l'enchaînement de l'expérience » (Bedrohung des Folgezusammenhanges der Erfahrung)[28], qui remet fondamentalement en cause la « continuité du "monde" » (Kontinuität der "Welt")[29]. Binswanger introduit alors une nouvelle notion, celle d'Aufspaltung[30], parfois traduite par « scission » pour décrire la dislocation effective de l'expérience en une alternative rigide (starre Alternative) impliquant deux faces inconciliables. L'existence schizophrénique est bien souvent tendue vers un idéal, cet idéal étant contrebalancé par un ensemble d'éléments lui faisant obstacle, si bien que l'expérience s'épuise dans une lutte (Kampf) insoluble entre ces deux faces contradictoires. Or cette « scission de l'expérience » en une alternative rigide remet en question la manifestation même de quelque chose comme un monde, dans la mesure où il n'y a plus, en dehors des deux faces de l'alternative, que des lacunes (Lücke) ou des vides (Leere)[31] que le délire essaye tant bien que mal de combler (aussfüllen), conduisant ainsi Binswanger à écrire dans Délire qu'« ici ne règne aucun monde » (hier waltet keine Welt)[32].

Ces éléments éclairent la prise de distance par rapport à Heideigger qui caractérise la fin de l'itinéraire de Binswanger. En effet, le fait qu'il y ait un monde est toujours présupposé par Heidegger, et c'est sur ce présupposé que se fondent les analyses qu'il propose. Notre ouverture au monde a toujours déjà eu lieu, et cette ouverture est toujours déjà marquée par une significativité. Elle constitue un a priori. Ce qui est envisagé par Heidegger, c'est une pluralité de possibilités (propre et impropre) de se rapporter au monde, qui déterminent des modalités différentes d'apparition du monde, mais le fait qu'il y ait un monde n'est jamais remis en question.

Or rendre compte de l'expérience schizophrénique semble impossible tant que l'on emploie pour cela des concepts qui présupposent que quelque chose ayant d'emblée un caractère unitaire se manifeste. Car ce que la schizophrénie conduit à interroger, ce ne sont pas les modalités d'apparition d'un monde toujours déjà ouvert, mais les conditions même de cette apparition. Ce que le schizophrène révèle, c'est que le fait qu'il y ait un monde, dans lequel prend place une expérience unitaire, ne va pas de soi. Dès lors, les concepts forgés par Heidegger dans Sein und Zeit se révèlent incapables de rendre compte de ce mode d'existence, dans la mesure où ils présupposent tous cette ouverture à un monde unitaire qui est précisément absente dans la schizophrénie. Avec Sein und Zeit, il demeure en particulier impossible de comprendre que des choses puissent se manifester sans que cette manifestation ait lieu sur un fond de monde unifié. Et dans les Séminaires de Zollikon, le problème demeure de ce point de vue inchangé, la schizophrénie n'est envisagée que comme une modification privative d'une ouverture présupposée, qui n'est fondamentalement pas remise en question, et le fait que des étants puissent se manifester de façon unitaire n'est pas non plus interrogé quant à ses conditions de possibilité[33]. Or présupposer que l'homme se tient d'emblée ouvert pour l'étant, c'est déjà trop présupposer pour pouvoir rendre compte de la schizophrénie. Ce que tente de penser Binswanger, c'est précisément des étants se manifestant sans que cette manifestation puisse être référée à un monde, des étants entre lesquels il y a des vides. Et c'est parce que la conceptualité husserlienne lui semble plus apte à rendre compte de ce genre d'expérience, dans la mesure où elle pose la question de la constitution du monde, qu'il se tourne vers elle.

A côté de ces questions relatives à l'itinéraire de Binswanger, les textes du recueil sont susceptibles de contribuer à des débats tout à fait contemporains. Je prendrai deux exemples. Le premier est celui du diagnostic. La question de savoir comment fonctionne le diagnostic en psychiatrie est tout à fait d'actualité. Dans les années 1970, plusieurs études ont établi qu'il y avait bel un bien un « problème » du diagnostic psychiatrique, en montrant que le même malade recevait tel ou tel diagnostic selon le psychiatre auquel il avait affaire[34], ou encore qu'il suffisait de suggérer à des psychiatres qu'ils allaient avoir affaire à des psychotiques pour qu'ils aient l'impression d'avoir affaire à des psychotiques alors qu'ils étaient en réalité confrontés à des individus non psychotiques[35]. C'est pour résoudre cette crise qu'une réflexion s'est engagée à propos du diagnostic en psychiatrie, réflexion qui a notamment abouti à l'édification de la classification américaine du DSM. Cette classification fait l'hypothèse que le diagnostic psychiatrique se pose de façon inférentielle, c'est-à-dire que l'établissement du diagnostic se fait dans un second temps, une fois un certain nombre de symptômes identifiés, et ceux-ci rapportés aux grands modèles sémiologiques qui constituent le savoir psychiatrique. Le problème, c'est que beaucoup d'indices laissent penser qu'en psychiatrie, le diagnostic n'est pas établi au terme d'un processus inférentiel. C'est ici que le corpus de la phénoménologie psychiatrique peut faire avancer le débat. Plusieurs psychiatres rattachés au courant phénoménologique ont en effet fait l'hypothèse que le diagnostic en psychiatrie se pose (ou, de façon plus prudente, peut parfois se poser) de façon « atmosphérique » ou « climatique ». Tellenbach évoquait dans les années 1960 le sentiment qui « se dégage d'un flair spécifiquement atmosphérique de certains schizophrènes »[36], Rümke évoquait en 1942 un « Praecox Gefühl » pour qualifier cette impression quasi immédiate, qui ne procède pas d'un relevé de symptôme, en vertu de laquelle le diagnostic de schizophrénie est souvent évoqué, et encore avant, Minkowski parlait dans son livre sur la schizophrénie d'un « diagnostic par sentiment » ou « diagnostic par pénétration »[37]. Or on peut s'étonner que le diagnostic par pénétration soit resté (au moins en France) étroitement lié au nom de Minkowski, alors que c'est Binswanger qui introduit cette notion, dans son texte « Quelles tâches les progrès de la nouvelle psychologie engendrent-ils pour la psychiatrie ? ». Et Minkoswki présente d'ailleurs cette notion comme due à Binswanger, dont il cite abondamment l'article. Or, jusqu'ici, cet article fondateur était inédit en français. Dans ce texte, Binswanger évoque le fait que, bien souvent, la voie inférentielle du diagnostic, celle qui consiste à identifier des symptômes, puis à en déduire le diagnostic, demeure « fermée » en psychiatrie[38], que « le dépassement abstractif de tels symptômes ne réussit pas, et malgré tout nous sommes certains que nous avons affaire à un schizophrène ». C'est alors que Binswanger introduit l'idée d'un « diagnostic par sentiment » (Gefühlsdiagnose), c'est-à-dire un diagnostic qui ne s'effectue pas « d'après » le sentiment (nach dem Gefühl), mais « avec » lui (mit dem Gefühl)[39]. Celui-ci n'est pas à concevoir de façon « sentimentale », plus ou moins mièvre. Par là, Binswanger propose l'idée que le diagnostic se construit sur « des perceptions non remarquées » ou « des indices à peines remarquables »[40]. Il s'agit donc d'un « mode de perception » (Wahrnemungsweise), qui n'a « pas la moindre chose à voir avec le "sentiment" au sens des sentiments sensibles ou émotionnels »[41]. Quoi qu'il en soit, ce diagnostic par pénétration serait susceptible de nous rendre attentif à « l'animation particulière [du regard de la personne], tandis que dans la considération purement naturaliste de son œil ou de son regard rien ne nous frappe »[42]. Bien évidemment, il s'agit là de vues binswangériennes qui mériteraient d'être étayées davantage. En l'état, elles demeurent malgré tout succinctes. A mon avis, ces « perceptions non remarquées » évoquées par Binswanger renvoie au domaine de ce que des théories plus élaborées de la perception ont pu appelé pré-thématique ou pré-intentionnel. Je pense que les intuitions binswangériennes peuvent être consolidées et argumentées de façon convaincantes en s'appuyant sur ces théories phénoménologiques élaborées de la perception. Quoi qu'il en soit, il n'empêche que le texte de Binswanger demeure un bon point de départ pour avancer sur le problème du diagnostic en psychiatrie.

Un autre débat contemporain éclairé par certains des textes traduits est celui de la place qu'il faut reconnaître à Jaspers dans le paysage de la psychiatrie phénoménologique. Évidemment, celui-ci fut l'un des premiers à tenter de réconcilier la psychiatrie et les sciences de l'esprit (Geistwissenschaften), alors que la psychiatrie, tout au long du xixe siècle, s'était construite en opposition à la philosophie, avec une aspiration nette à s'en tenir à l’empirisme médical et à l'observation clinique. Or Jaspers insiste sur les insuffisances de toute approche purement explicative et naturaliste en psychiatrie, et sur la nécessité d'adjoindre aux considérations explicatives des considérations relatives à la « compréhension », réhabilitant ainsi dans le champ psychiatrique le savoir propre aux sciences de l'esprit. Et la phénoménologie lui apparaît comme un instrument de choix pour parvenir à cette réconciliation. Aujourd'hui, les auteurs responsables du renouveau de la phénoménologie dans la littérature psychiatrique internationale, soucieux de fortifier l'humanisme en psychiatrie, voient volontiers en Jaspers la figure tutélaire de leur engagement. C'est dans ce contexte qu'ils en font le plus grand représentant – pour ne pas dire le représentant exclusif – de l'approche phénoménologique en psychiatrie[43]. Or, sans vouloir minimiser l'importance de Jaspers, il faut bien reconnaître que sa conception de la phénoménologie demeure relativement minimale, puisqu'il la voit essentiellement comme une description des vécus psychiques conscients des malades. Limiter l'approche phénoménologique en psychiatrie à l’œuvre de Jaspers, c'est donc d'une manière ou d'une autre en limiter fortement l'envergure et la portée. Or le texte de Binswanger sur « Karl Jaspers et la psychiatrie » permet là encore de relancer l'interrogation et d'approfondir le débat puisque Binswanger n'hésite pas à dire que le fait que « la Psychopathologie générale puisse être considérée comme l'ouvrage de référence de la direction phénoménologique [comme c'est pourtant le cas actuellement dans un certain milieu] repose sur une pure ignorance et sur une mécompréhension »[44]. Il me semble que la redécouverte de ces textes de Binswanger est salutaire dans la mesure où elle permet de remettre en question des évidences qui n'en sont pas ainsi que de redonner plus de force (et plus de rigueur) au message qu'entend véhiculer la phénoménologie en psychiatrie.

Enfin, avant de conclure, j'aimerais illustrer un troisième type d'intérêt potentiel que présentent certains textes du recueil. Binswanger a parfois été mis à profit par certains philosophes comme une sorte de garant de la validité d'un propos qu'ils entendaient défendre. C'est par exemple le cas de Merleau-Ponty qui dans la Phénoménologie de la perception[45] se réfère au cas d'aphonie et de hoquet survenus après une frustration relaté dans l'article de Binswanger « De la psychothérapie », pour illustrer sa thèse selon laquelle l'existence humaine est essentiellement charnelle, ou, comme le dit Merleau-Ponty, selon laquelle « le corps exprime l'existence totale »[46]. Mais c'est surtout le cas d'Henri Maldiney, qui a beaucoup fait pour la reconnaissance et la notoriété de Binswanger en France, et qui se réfère abondamment à son œuvre. Or, bien que Maldiney invoque le plus souvent la figure de Binswanger comme une caution supplémentaire à l'appui de la validité de ce qu'il entend défendre (en général des thèses relatives à la puissance et à l'importance de la composante pathique de la perception pour l'existence humaine), on s'aperçoit, lorsqu'on revient au texte de Binswanger, que le propos de celui-ci est souvent bien différent, et qu'il y a chez Maldiney un geste d'interprétation. S'il ne s'agit pas de contester le droit d' « interpréter » les textes de Binswanger, en revanche, il faut que le lecteur soit en mesure de comparer la version maldinéenne des thèses de Binswanger, avec le texte original du psychiatre suisse. Or, deux articles, assez souvent cités par Maldiney, « Événement et vécu », et « Sur la phrase de Hofmannsthal : "Ce qu'est l'esprit, seul le saisit celui qui est dans la détresse" »[47], n'étaient jusqu'ici pas traduits en français. Je n'entrerai pas plus dans les détails, pour des raisons de temps, et parce que d'autres interventions ultérieures seront consacrées à certains de ces textes (et aussi parce que je l'ai déjà fait ailleurs), mais je signale simplement qu'il y a là à mon sens un motif supplémentaire pour défendre l'idée qu'il est important de continuer à traduire Binswanger.

Pour conclure, on voit donc tout l'intérêt qu'il y a à continuer à traduire Binswanger et à s'intéresser à son œuvre, et l'on comprend que cet intérêt n'est pas (ou pas seulement) commandé par un goût pour ce que Nietzsche appelait l' « histoire antiquaire », puisqu'il s'agit de mieux comprendre ce qui est en jeu en psychiatrie, à la fois d'un point de vue « anthropologique », mais également épistémologique. A l'heure où, après des années de relative éclipse, on assiste à un certain « renouveau » de l'approche phénoménologique en psychiatrie, mais où l'usage qui est fait de la phénoménologie manque parfois de rigueur, ce qui pourrait finalement nuire à la phénoménologie en la décrédibilisant, le retour aux textes fondateurs peut contribuer à donner à ce renouveau une certaine consistance, qui me paraît être une condition nécessaire pour que cette tradition continue à intéresser, à se transmettre, et à vivre.



    « Sur la phrase de Hofmannsthal : "Ce qu'est l'esprit, seul le saisit celui qui est dans la détresse», dans L. Binswanger, Phénoménologie, psychologie, psychiatrie (désormais PPP), Paris, Vrin, 2016, p. 205-215.

    « Comprendre et expliquer en psychologie » (1927), PPP, p. 63-93.

    Le même dilemme s'est produit pour les termes Inhalt et Gehalt, bien distingués par Husserl et généralement traduits respectivement par « contenu » et par « teneur », mais dont la traduction dans la langue courante est, pour les deux termes, « contenu ». Pour la même raison, j'ai le plus souvent traduit les deux termes par le même mot français « contenu ».

    « La psychothérapie comme métier » (1928), PPP, p. 95-121.

    M. Weber, Le savant et le politique, trad. fr. J. Freund, révisée par E. Fleischmann et E. de Dampierre, Paris, Plon, 1959, rééd. 10/10, 1963, p. 71 et 123.

    Il existe en réalité encore d'autres articles, toujours inédits en français, mais qui sont antérieurs à sa découverte de la phénoménologie, et qui m'intéressaient de ce fait moins.

    « La figure spirituelle de Bleuler » (1940), PPP, p. 171-176.

    « Martin Heidegger et la psychiatrie » (1955), PPP, p. 223-226.

    « Remerciements adressés à Edmund Husserl » (1959), PPP, p. 255-263.

  Voir « Expliquer et comprendre en psychologie », PPP, p. 70.

  Voir ibid., p. 64.

  Ibid., p. 82 et 92.

  Voir « Apprendre par expérience, comprendre, interpréter en psychanalyse », dans Analyse existentielle et psychanalyse freudienne. Discours, parcours et Freud, Paris, Gallimard, 1970, p. 169.

  Voir ibid., note 1 p. 169.

  « Comprendre et expliquer en psychologie », PPP, p. 75.

  Ibid., p. 65.

  Ibid., p. 81.

  Voir ibid.

  Ibid., p. 90.

  Sur ce point, voir l'article de S. Demazeux, « Philosopher contre la psychiatrie, tout contre », Revue de synthèse, t. 137, 6ème série, n°1-2, p. 11-34, en particulier p. 22.

  Voir par exemple J. Sholl, « Putting phenomenology in its place: some limits of a phenomenology of medicine », Theoretical Medicine and Bioethics, 2015, vol. 36, p. 391-410.

  Bien sûr, il n'est pas certain que le programme fixé par ces textes soit effectivement réalisé. C'est pourquoi certains commentateurs demeurent perplexes vis-à-vis des premières tentatives faites par Binswanger pour rapprocher phénoménologie et psychiatrie, à l'instar de C. Gros qui parle d' « empêtrement » de Binswanger dans sa propre entreprise (voir C. Gros, Ludwig Binswanger. Entre phénoménologie et expérience psychiatrique, Chatou, La Transparence, 2009, p. 128). Néanmoins, ce sont les raisons qui commandent le recours à la phénoménologie, et la tâche qui lui est assignée, plus que le résultat effectif, qui m'importent davantage ici.

  Mélancolie et manie, Paris, PUF, 1987, p. 19-20.

  « Daseinsanalyse, psychiatrie, schizophrénie », dans PPP, p. 249.

  Ibid., p. 250-251, ainsi que « Introduction au recueil Schizophrénie », dans PPP, en particulier p. 229 sq.

  « Introduction au recueil Schizophrénie », PPP, p. 230.

  Voir ibid., p. 229-230.

  Ibid., p. 239.

  Ibid.

  Ibid., p. 232.

  Ibid., p. 244.

  Délire, Grenoble, Millon, 1993, p. 146.

  Voir M. Heidegger, Séminaires de Zurich, trad. fr. C. Gros, Paris, Gallimard, 2010, p. 121-122.

  Voir par exemple R. Kendell, J. Cooper, J. Gourlay et al., « Diagnostic criteria of American and British Psychiatrists », Archives of General Psychiatry, 1971, vol. 25, n°2, p. 123-130, ainsi que J. Cooper et al., Psychiatric diagnosis in New York and London, New York, Oxford University Press, 1972.

  D. Rosenham, « On being sane in insane places », Science, 1973, vol. 179, n°4070, p. 250-258.

  H. Tellenbach, Goût et atmosphère (1968), trad. fr. J. Amsler, Paris, PUF, 1983, p. 52.

  E. Minkowski, La Schizophrénie (1927), Paris, Payot, 2002, p. 95.

  « Quelles tâches les progrès de la nouvelle psychologie engendrent-ils pour la psychiatrie ? », dans PPP, p. 50.

  Ibid.

  Ibid.

  Ibid., p. 50-51.

  Ibid., p. 51.

  On peut par exemple renvoyer à un article de M. Bürgy, (« The concept of psychosis: historical and phenomenological aspects », Schizophrenia Bulletin, 2008, vol. 34, n°6, p. 1200), dans lequel l'auteur fait de Jaspers le « fondateur » (founder) de la méthode phénoménologique en psychiatrie.

  L. Binswanger, « Karl Jaspers et la psychiatrie », dans PPP, p. 183.

  Voir M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, rééd. « Tel », p. 187 sq.

  Ibid., p. 193.

  PPP, respectivement p. 123-150, et p. 205-216.