le programme de la journée de clôture est disponible ici

 

 

 

 


GUILLERAULT (8/10/2016)

Le corps chez Freud

                                                                                         Gérard Guillerault

L’idée de cet exposé d’aujourd’hui s’est inscrite, après que nous en ayons parlé avec Philippe Cabestan, dans le sillage de la journée de l’EFD qui s’est tenue en juin dernier, étant consacrée vous vous en souvenez au travail de M. Thomas Fuchs.

L’une des traces-souvenir de cette journée (à présente inscrite sur le site), c’est notamment l’exposé conclusif de Philippe qui nous a laissé avec quelques beaux thèmes de méditation, ne serait-ce que celui de « mémoire corporelle », voulant témoigner de ce que le corps puisse s’offrir à supporter l’inscription de tel ou tel élément ou événement de ce qui a pu en quelque façon marquer (c’est le cas de le dire) le vécu du sujet en son histoire, autrement dit que le corps puisse être aussi support, prêt-à-porter de ce qu’a été l’expérience subjective, constituer en quelque sorte un archivage mémoriel. Idée riche de portée que nous aurons peut-être à retrouver par la suite.

 

Préalables

Avant de me lancer dans mon thème proprement dit, je voudrais au moins faire état de quelques préalables quitte à me permettre de ne pas les développer, mais au moins en marquer la place pour une réflexion ultérieure que chacun nécessiterait.

Il y en aurait peut-être un tout premier qui serait d’interroger : « le » corps mais lequel, quel corps ? Le fait est qu’à aborder un tel thème, on se trouve très vite confronté à la multiplicité des corps que les commentateurs les plus avisés nous invitent à distinguer : schéma corporel, image du corps, somatognosie, cénesthésie, corps érogène, corps libidinal, corps phénoménal, Körper, Leib, chair, corps symbolique, corps imaginaire, j’en passe et autant de meilleurs, la liste en est comme indéfinie – quitte à ce que l’on se surprenne, si l’on aspire à quelque unité, de se découvrir ainsi nanti de tant de corps aussi divers ! ..

Mais je ne vais pas rentrer là-dedans, quel qu’en soit l’intérêt et même la pertinence. Car je ne perçois que trop le risque de l’enlisement conceptuel dans quoi ce saucissonnage des différents corps pourrait nous entraîner. D’une façon que les plus sérieux d’entre vous pourront juger bien désinvolte, je me contenterai de supposer, soit que chacun a du corps dont il s’agit une compréhension à peu près commune, soit que la notion pourra espérons s’en trouver du moins complétée et enrichie par l’exposé qui va suivre et qui se propose précisément d’en traiter…

Le deuxième préalable serait pour vous transmettre une impression qui demanderait sans doute à être étayée, une impression qui survient au moment d’ouvrir un exposé sur le corps, c’est-à-dire de prétendre en quelque façon discourir, tenir discours sur le corps, c’est l’impression qu’il pourrait y avoir à cela une difficulté intrinsèque voire qu’il y aurait une sorte d’antagonisme et en tout cas de problématique entre le corps comme tel et le discours que l’on prétend tenir à son propos – ce qui nous mettrait décidément à la peine pour du corps prétendre pourtant en traiter verbalement. Aussi bien est-ce à Heidegger lui-même que l’on doit cette formulation (citée in Cabestan, p. 98) « que tout ce qui a trait au corps présente un summum de difficulté ». Ce qui d’ailleurs rejoint peut-être la question antérieure de « quel corps ? »

Ce rapport supposé problématique du corps au discours pourrait en tout cas conduire à se demander de quelle façon l’affaire s’est trouvée prise en compte dans le discours philosophique. Je n’ai pas compétence à me lancer dans un tel panorama, tout au plus à faire état là encore d’une impression – que du corps, sans doute pourrait-on considérer qu’il en a été traité de tout temps dans le discours philosophique mais que la question en a cependant connu peut-être une inflexion particulière (et l’on pourrait se demander pourquoi) en la période contemporaine – où semblent être apparues véritablement ce qu’il convient d’appeler des « philosophies du corps ». Mais beaucoup ici seraient mieux armés que moi pour en répondre.

Troisième préalable – qui se permet d’anticiper sur ce qui est encore à venir de mon propos. Si en effet, comme on peut le présumer, ce propos est amené à suggérer dans ses conclusions qu’il soit fait autant que possible toute sa place au corps, là où le corps mérite, qui pourrait en douter, toute considération ; admettons donc que l’on en arrive à ce type de conclusion susceptible à peu près de faire l’unanimité, la question ne s’en posera pas moins au niveau de nos pratiques pour ceux d’entre nous qui, quelle que soit leur spécialité, sont mettons des praticiens de la relation intersubjective, et autres thérapeutes, la question n’insistera pas moins : le corps très bien, le corps OK, mais : pour quoi en faire ?! Qu’est-ce que chacun dans v(n)os pratiques vous comptez bien pouvoir faire avec le corps ? En tant que praticiens des sciences humaines, comment comptez-vous en user avec lui ?

Je soulève d’autant plus cette question que si je me souviens bien, elle a surgi précisément lors de la journée précitée, adressée directement à Monsieur Fuchs quant à savoir notamment si cette prévalence accordée au corps dans ses travaux ne risquait pas de les fourvoyer quoi qu’il en soit (ou à son corps défendant) du côté du médical, dans une compromission épistémologique inévitable avec la médecine. Comment sinon déterminer un usage conceptuel du corps qui reste affine au champ spécifique de nos pratiques, telle est la question.

Je profite d’ailleurs de cette évocation de nos antécédents en matière de phénoménologie pour indiquer que mon intervention d’aujourd’hui prend place à mon idée dans cette confrontation à laquelle j’ai déjà eu l’occasion d’appeler, entre phénoménologie et psychanalyse, pour essayer si possible de dépasser l’antagonisme rampant qui sévirait dit-on entre ces deux disciplines de la pensée. Si antagonisme il y a, autant le mettre à l’épreuve dans l’objectivation d’une réflexion et d’un travail mis en commun. C’est dans cet esprit que je me situe ici et le thème retenu est assurément de nature opportune, privilégié pour en aborder le principe.

J’en viens à l’abord de mon sujet : le corps chez Freud – que je vais tout de même faire encore précéder de deux préalables autant dire de points d’élaboration qui auraient toute leur pertinence au regard du thème traité lequel tient davantage, je le dis pour préciser mon cadre, à la conceptualité en question sur la psychanalyse freudienne et la corporéité. Mais tout de même, sur cette affaire de Freud et le corps, je vous mentionne donc encore deux préalables ou pour mieux dire voies latérales que nous laisserons cependant de côté.

Préliminaires

La première consisterait à dire un mot de cette trajectoire assez sidérante en effet par laquelle Freud est passé en très peu d’années finalement, d’un abord du corps que l’on peut dire biologique, d’un rapport au corps de praticien de laboratoire, praticien de la biologie, de l’étude anatomique du vivant, à ce qui va faire de lui en très peu de temps – c’est une mutation qui ne manque pas de surprendre – un praticien de la parole, de la subjectivité parlée. Ça se fait en mettons quatre à cinq ans pas plus où l’on part d’un Freud qui en est encore à disséquer les anguilles et qui, en ce très peu de temps, va se retrouver à écouter les hystériques – dans une évolution fulgurante qui a donc trait aussi au corps, qui concerne son rapport au corps, mais justement, que l’on serait tenté de caricaturer (comme on l’a fait) dans un passage du corps – à l’âme…

Et à ce propos de ce qui a été son rapport au corps, comment ne pas faire mention (c’est mon deuxième préliminaire), de ce qu’il a eu à en connaître effectivement du corps, dans sa chair, ce qui n’est pas un vain mot. Voyez déjà toutes les misères corporelles dont il confie le menu détail à son ami le Docteur Fliess, ça occupe toute une part considérable de leur faramineuse correspondance. Et bien sûr, on pense aussi à ce cancer de la mâchoire qui l’a saisi dès 1923 et qui lui aura fait souffrir le martyr pendant les longues années qui ont suivi. Sur tous ces points, on peut se référer à l’ouvrage majeur de celui qui fut son médecin, Max Schur, auteur de « La mort dans la vie de Freud ».

Sans doute, s’agissant du corps chez Freud, faudrait-il aussi faire sa place au sexuel, à ce qu’il a pu en être de sa vie libidinale ; mais nous ne disposons guère là-dessus que de conjectures plus ou moins hasardeuses, même si tout semble attester de la place modérée qu’il a pu accorder à la chose dans sa vie concrète – passons.

Et j’en viens donc à un abord plus formel de la question du jour : le corps chez Freud.

De quoi partirons-nous ? De l’idée communément transmise, que vous n’aurez aucun mal à trouver répercutée à l’envi dans la littérature et surtout si elle rejoint votre conviction personnelle, que la psychanalyse – et donc le freudisme pour commencer – aurait négligé le corps, aurait mal traité de la corporéité, voire l’aurait laissé fâcheusement de côté dans l’élaboration et le développement de sa conceptualité. La psychanalyse (et Freud le premier) serait en quelque sorte comme passé(e) à côté du corps, en n’y accordant pas l’intérêt requis et il y aurait de quoi y voir comme un déficit de pensée à inscrire au débit de la conceptualisation psychanalytique dans ses fondements mêmes ; un manque criant que l’on n’aurait garde de dénoncer. Je vous fais grâce de telle ou telle citation à même de le soutenir.

Comme venant confirmer cette sorte de mise à l’écart du corps qu’on pourrait imputer à la psychanalyse, il est vrai que ce sont souvent les patients eux-mêmes qui a l’occasion peuvent reprendre cette antienne, faisant état du fait que, pour ce qui est du corps, ils sont susceptibles de le prendre en compte ailleurs, dans d’autres pratiques ou techniques et thérapies de tous ordres, considérant que le corps n’aurait pas sa place directement au sein de la cure (analytique) elle-même, qu’il ne relèverait pas (le corps) de la pratique analytique ; façon de dire que celle-ci en effet ne traiterait que de l’intellect ou du mental sans qu’on y prenne en compte le reste, les sensations, les émotions, tout ce qui ressortit de l’éprouvé corporel. Je ne fais que reprendre ce refrain dont vous avez pu déjà enregistrer vous-même de multiples variantes…

On pourrait d’ailleurs y trouver adjoint à l’occasion le rappel que c’est bien en effet ce que semble impliquer aussi, dans son principe même, le protocole analytique, dans cette façon significative dont le corps se trouverait être concrètement déposé, comme mis en dépôt sur le divan, façon de le reléguer en position de gisant (le rapprochement ne saurait manquer de venir à l’esprit) pour ne plus avoir dirait-on à s’en soucier – comme si la seule dimension à laquelle cela ouvrait exclusivement était celle qui se tient dans le registre du psycho-langagier. Il se confirmerait ainsi par le protocole lui-même qu’il ne s’agit en psychanalyse que de langage et de psychisme.

Et l’on n’aurait aucune difficulté à trouver dans la littérature de quoi venir confirmer cette mise en cause de ce que la psychanalyse aurait fâcheusement laissé de côté cette dimension du corps, manque regrettable de sa doctrine sinon de sa pratique. Pour s’en tenir à une simple évocation (mais combien significative) n’est-il pas surprenant que dans les meilleurs dictionnaires et traités généraux – quand ce ne serait que le fameux Vocabulaire de Laplanche et Pontalis –, vous allez n’y rien trouver, aucune entrée qui aurait trait directement à la question. Pour un peu c’est un vocable qui n’y figure pas, comme si la notion de corps, de quelque façon que ce soit, n’avait pas lieu de s’y trouver directement représentée ni prise en compte.

Et c’est là où la sorte de questionnement qui en résulte mérite en effet de se retourner jusqu’au fondateur, jusqu’à Freud. Et d’ailleurs, n’est-il pas à ce propos suffisamment significatif définitivement que pour désigner ce qu’il inventait, Freud ait fait le choix délibéré de cette appellation de psychanalyse, psycho-analyse, analyse du psychisme. Signe massif et hors contestation du fait que même s’il s’est trouvé en butte au corps – et ce sera le cas d’emblée avec l’hystérie, nous y viendrons –, ce que Freud a en vue dès le départ avec ce qu’il inventait, c’est davantage visiblement d’en faire mettons une pratique, un art du psychisme – analyse y compris au sens de la science, d’une science du psychisme, et Freud on le sait ne se départira pas de cette ambition. En tout cas, c’est ce que nous ne manquerons pas de retrouver dans ce que l’on peut en effet désigner à bon droit comme le psychocentrisme de Freud dans sa conceptualité. Il y a un psychocentrisme de la pensée de Freud.

Vision d’ensemble que l’on pourrait aisément venir étayer et confirmer ne serait-ce qu’en faisant état de citations expresses de Freud lui-même, s’efforçant de donner de la psychanalyse une définition circonstanciée, dans des propositions caractéristiques qui font la part belle au psychisme sans qu’on n’y trouve aucune mention du corps, par exemple ceci (OCF XVI 181) extrait d’articles de dictionnaire rédigés par Freud : « Psychanalyse est le nom 1) d’un procédé pour l’investigation de processus animiques, qui sont à peine accessibles autrement ; 2) d’une méthode de traitement des troubles névrotiques qui se fondent sur cette investigation ; 3) d’une série de vues psychologiques, acquise par cette voie qui croisse progressivement pour se rejoindre en une discipline scientifique nouvelle ». Une « discipline scientifique » donc, encore caractérisée dans le même article comme (je cite) « psychologie des profondeurs, psychologie des processus de la vie d’âme soustraits à la conscience (…) ». Ceci date de 1922-23 en un temps de parachèvement de l’édifice doctrinal.

Bref on retrouverait ainsi de bien des façons ce même argumentaire soutenant qu’avec Freud, la psychanalyse se serait tenue dans – sinon certes l’ignorance manifeste –, du moins la mise à distance du corporel. Au point qu’il y aurait de quoi se demander si bien des opposants à Freud ne se seraient pas manifestés en fait à partir d’une même objection plus ou moins explicite, consistant à faire valoir la question : « et le corps ? » N’est-ce pas cette même interrogation qui paraîtrait ainsi pouvoir fédérer sur ce thème nombre de ceux qui se sont opposés à Freud, ainsi de Adler, Reich, peut-on dire Groddeck, sans parler de Ferenczi, Tausk, et sans oublier quelques analystes femmes ? …

Ça nous conduit voyez à faire état de la question qui émerge alors, par exemple sous cette forme : « la psychanalyse se doit-elle de n’être restrictivement qu’un art du psychisme, si elle trouve là sa spécificité – mais n’est-elle pas alors écornée de ce qui réclame en être pourtant la dimension-corps ? »

Il va me revenir d’essayer de faire face à tout ça et tenter d’y répondre, et peut-être anticipez-vous déjà sur quel mode logique cela va m’être possible…

Mais auparavant, je vais moi-même venir nourrir encore le débat en apportant au dossier une pièce importante plaçant Freud en flagrant délit de comment il a pu ouvertement tenir le corporel en lisière de son inspiration doctrinale première.

Et pour ce faire, je vais pouvoir m’appuyer sur rien moins que ce qui constitue le temps inaugural de son élaboration, à savoir son ouvrage sur le rêve, véritable acte de naissance de la psychanalyse. On y trouve un important premier chapitre que l’on a tort bien souvent de croire pouvoir contourner, chapitre dans lequel Freud opère un inventaire circonstancié des doctrines sur le rêve ayant cours dans la littérature – c’est un effort qui lui a semble-t-il beaucoup coûté –, mais qui concourt à dégager de façon différentielle la spécificité de sa conception. Et en particulier, Freud y tient un fil crucial qui consiste à se démarquer d’une compréhension du rêve qui s’en tiendrait à une lecture somatique, compréhension par le somatique (l’idée que « les rêves viennent de l’estomac »).

Comme il le dira ailleurs, il s’en prend essentiellement dans cette introduction à deux types de position pour prendre le contre-pied de chacune, à savoir d’une part ceux qui nient que le rêve ait un sens, et d’autre part ceux qui en soutiennent une interprétation somaticienne c’est-à-dire tous ceux qui conçoivent le rêve comme provoqué par des incitations somatiques, organiques, sourcées dans le corps – ce que Freud désigne pour le dénoncer comme Leibreiztheorie. Toute une orientation primordiale de Freud dans l’affirmation de sa démarche propre va consister à se démarquer formellement de cet entendement organique du rêve, qui conçoit la vie onirique à partir du somatique corporel. Thème abondamment développé et formalisé dans ce premier chapitre (dont on peut considérer que c’est une dominante) et que l’on retrouvera abondamment repris par la suite.

Alors certes il y a matière à soutenir que Freud y récuse le corps – c’est même l’un des moments privilégiés où l’on peut le surprendre effectuer en acte positif cette mise à distance –, mais voyez au nom de quelle nécessité conceptuelle, de celle décisive qui va consister pour lui à réintégrer l’intelligibilité du rêve dans la dimension sensée du psychique – ce sont les toutes premières lignes de la Traumdeutung.

On a donc là un premier aperçu essentiel de quoi ? de ce qu’il faut apparemment selon Freud tenir le corps à distance si l’on veut produire le champ d’investigation du psychique comme tel. Ce que d’ailleurs cela fait apparaître en outre, c’est que pour Freud, peu ou prou, le corps c’est le médical (ainsi qu’on le voit explicité dans le chapitre en question). Le corps pour Freud est comme toujours affine dans ce contexte au corps médical, le corps qui risquerait donc de tout ramener à l’épistémologie du médical, et par conséquent dont il (lui) faut absolument se démarquer – et Freud y est aisément enclin lui qui malgré sa formation ne s’identifie guère à la position du médecin…

Ceci étant, à ce propos (inaugural) du rêve, la question peut se poser de savoir si en la matière, Freud n’est pas allé trop loin, si à propos du rêve spécialement il n’a pas du coup noyé le bébé (du corps) dans le bain de l’exclusivisme du psychique ; au risque en effet, la question peut se poser, d’y perdre ce que le rêve peut avoir d’instructif, d’expressif quant au corps. Ne peut-on alors déplorer que sous couvert (légitime) de récusation des interprétations somaticiennes (pour la bonne cause épistémologique), on puisse être allé jusqu’à perdre de vue la sorte de divination que le rêve est à même de nous manifester quant au corps, au cas où le rêve pourrait s’avérer (c’est toute une question à traiter) un élément privilégié d’accès à ce qui se trouve en jeu du corporel dans le psychique, ainsi que Freud ne manque d’ailleurs pas d’en relever la notation (présente chez Aristote) mais sans le développer lui-même davantage.

Je me contente d’en faire mention mais vous imaginez bien qu’il y aurait sans doute là matière à approfondissement considérable.

Sur cette crête ô combien sensible du rêve (à laquelle je me sens d’ailleurs moi-même tout spécialement réceptif), je me suis donc engagé, voyez, d’une façon qui viendrait plutôt confirmer les remarques critiques arguant d’un Freud qui aurait décidément délaissé le corporel en en méconnaissant le ressort au profit de son exclusivisme psychisant.

 

Réplique

Et il va pourtant s’agir à présent pour moi de donner la réplique à ces invectives critiques ; peut-être devinez-vous comment je vais pouvoir tenter d’y répondre : sur le mode logique de me récrier sinon de m’indigner – je vais pouvoir jouer les indignés :

Quoi ?! Comment ça ? Comment pouvez-vous prétendre (vais-je avoir belle de rétorquer) comment pouvez-vous prétendre que Freud délaisse ou néglige le thème du corps ne serait-ce qu’en ne le traitant pas ! N’est-il pas plutôt manifeste (me sera-t-il facile de faire valoir) qu’il ne traite que de ça, qu’il ne traite que de cela, du corps et que c’est aussi ce que l’on n’a cessé en un autre sens de lui reprocher. Faudrait savoir ! Et pour cela, peut-être en venir à ouvrir sereinement le dossier point par point et par exemple recensant les points, les angles d’attaque par où cette dimension corps se trouverait formellement présente au cœur de l’appareillage théorique et clinique freudien (façon a priori de faire pièce aux critiques) ; mais restera à savoir alors, « présent » le corps, mais de quelle façon au juste ?

Pour ce faire je vous propose trois points de rencontre explicite possible avec le thème du corps, soit :

- le corps et l’hystérie

- le corps et le sexuel (la libido)

- la théorie (ou notion) de la pulsion

Je ne vais peut-être pas pouvoir traiter extensivement, comme ils le réclameraient, de chacun de ces thèmes, sans compter qu’il y en aurait sans doute quelques autres – si l’on songe par exemple au symptôme là où il frappe souvent par son actualisation corporelle (au point qu’on puisse se demander si on ne doit pas considérer que tout symptôme, si psychique soit-il, ne contient pas un arrière-plan corporel ?)

On pourrait d’ailleurs se risquer à aller plus loin encore, et considérer (je vous livre cette conjecture) qu’il n’est peut-être guère de concepts ou de notions majeures du freudisme qui n’ait à voir avec le corps – jusqu’à envisager possible en tout cas de placer bien des grands thèmes de la doctrine freudienne entre psychisme et corps.

Prenez l’angoisse. Comment concevoir, si psychiques qu’en soient les affres, que le corps n’y ait pas toute sa place (comme d’ailleurs à l’occasion Freud ne manque pas de le relever) ?

Prenez le narcissisme. Si mentales qu’en soient les avanies, difficile de ne pas y voir c’est le cas de le dire la place qu’y prend le corps, dans le reflet même de son image !

Et que dire du fantasme !

Mais tenons-nous-en déjà aux jalons des grandes thématiques que nous avons inventoriées ci-dessus ; et pourquoi ne pas repartir du plus spectaculaire – tiens au hasard : le sexe, le sexuel, cette apparente obsession de Freud dirait-on, qui en retrouverait la trace à tous les recoins de « la vie d’âme ».

Mais comment, dira-t-on, comment donc pouvoir faire grief à Freud d’avoir sous-estimé ou méconnu la dimension corporelle, alors qu’avec sa mise en avant du sexuel, fondement de sa vision étiologique des névroses, il n’a décidément traité que de cela, dès lors que dans sa façon d’interpréter à partir du sexuel (on le lui a suffisamment reproché) tout revenait à faire état de la prise dans le corps (ou l’emprise du corps) et ce bien sûr dès le plus jeune âge, s’agissant de la sexualité infantile. N’est-ce pas la preuve qu’il n’a cessé d’ancrer sa pratique et sa théorie dans le corps, moyennant ce qu’il a désigné comme libido – à partir de cette mise en parallèle qu’il tenait au départ pour aller de soi entre la faim d’un côté et l’appétit amoureux (libido) de l’autre.

Mais vous le pressentez, toute la question va être de savoir si la libido (freudienne) est si corporelle que ça. Ouvrons plutôt notre Laplanche et Pontalis. On y voit souligné (p. 225) que, de la sexualité, la libido désigne… l’aspect psychique ! Elle est (citant Freud) « la manifestation dynamique dans la vie psychique de la pulsion sexuelle ». Et de confirmer (je cite) « c’est comme énergie nettement distinguée de l’excitation sexuelle somatique que le concept de libido est introduit par Freud dans ses premiers écrits » (ibid.)

Donc force est de constater qu’il n’est pas certain que l’on puisse sur cette seule base de la libido comme sexuelle étayer ce que l’on pensait faire valoir comme argument –à fondement de corps. Car on le perçoit, ce que Freud va chercher à dégager avec le sexuel libidinal ne consiste pas à confirmer l’ancrage dans le corps, cela ne fera pas de lui un sexologue (encore que…), car ce qu’il en opère consiste plutôt à détacher la libido de son ancrage proprement corporel (y compris « techniquement » !). Avec la libido, Freud conceptualise le sexuel mais c’est davantage pour en produire une entité à valeur psychique. La libido, c’est ce qu’il en est du sexuel mais pour le psychisme, dans sa répercussion, son retentissement à valeur psychique, là seulement où Freud peut prétendre y avoir prise opératoire par son dispositif psychanalytique. Il ne s’agit pas d’agir directement sur le sexuel organique en tant que tel, il s’agit à la rigueur d’intervenir sur la libido en tant qu’elle est l’émanation psychique du sexuel, cela seulement sur quoi l’analyste Freud prétend pouvoir opérer à bon escient.

Et c’est à un argumentaire semblable auquel on va aboutir si on prend en compte cette fois les premières considérations théoriques de Freud sur l’hystérie. Et d’ailleurs, dans ce même contexte, nous allons pouvoir tirer profit d’un petit schéma étrangement méconnu fourni par Freud dans sa correspondance avec Fliess [Lettres à Wilhelm Fliess, PUF, pp 130-132], et où Freud entend figurer rien moins que comment cela se passe pour le sexuel entre l’organique et le psychique, rien que ça ! Vous y voyez une double dichotomie figurant ici en croix la séparation du somatique et du psychique, ligne frontière d’une part et d’autre part celle entre le Moi (le Je, le Ich) et le monde extérieur (de l’objet).

Pour se contenter d’en prélever l’essentiel, disons que Freud y figure le processus par lequel la stimulation sexuelle somatiquement accumulée en vient à prendre effet passé un certain seuil jusqu’à constituer ce que Freud désigne alors comme « groupe psychique sexuel » susceptible de conduire (à condition qu’un objet s’y présente favorablement), à l’accomplissement sexuel. Ce schéma constitue une illustration étonnante de ce dans quoi Freud est engagé et comment il le conçoit. (Il déclare faire usage fréquent de ce schéma mais nous n’en avons pourtant guère de développement circonstancié bien que Freud semble l’utiliser à diverses fins : par rapport à l’angoisse, par rapport à la mélancolie, et pour ce qui nous concerne, quant au processus sexuel). À cet égard contentons-nous d’y voir une illustration très parlante de comment Freud oriente la sexualité dans le sens de cette nécessaire implication à valeur psychique. Et aussi bien le sexuel est même pour lui le levier électif à figurer le sens de cette orientation dominante qu’on doit dire « ascensionnelle ». Confirmation en tout cas de ce que la libido ne vaut que par rapport à l’incidence psychique qu’elle détermine. [autres réf.]

Nous allons pouvoir nous appuyer encore sur ce schéma pour aborder le deuxième temps fort que nous avions annoncé, à savoir au titre de l’explication freudienne de l’hystérie, s’agissant en particulier de ce que Freud désigne comme conversion. Le schéma permet de figurer comment c’est précisément lorsque le dimensionnement psychique (de la tension sexuelle) n’a pas lieu que du coup l’effet attendu reflue vers le corps, vers le somatique et produit toute cette symptomatologie névrotique dite de conversion. Citons l’un des textes de cette époque (Les psychonévroses de défense 1894) : « Dans l’hystérie, l’action de rendre inoffensive la représentation inconciliable se produit du fait que sa somme d’excitation est transposée dans le corporel » ; ce pourquoi poursuivait Freud « j’aimerais proposer le nom de conversion ». Et d’ailleurs, autre indication précieuse, Freud indique que « l’action de la méthode cathartique [celle alors utilisée] consiste à engendrer une telle rétroconduction de l’excitation hors du corporel dans le psychique ».

Voyez comment dans ces considérations Freud nous maintient toujours dans l’axe oppositif (et orienté) du dualisme.

Et si le corps est effectivement sollicité, ce n’est qu’à titre de symptôme, disons par défaut, à défaut de ce qu’une motion (sexuelle) ait pu se voir accorder sa juste expression : psychique. Difficile de ne pas débusquer là une sorte, osons dire (en forçant le trait) de relative « péjoration » du corps au regard d’une implicite valorisation du psychique – lequel semblerait d’essence sublimatoire, le corps n’étant lui-même promu si l’on peut dire qu’à proportion de ce que l’élaboration psychique requise se soit trouvée mise en défaut.

Et à vrai dire, c’est le même mouvement de pensée que l’on pourrait pareillement trouver encore à l’œuvre avec le troisième dossier crucial que nous avions annoncé quant au corps, à savoir le thème de la pulsion. Ça nous dispensera d’en reprendre ici le détail. Il suffira de rappeler que là aussi, la pulsion ne vaut finalement que par rapport à ce qui s’en produit psychiquement, Freud la définissant explicitement telle « un concept frontière entre animique et somatique, comme représentant psychique des stimulus issus de l’intérieur du corps et parvenant à l’âme » (OCF XIII, 167). Insaisissable en elle-même (ce qui conduira Freud à la dire mythologique), la pulsion ne vaut que par ce qui s’en trouve représenté à l’étage psychique. La pulsion ne désigne véritablement que la représentance psychique du corps (représentation et affect).

C’est dire à quel point nous avons du mal décidément à relever le gant de ce qui, face à la critique, viendrait si possible restaurer la valeur du corporel chez Freud !

Mais puisque nous en sommes à la pulsion, on pourrait concevoir que la donne va s’en trouver modifiée lorsque Freud, comme vous savez, réélabore sa doctrine au titre de ce qui est désigné comme deuxième topique : Ça, Moi, Surmoi. S’agissant de la pulsion, c’est le Ça qui prend le relais puisqu’il se trouve intronisé comme constituant le « grand réservoir des pulsions ». Se dirige-t-on alors avec ce remaniement considérable vers une reconsidération concernant le corps ? On peut craindre qu’il n’en soit rien puisque le Ça dont on pouvait attendre qu’il s’accompagne de quelque réajustement quant au corps pulsionnel se trouve en fait caractérisé lui-même comme instance… psychique ! Il se trouve donc avec le corps remis en place, à sa place : dans le psychisme. C’en est à se demander si Freud ne fait pas en sorte avec le Ça (emprunté à Groddeck, évoquant Nietzsche) d’abraser cette dimension corps dont l’apport de Groddeck pouvait être potentiellement porteur. [OCF XVI, 268]

Il faudrait d’ailleurs faire place, à propos de cette deuxième topique, à d’autres indications importantes. Notamment on ne peut pas ne pas mentionner que c’est ici, du côté du Moi, que l’accent va se trouver porté pour ce qui est du corps. C’est en effet l’un de ces rares passages où Freud reprend directement la dimension corps, passages du coup surabondamment cités par ceux qui s’efforcent de faire valoir chez Freud une dimension corps – dont vous voyez pourtant que cela ne va pas sans mal ! Mais d’où l’importance et l’inflation des citations accordées aux passages en question je ne saurais vous les éviter y compris dans ce qu’ils contiennent d’ailleurs d’énigmatique : « le Moi est avant tout un Moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface » (OCF XVI, 270)

Moyennant quoi je crains que l’on ait du mal à modifier l’impression d’ensemble que l’on peut retirer de notre tentative de faire pièce aux arguments critiques dont nous sommes partis en vue de traiter (réhabiliter !) la question du corps chez Freud. On peut en effet avoir le sentiment qu’à chaque fois que l’occasion était comme offerte à Freud d’instaurer quelque possible prise en compte doctrinale du corps, que ce soit à propos du libidinal, de l’hystérie (ou du rêve), on peut dire qu’il a pris soin semble-t-il de décliner plutôt l’opportunité qui se présentait à lui pour se retrouver au contraire d’autant plus sur ses assises fondamentales, assurant la dominante de la centration psychique.


Alors on pourrait s’en tenir là et j’aurais (provisoirement) l’impression d’avoir rempli mon contrat – qui était d’au moins poser les fondements d’un positionnement du corps chez Freud –, en vous laissant sur ce qui pourrait sembler une conclusion équilibrée.

Car d’un côté, oui, même si le corps est forcément omniprésent dans sa pratique – à la mesure de ce qu’implique le symptôme –, il apparaît que Freud a jusqu’à un certain point sinon mis le corps de côté ou tenu le corporel en lisière, du moins n’en a-t-il pas produit une valorisation conceptuelle prévalente à part entière, nous laissant à cet égard comme dépourvus.

Mais d’un autre côté, il devait en être ainsi, Freud se devait de procéder ainsi dès lors qu’il s’agissait pour lui d’instaurer une praxis à dominante éminemment psychique, dans le sens d’une science (ou d’un art) du psychisme, d’une psycho-logie, en tout cas psycho-analyse. On pourrait donc s’en tenir là au risque c’est sûr de voir confirmé un positionnement à base dualiste.

Mais précisément, ce serait manquer ce à quoi il me faut au moins ouvrir à présent [je n’aurai pas le temps de davantage] qui va pouvoir s’avérer riche de prolongements, y compris cette fois au-delà de Freud.

Ça va supposer pourtant repartir un instant de Freud, de de ce que j’ai laissé de côté quant à son déchiffrage primordial de l’hystérie, à savoir tout un registre qu’il épingle au titre du symbole mnésique, de symbole à base corporelle, par quoi le corps s’offre à une signifiance langagière et/ou le symptôme prend l’allure d’un trait d’esprit (incarné). Par exemple que les problèmes locomoteurs de Mme Cäcilie M. puissent figurer une expression somatique des locutions « ne pas bouger de sa place », « être debout seule », « n’avoir aucun point d’appui » etc. qui font Freud parler de « conversion par symbolisation » (Etudes, OCF II, pp198, 173, 200-203).

C’est un point qui peut sembler relativement discret dans la clinique de Freud, mais dont vous pressentez à quels retentissements majeurs il va pouvoir donner lieu par la suite. Il est vrai que Freud n’a pas donné son plein développement à ce qu’il désignait ainsi d’une connaturalité du corps et du langage, d’une part parce qu’il n’était guère enclin on l’a vu à produire une pensée du corps comme tel, et d’autre part parce qu’il ne disposait pas des outils linguistiques élaborés depuis et dont comme vous savez le dénommé Lacan a fait son miel (fût-il parfois lourd à digérer) en en tirant motif à un renouvellement d’ensemble de la conceptualité psychanalytique

Bien sûr, je ne vais pas rentrer là-dedans, même si vous relevez que ça fait suite à ce rappel de la perception chez Freud d’une symbolique du corps.

Ça va juste me permettre de poser au moins ceci qui nécessiterait bien sûr tout un autre développement (et toute une relance), c’est que s’il doit y avoir une conceptualité spécifique du corps en psychanalyse, il ne saurait s’agir que d’un corps tissé au langage, un corps tramé dans les rets du symbolique langagier où le corps s’avérerait qui plus est supporter ce que la subjectivité doit au symbole.

Voyez qu’en tout cas, cela nous oriente d’emblée au-delà de la polarité binaire du dualisme corps-psychisme, dès lors qu’il y faut conjoindre la polarité signifiante du langage (insuffisamment thématisée chez Freud) dans un ternaire corps-psychisme-langage, dans le nouage triangulé duquel il faudra désigner de plus la place du sujet, restant à savoir si l’on peut (veut) continuer de le désigner comme sujet de l’inconscient.

J’ai bien conscience moi de ne vous livrer là que des rudiments, mais c’est aussi une façon de prendre date pour une suite,

s’agissant de ce qui ouvre à rien moins qu’à cette coalescence – en termes lacaniens : du corps et du signifiant –, disons du corps et du verbe, ce que l’on ne saurait hésiter à désigner comme une pensée de l’incarnation,

vers quoi je m’étais risqué naguère, quand j’en étais à approfondir la notion d’image inconsciente du corps chez Françoise Dolto,

soit de comment le verbe se fait chair et/ou comment le sujet prend corps.

Final

Si j’ai encore un instant, je voudrais poser deux jalons conclusifs,

le premier pour indiquer que si partiels soient-ils, les éléments qui apparaissent ici ouvrent une voie de réponse possible à la question que nous posions d’un « que faire » du corps dans le cadre de nos pratiques – qui pourraient sembler lui être antagoniques.

Pour ce qui est de la psychanalyse, nous avons de quoi mieux percevoir comment le corps peut s’y trouver forcément convoqué, ne serait-ce que par cette intimité du corps et de la parole qui fait le corps être impliqué dans le fait même de parler ; pas de parole sans corps (subjectif) [sans compter les signifiants qui nous déterminent]

Le deuxième jalon sur lequel je suis heureux de vraiment conclure, c’est ce qui devrait à mon sens nous ouvrir à une confrontation constructive sur ces thématiques, entre psycha et phéno. Je crois qu’il y a vraiment place pour la mise au travail d’un rapprochement fécond,

une fois pris acte que la phéno peut s’avérer avoir rendu la psychanalyse mieux attentive à assumer cette dimension corps – merci à vous !,

mais là où, en retour, la psychanalyse pourrait inciter, elle, la phéno, à accentuer la dimension signifiante du verbe, à laquelle on peut trouver qu’il est souvent fait trop peu de place dans les élaborations phénoménologiques sur le corps. Le corps semble y flotter, hors de toute prise dans le symbolique, sans la dimension signifiante qu’il implique.

Ainsi cette « mémoire corporelle » qu’à bon escient Philippe nous suggérait d’envisager (et qui n’a peut-être cessé de courir en quelque filigrane dans mon propos), ne vient-elle pas forcément confirmer qu’elle n’est possible et envisageable qu’à supposer au corps cette dimension signifiante qui pourrait seule permettre d’y inscrire en effet la remémoration subjective ?

Merci de votre attention.

                                                                                                  8 octobre 2016